Face à l’explosive affaire de la Semivim, la mairie de Martigues joue la prudence extrême

Reportage
le 17 Nov 2021
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Plusieurs enquêtes de presse ont visé ces dernières semaines le bailleur social de la Ville de Martigues. Deux salariés sont accusés d'avoir profité des largesses de prestataires, sur fond de climat de travail tendu. Lors du conseil municipal ce mardi, le maire a défendu l'entreprise et demandé "des preuves".

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L'opposition a demandé au maire de faire la lumière sur les accusations dont le bailleur fait l'objet. (Photo : LC)

L'opposition a demandé au maire de faire la lumière sur les accusations dont le bailleur fait l'objet. (Photo : LC)

“C’est au conditionnel !”, “la présomption d’innocence prévaut toujours !” Devant son conseil municipal ce mardi soir, Gaby Charroux a choisi sa stratégie. La prudence, voire l’excès de prudence. “Je ne veux entendre qu’une chose, les preuves !”, répète le maire PCF de Martigues en boucle durant la petite heure que durent les échanges électriques autour du dossier de la Semivim. L’examen du rapport d’activité 2020 du bailleur social de la Ville a servi de déclencheur à d’âpres débats.

Il n’y a guère plus de deux semaines, le site d’investigation Blast révélait que deux salariés de cette société d’économie mixte sont soupçonnés d’avoir touché de confortables avantages via des prestataires de l’entreprise publique. Ces flux financiers suspects ont été mis au jour dans le cadre d’investigations plus larges concernant la saisie de trois tonnes de cocaïne à Saint-Mitre-les-Remparts. Affaire pour laquelle était interrogé l’un de ces deux salariés, Adel Baha.

Quelques semaines plus tôt, de premières révélations de nos confrères du Ravi venaient éclairer le rôle central que joue sa compagne, Patricia Baptiste, au sein de l’entreprise. Accusée de faire régner la terreur dans les bureaux de la société d’économie mixte et d’être la source d’un mal-être au travail généralisé, celle-ci y officie comme directrice du patrimoine, en plus d’être une personne influente au sein du Parti communiste local. Tout au long des débats ce mardi soir, les deux pans se mélangent, l’affaire sulfureuse récente d’un côté et la question des risques psychosociaux, plus ancienne, de l’autre.

Mais devant ces révélations fracassantes, Gaby Charroux, président-directeur général de la Semivim depuis 2009, feint la découverte et se drape dans sa “probité”. Ce n’est pourtant pas la première fois que la Semivim donne lieu à des échanges houleux dans l’agora du conseil municipal martégal. Dès fin 2019, un conseiller municipal d’opposition, Jean-Luc Di Maria, alors candidat de la droite pour prendre la mairie, brandissait le rapport provisoire d’un cabinet d’expertise détaillant la situation de souffrance des salariés. Il n’a pas pu non plus oublier qu’en mai 2020, une cadre de l’entreprise était agressée violemment par un individu masqué, sur le parking de son employeur.

“Des bruits, des rumeurs”

“Nous ne sommes ni aux États-Unis, ni dans la télévision que vous regardez certainement à tort”, lance maladroitement le maire en réponse à ses opposants qui l’accusent d’avoir fermé les yeux trop longtemps. Lui se targue de ne “céder ni à des bruits, ni à des rumeurs, même si elles viennent de journalistes”. L’article de Blast est pourtant assez clair sur le fait qu’Adel Baha a reconnu devant les policiers, lors d’une garde à vue, avoir touché des “commissions” de la part d’entreprises prestataires de la Semivim. Il a aussi expliqué avoir passé quinze jours avec la directrice du patrimoine en Crète, en partie aux frais de Puzzle construction, entreprise de maçonnerie, titulaire de marchés de la Semivim.

“C’est une honteuse et inévitable tache sur notre ville”, attaque l’élu d’opposition centriste Thierry Boissin, qui exhorte la majorité et les élus qui siègent à la Semivim à faire la transparence sur le fonctionnement du bailleur. Pour le Rassemblement national, Emmanuel Fouquart dénonce “le soutien indéfectible” du maire à une directrice du patrimoine qui a “fait sa campagne”. Avant d’élargir ses accusations de clientélisme : “à Martigues, les gens ayant la carte du PC ont des emplois et des logements bien plus facilement que les autres”. Devant ces prises de parole, le maire joue le détachement et ne réagit pas, attendant de dérouler une deuxième partie de réponse déjà écrite.

Ce qu’on peut vous reprocher c’est de connaître ces faits depuis des années.

Jean-Luc Di Maria, opposant LR

Jean-Luc Di Maria, qui porte la troisième attaque, parvient à le faire sortir de sa retenue, dans un duo habituel en ces lieux. L’opposant met de côté la question du trafic de cocaïne, ” dommage collatéral”, d’une entreprise selon lui mal gérée, pour se focaliser sur le sujet des risques psychosociaux pour les salariés. “Il y a des personnes qui vont travailler la peur au ventre, martèle-t-il. Avant d’interpeller le maire : “Ce qu’on peut vous reprocher c’est de connaître ces faits depuis des années. Libérez-vous !”. Depuis son promontoire, le maire répond par des “non”, agacés, rejoint par des élus de son groupe qui soufflent d’impatience.

Discours de soutien au maire

Plusieurs adjoints prennent ensuite le micro pour témoigner d’un soutien indéfectible au maire, dans un exercice vraisemblablement orchestré à l’avance. Sophie Degioanni, au nom de la composante socialiste de la majorité loue “l’honnêteté” et “l’intégrité” de Gaby Charroux. “On ne peut pas aller bosser le matin et se faire fracasser sur le parking, mais à un moment faut aller porter plainte, faut venir me voir. Si un salarié vient me voir [avec des faits], aucun doute que le président de la Semivim prendra les décisions qu’il faut”, assure-t-elle. Pour le groupe écologiste et citoyen, qui rassemble les élus EELV et LFI, Stéphane Delahaye, brandit sa “totale solidarité avec les salariés” et se dit prêt à “travailler avec la justice”. Mais il votera le rapport d’activité 2020. “Il faut faire la part des choses”, justifie-t-il. La dernière couche vient du chef du groupe communiste de l’assemblée, Mehdi Khouani, qui dénonce une tentative de “déstabilisation politique” et blâme les articles de presse qui “blessent les salariés”.

Ne se limitant pas à l’exposé de son indignation et de sa prudence, Gaby Charroux a préparé plusieurs éléments de riposte pour défendre l’honneur bafoué de la SEM. En plus de comptes satisfaisants, il déroule devant l’audience les conclusions provisoires d’un rapport de l’Ancols, le gendarme des bailleurs sociaux, réalisé en 2020. Le rapport évoque une structure “robuste” et le maire se targue d’avoir déjà mis en place toutes les recommandations formulées pour remettre de l’ordre dans l’entreprise – notamment en termes de recrutements et d’outils organisationnels. Les résultats d’un audit sur les risques de souffrance au travail mené au pas de charge en septembre dernier – le troisième diligenté en quatre ans – sont ensuite détaillés avec “satisfaction”.

Des “dysfonctionnements” ont bien été mis au jour, ainsi que des “situations individuelles complexes, mais régulables”, souligne le P-DG de la Semivim. “Ce cabinet d’expertise ne fera pas de signalement ni à l’inspection du travail, ni à la médecine du travail”, se félicite-t-il encore. Le maire communiste rappellera ensuite que “aucune procédure prudhommale n’est en cours et aucun préavis de grève n’a été déposé”. Plus tard, l’édile concèdera des “difficultés” traversées par l’entreprise, avec “le départ de trois directeurs administratifs et financiers, licenciés par le directeur parti à l’automne 2019”. “Un de vos amis”, lancera-t-il à l’adresse de Jean-Luc Di Maria.

Un signalement au procureur mais pas de licenciement

Concernant le volet plus sulfureux de l’affaire, le maire s’en tiendra pour l’heure au “conditionnel” qu’il affectionne. Les avocats de la Ville ont effectué le 3 novembre un signalement au procureur “pour porter à connaissance les faits relatés par l’article de Blast et savoir si l’enquête implique la Semivim” qui, dans ce cas, se porterait partie civile. Dans le cas contraire, la menace d’une plainte en diffamation contre Blast et Le Ravi est toujours formulée. Patricia Baptiste et Adel Baha, quant à eux, ont été simplement convoqués le 2 novembre, plusieurs jours après la parution de l’enquête de nos confrères et ont reçu des demandes d’explication “par courrier”“Je ne veux pas aboyer avec les loups et licencier sans preuves”, répond-il à l’opposition qui demandait des mises à pied à titre conservatoire de ces deux agents.

Dans le public du conseil municipal, du silence pesant émergent parfois quelques murmures de désapprobation. Après les débats, deux habitants qui se présentent comme “de gauche” hésitent à parler, confirmant un climat d’omerta. “C’est grave”, lâche l’un. “Toute la ville sait que ça ne va pas à la Semivim depuis 20 ans. Et lui, il serait le seul à ne pas être au courant ?”, souffle l’autre, “abasourdi”. Les regards se tournent donc désormais vers la justice, qui devra, à un moment ou un autre, révéler l’étendue de ses investigations. Les salariés, eux, pourraient bien rester dans l’ombre.

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Commentaires

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  1. jemamo13 jemamo13

    Personne n’a oublié que lors des dernières élections municipales la FI voulait présenter un candidat issue de la SEMIVIM. Charroux a opposé son veto et la FI s’est écrasé pour obtenir deux strapontins au conseil municipal. Ces deux élus continuent de s’écraser pour sauver leur place. C’est lamentable. Il est vrai aussi que le maire adjoints FI lors des précédentes législatives avaient sabordés le vote des insoumis (plusieurs centaines à l’époque) qui voulaient un candidat FI pour se rallier à Dharéville. C’est la carambouille à tous les étages.

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  2. Patafanari Patafanari

    Gaby, le grand-père sympathique qui protège le petit couple transgressif façon « plus belle la vie « . Quand un média gauchiste attaque la vrai gauche sur fond de paysage de Venise provençale, on sent que la saison deux va remugler la poutargue faisandée.

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