Encerclés par les chantiers, les habitants de Picon se rebiffent

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le 28 Avr 2016
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Épuisés par des travaux qui bouleversent leur quartiers et leurs intérieurs, des résidents de Picon (14e arrondissement) prévoient des actions pour dire leur mécontentement. Les différents acteurs de ces chantiers se renvoient la balle, mais promettent de tout faire pour renouer le dialogue.

Il y aurait du pétrole sous les cités du grand Saint-Barthélémy qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Depuis les balcons de la résidence Picon, foreuses, grues et tractopelles à perte de vue retournent la terre qui n’est plus que gravats pour faire place à la rocade L2 Nord. En regardant dans l’autre direction, au milieu des cinq barres d’immeubles hautes de quatre étages, un immense monticule de terre entouré de palissades en lieu et place de l’ancien espace central. Dans chaque cage d’escaliers, on croise pots de peintures, outils divers, murs à moitié peints, traces de la réhabilitation en cours. Et à chaque pas dehors, les “bip bip” des camions, le bruit des coups de marteau et les gilets orange des ouvriers où que l’on regarde.

Depuis 2014, la petite cité accolée à celle de la Busserine, dans le 14e arrondissement, vit au rythme des marteaux-piqueurs et ce pour encore de nombreux mois, deux ans peut-être. Les habitants craquent. Dans un texte envoyé aux médias en début de semaines, un groupe, appuyé par le CLCV Picon-Busserine, association de défense des habitants, exprime sa colère et présente des revendications, sans l’accomplissement desquelles il menace ne plus verser les loyers à Logirem, le bailleur. Les sommes seraient mise à l’abri à la Caisse des dépôts et consignations, organisme public.

Réunies ce mercredi matin dans le petit salon coquet de Fadela Mouassi, plusieurs locataires préparent la suite du combat. Le soir même, elles comptent interpeller les représentants du bailleur lors d’une inauguration à la Busserine. Les pancartes sont en préparation, de même que la soupe pour l’après. Quatre femmes sont là, toutes âgées de plus de cinquante ans et présentes à Picon depuis des décennies. Au cœur de la conversation, les réhabilitations effectuées par le bailleur dans les appartements.

“On avait demandé des travaux de A à Z”

Fadela a réintégré son appartement il y a un mois, après plusieurs mois de travaux. Elle ne manque pas de mots pour qualifier l’état dans lequel elle l’a retrouvé, l’expression “de la merde” en faisant partie. “On avait demandé des travaux de A à Z, et au final, ils ont fait des petites choses par ci par là. Le plafond est repeint, mais pas les murs autour, de ce côté de la pièce ils ont peint les plinthes en blancs, de l’autre côté elles sont laissées noires…” Rien n’échappe à l’œil de la mère de famille qui s’assume, comme ses voisines “un peu maniaque” : volet du tableau électrique cassé, poignées de fenêtres salies. Sur le balcon transformé en loggia, le sol a été grossièrement peint en noir et les coups de rouleau de peinture blanche aléatoires parsèment la façade fatiguée. Dans la salle de bain, elle avait installé une lunette de toilettes en inox, elle l’a trouvée remplacée par une en plastique bon marché.

“Tout ça a été fait par des gens pas compétents. Ils maquillent.” Sa voisine Mimouna a elle aussi réintégré un appartement dans lequel elle assure ne pas se sentir bien. Elle non plus n’a pas retrouvé les aménagements qu’elle avait effectués au cours des années pour embellir sa cuisine et sa salle de bain. Et toutes deux déplorent l’absence d’interlocuteurs le jour de leur retour. Dans ces travaux réalisés à la va-vite comme dans le bruit et la poussière qu’elles subissent au quotidien, les habitantes indignées voient beaucoup de mépris.

“Cachets pour les nerfs”

Zina, Fadela et Amna s’exaspèrent des dégâts des travaux sur leur quotidien.

Et toutes font état d’une fatigue nerveuse qui leur pèse. ” Même après mon accident de travail, je n’avais jamais rien pris, mais là, je prends des cachets pour les nerfs. Je suis partie quelques jours chez ma fille et tout allait bien, et au retour, nez qui coule et démangeaisons. Alors je prends aussi des anti-histaminiques”, déplore Mimouna. Avec les autres habitants, elle va participer à monter un dossier pour exposer les méfaits des travaux sur leur santé.

Le manque de concertation est aussi pointé du doigt. “Leurs réunions on les a faites. Ils répètent toujours la même chose, on les a vues mille fois leurs images ! peste Zina avant d’ajouter : On a demandé à être tenus au courant, mais au final Logirem et Bouygues [missionné pour réaliser les travaux, ndlr] ils ont fait ce qu’ils ont voulu !”. “C’est pas de qualité, pas de nouveauté, pas de suivi !”, raille Fadela.

Pas de rénovation “low cost” selon le bailleur

“Le phasage était une demande des habitants, et forcément, cela donne un sentiment d’étalement. C’est un vaste chantier à ciel ouvert et ils ont raison de le dire”, tempère Loris Flandin, chef de projet pour Logirem. “En moyenne il y aura au total 5 à 6 interventions par logement, dans des temps successifs, cela peut donner une impression d’inachevé, mais pour le moment, très peu de logements ont été réceptionnés”, c’est à dire déclarés finis, affirme-t-il. D’où l’absence de réel état des lieux pour le moment. Un contrôle exhaustif en présence du maître d’œuvre se fera, “et si il y a des réserves, on demandera à l’entreprise de refaire” assure le chef de projet, pour qui il n’est pas légitime de parler de rénovation “low cost”.

Pour ce qui est de la concertation, Logirem est aussi prêt à reconnaître un manque de lisibilité, mais pas un manque de suivi. “Il y a beaucoup d’intervenants, on peut avoir le sentiment qu’il n’y a pas de suivi mais nous sommes présents quotidiennement sur le chantier”, déclare Loris Flandin qui explique qu’une cellule de veille va être mise en place conformément aux souhaits des habitants dès mardi 3 mai avec des représentants de l’Etat, de Marseille rénovation urbaine (MRU), de la L2 et de Logirem, ouverte aux habitants. La menace de ne plus verser les loyers est “prise au sérieux”, ajoute-t-il, espérant “pouvoir renouer le dialogue avant qu’on en vienne à ce stade”.

À qui la faute ?

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Le chantier de la rocade L2, aux portes de la résidence

Mais au vu du nombre d’intervenants dans ce grand chantier de rénovation urbaine, la tentation est aussi grande de rejeter la faute au voisin. Chef de projet à MRU, qui coordonne le projet de rénovation urbaine Picon-Busserine, Olivier Cadier lit dans la lettre des habitants “beaucoup de réclamations qui visent la L2”. Mais il entend les reproches sur le manque de concertation : “Il y a eu des désaccords parfois et des choix ont dû être faits quand même. Les associations font valoir que des points n’ont pas été entendus, il aurait fallu leur expliquer pourquoi”. Et de citer l’exemple de la petite route qui traversera à terme la cité, dont les habitants ne voulaient pas. Un travail de concertation pour en déterminer les aménagements est en cours précise-t-il. “C’est un des PRU sur lequel il y  a eu le plus de concertation, mais c’était très en amont des travaux, peut-être que ça paraissait lointain, les gens ne réalisent que quand on rentre dans leur appartement.”

La SRL2, filiale de Bouygues en charge de la rocade L2, s’estime aussi peu concernée par les doléances des habitants. Elle explique par un très court mail adressé à Marsactu comprendre “que la multiplicité des chantiers à l’intérieur de la cité de Picon et en périphérie soit source de désagréments” et assure rester “disponible pour organiser toute réunion d’échange au sujet des travaux”.

“La contrainte c’est la co-activité” résume Loris Flandin. “Aujourd’hui, tout se fait en même temps, c’est à la fois un atout et une difficulté. On améliore profondément le quartier. C’est difficile pour les gens qui y vivent, mais cela aura beaucoup plus d’impact”, développe Olivier Cadier. Pour la fin de la réhabilitation des logements, les habitants devront tenir encore un an. Un an et demi pour la L2. Deux ans pour que les derniers travaux de voirie aboutissent. De quoi reprendre des cachets.

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Commentaires

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  1. LN LN

    Marseille est toujours en travaux. Aucun quartier n’est épargné. (Ne parlons pas des constructions d’immeubles dont les permis sont délivrés à tour de bras). Mais sur les chantiers dits d’intérêts publics, MPM, la Mairie, Vinci, Eiffage, Suez, Bouygues (la liste est longue), se fichent totalement des habitants, pourvu qu’il n’y ait aucune perte d’argent et que rapidement cela puisse rapporter. Il faut voir le chantier du Velodrome et ses alentours qui ont débuté avec le tunnel Prado Sud : cela dure non-stop depuis septembre 2009. Et le centre commercial ne sera pas prêt pour l’Euro (ah m… alors !) La mairie octroie des permis de travaux de nuit, et ces grands groupes s’autorisent, sous ce couvert-là, globalement tout…. Généralement ils sont désolés, s’excusent pour mieux continuer les travaux ignorant le pauvre riverain qui s’essoufflera.
    Un lien plus bas, qui montre aussi la gabegie dans les quartiers sud, avec quelle utilité au final et quel pognon dépensé ?

    http://pseganay.blogspot.fr/

    Amis de Picon : concertation, respect, santé, indemnités ne font pas partie de leur stratégie, de leur langage, de leur construction mentale. C’est plutôt pognon, argent, et fric, me trompe-je ?
    Il faut instaurer un rapport de force. Vous l’avez : vos loyers….

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