Effet du confinement sur la nature : les scientifiques craignent surtout l’après

Actualité
le 6 Mai 2020
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Depuis le début du confinement, les images d'animaux sauvages reprenant leur droit s'accumulent. Dans les Bouches-du-Rhône, aucune donnée scientifique ne permet pour le moment de documenter le phénomène. En revanche, le déconfinement fait craindre aux spécialistes de lourdes conséquences.

Capture d'écran d'une vidéo du parc des Calanques.

Capture d'écran d'une vidéo du parc des Calanques.

La nature reprend enfin ses droits. C’est en tout cas ce que semblent nous dire les nombreuses images d’espèces sauvages prenant leurs aises qui fleurissent depuis que les humains sont assignés à résidence. En ce qui concerne les Bouches-du-Rhône, sûrement avez-vous vu passer des photos d’oiseaux en tout genre et en nombre, que l’on jurerait joyeux, dans le parc de Camargue ou celui des Calanques. Dans ce dernier, les gardes ont également filmé un petit renard se promener sans peur là où d’ordinaire, on ne le voit jamais.

Comme Marsactu, vous vous êtes probablement aussi extasiés devant les vidéos de majestueux rorquals, nageant sans crainte dans les eaux calmes de la Méditerranée, à quelques mètres du rivage marseillais, des images là encore diffusées par l’administration de cet espace protégé.

Enfin, peut-être êtes-vous tombés sur cette vidéo amateur de dauphins venus jouer avec des badauds jusque dans le port de l’Estaque (ou de la Ciotat, au choix selon les versions). Le confinement des hommes a-t-il enfin sonné le déconfinement des animaux ?

Si ce dernier exemple relève de la fake newsles images ont été prises en Turquie – le Parc des calanques, qui a largement diffusé des images de nature sauvage en son sein, veut croire que le confinement a bel est bien eu un effet positif sur l’environnement qu’il entend protéger. Mais ces observations relèvent à ce stade d’un espoir plutôt que d’une réalité attestée.

“Nous n’avons pas de données scientifiques car nous sommes nous-mêmes confinés, précise à Marsactu Pierre Chevaldonné, membre du conseil scientifique de Parc des Calanques. Nous n’avons pour le moment que les retours des gardes et des quelques usagers qui ont le droit de sortir en mer et qui nous disent par exemple observer une eau plus claire.” Pour ce directeur de recherche à l’institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale, le travail reprendra bientôt. Mais pas sûr qu’il puisse apporter beaucoup d’éléments sur la question.

“Nous devons élever le débat”

“Quand on va retourner sur le terrain, nous pourrons relever des paramètres physiques et chimiques tels que la température, la salinité, la clarté… Mais il sera très difficile de les relier au confinement, car ils dépendent aussi du débit du Rhône et d’autres apports. Il faudra donc évaluer toutes choses égales”, pointe le scientifique. Quant aux observations d’animaux, elles ne peuvent pour le moment être suffisantes pour tirer des conclusions. “Nous sommes en train de voir si l’on peut commencer à récolter des données, s’organiser pour sortir, faire un suivi naturaliste sur les oiseaux, rend compte Zacharie Bruyas, chargé de la communication du parc. Nous devons élever le débat par rapport à ce que l’on a observé de manière sensible sur le comportement des espèces, notamment celui des oiseaux qui se sont posés là où ils ne se posent pas d’habitude.”

Pour évaluer l’impact du confinement sur l’environnement – autrement dit observer la nature débarrassée de la majeure partie des nuisances humaines – le parc mise également sur un tout nouvel appareil. Hasard des circonstances, très peu de temps avant l’annonce du confinement en France, un laboratoire grenoblois a placé dans les eaux du parc plusieurs capteurs.

Quand on va retourner sur le terrain, nous pourrons relever des paramètres physiques et chimiques tels que la température, la salinité, la clarté… Mais il sera très difficile de les relier au confinement, car ils dépendent aussi du débit du Rhône et d’autres apports. Il faudra donc évaluer toutes choses égales.

Pierre Chevaldonné, membre du conseil scientifique de Parc des Calanques

“Ce laboratoire est spécialisé en bioacoustique. Ils ont installé à différents endroits des hydrophones qui permettent d’écouter le bruit dans la mer, explique Zacharie Bruyas. On va pouvoir entendre des espèces, les reconnaître, évaluer la biomasse (masse totale des organismes vivants présents à un moment donné dans un endroit donné, ndlr), écouter le bruit humain. C’est une thématique émergente qui est en train de se développer.” Sollicité par Marsactu quant aux premières observations effectuées, le laboratoire en question n’a pas donné suite avant parution de cet article.

“Dérangement critique”

Au sein du conseil scientifique du parc, on craint, de manière générale, que les résultats des études sur cette période un peu particulière n’apportent pas forcément de bonnes nouvelles. “Je pense que l’on va constater un changement éphémère, puis un rapide retour à l’avant-confinement. Je crains le retour du bâton”, note Pierre Chevaldonné. Plus à l’ouest, en plein cœur du parc régional de Camargue, le sentiment est le même. Jean Jalbert, directeur de la Tour du Valat, un institut de recherche pour la conservation des zones humides méditerranéennes, n’a pu recueillir que peu de données scientifiques sur les effets du confinement.

“Nos programmes, dont certains durent depuis les années 1950, ont été très perturbés. Nous avons dû tout arrêter pendant deux semaines, puis reprendre, de manière réduite”, commence-t-il. Lors des observations ponctuelles, les spécialistes de la Tour du Valat ont même constaté moins d’espèces qu’à l’accoutumée. Logique, explique le directeur de l’institut, puisqu’elles ont pu aller à l’extérieur de cet espace qui est d’habitude le seul à être protégé. C’est précisément ce qui lui fait craindre, comme dans le parc des Calanques, le retour à la normale.

“On peut penser qu’en pleine période de reproduction les oiseaux et les mammifères aient trouvé des nouveaux espaces pour se reproduire et pondre dans de meilleures conditions. Si le déconfinement intervient avant que les jeunes ne soient autonomes, cela va créer un dérangement critique qui sera pire hors zones habituelles”, s’inquiète Jean Jalbert.

On peut penser qu’en pleine période de reproduction les oiseaux et les mammifères aient trouvé des nouveaux espaces pour se reproduire et pondre dans de meilleures conditions. Si le déconfinement intervient avant que les jeunes ne soient autonomes, cela va créer un dérangement critique qui sera pire hors zones habituelles

Jean Jalbert, directeur de la Tour du Valat

S’il est difficile d’évaluer la quantité d’individus ayant fait le choix de la nouveauté, le directeur de la Tour de Valat sait bien que le 11 mai, la plupart des espèces de son secteur ne seront pas prêtes à plier bagages pour revenir dans l’enceinte du parc. “À part peut-être les rapaces nocturnes qui auront fini, la plupart seront au cœur de leur période de reproduction, au stade critique où les œufs seront à peine éclos ou pas en encore.” 

“Les observations positives risquent de se transformer en carnage”

Autre regard, mêmes conclusions : celle de Stéphane Bence, responsable du pôle biodiversité au conservatoire des espaces naturels de Paca (CEN). Si ce biologiste ne dispose pas aujourd’hui d’informations précises sur les effets du confinement, c’est aussi le déconfinement qui est pour lui source d’inquiétudes.

“L’aspect négatif risque d’être cruel. Le dérangement des oiseaux qui ont installés leur nid dans des endroits fréquentés est vraiment à craindre. Les observations positives – qui ne sont en fait que des déplacements et ne veulent pas dire grand chose – risquent de se transformer en carnage.” Spécialiste des insectes, ce scientifique ne croit pas aux effets positifs du confinement. “Sur les insectes en tout cas, si on veut voir une différence, il faut diminuer les traitements chimiques dans l’agriculture. Et dans les Bouches-du-Rhône, la situation n’est pas réjouissante. Si on continue dans cette dynamique négative qui s’est accélérée ces dernières années, c’est un mythe de croire que le confinement peut améliorer quelque chose.”

Le dérangement des oiseaux qui ont installés leur nid dans des endroits fréquentés est vraiment à craindre. Les observations positives – qui ne sont en fait que des déplacements et ne veulent pas dire grand chose – risquent de se transformer en carnage.

Stéphane Bence, responsable du pôle biodiversité au conservatoire des espaces naturels de Paca

Il est une dernière crainte directement liée aux effets des mesures prises pour lutter contre le coronavirus : le braconnage. Selon Stéphane Bence, une recrudescence de ces actes dévastateurs pour l’environnement aurait été constatée dans les Alpes du Sud, du côté de Digne et Sisteron notamment. Contacté, le service police de l’environnement du parc national des Calanques affirme ne pas avoir observé cet effet pour sa part. Et si l’administration du parc a dû réduire ses activités, la surveillance liée à la lutte contre le braconnage a été maintenue, ajoute-t-on.

Les habitants des Bouches-du-Rhône verront peut-être le parc des Calanques ou celui de Camargue bientôt rouvrir. Classé “vert”, le département est censé bénéficier d’un déconfinement moins strict, où les parcs et jardins publics seront rendus accessibles et donc par extension les espaces naturels. Mais pour le moment, aucune information n’a filtrée pour ce qui est des parcs naturels. “C’est une décision qui doit être prise en préfecture”, indique-t-on au service presse du parc des Calanques. Il y a quelques jours, le président du parc disait ne pas compter sur une réouverture avant juin.

Ce confinement de l’homme n’apportera-t-il donc rien de bon à la nature ? Jean Jalbert ne veut pas y croire. “Cette période est la bonne pour se questionner. Le confinement de l’homme s’est fait parallèlement au déconfinement des animaux. Il devient clair qu’eux, c’est à vie qu’ils sont confinés. L’humain fait peser une pression sur l’ensemble du monde vivant, pas forcément sur les espaces protégés, mais sur tous les autres”, met-il en perspective. Une comparaison que comprendront tous ceux qui, en ce moment, se sentent comme un rorqual dans un bocal.

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Commentaires

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  1. Jacques89 Jacques89

    Etonnant que le Conseil Scientifique du Parc ne se révolte pas plus contre la décision de son Président de passer outre son avis dans l’affaire des ascenseurs pour yachts de milliardaires. La « faune » attirée par ce genre d’activités est pourtant la principale cause de prédation sur les espèces. Quand le devoir de réserve s’impose à leurs gardiens, il y a peu de chance qu’ils nous convainquent de leurs inquiétudes.

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    • Victor Solal Victor Solal

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