Dingguo Chen, sur la route de soi

Portrait
le 1 Mar 2018
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Il est devenu en quelques semaines le meilleur ami chinois de la mairie de Marseille et des entrepreneurs locaux. Mais qui est Dingguo Chen ? Marsactu est parti à la rencontre de ce grossiste de Belsunce, désormais président d’un nouveau pôle textile dans les quartiers Nord, le MIF68.

Depuis son nouveau lieu de travail, il a désormais l’une des plus belles vues sur la ville. C’est au pied de Grand Littoral, dans le 15e arrondissement, que Dingguo Chen vient d’établir ses quartiers. L’ouverture officielle du MIF 68, nouveau pôle de commerce textile de gros dont il est le président, est prévue  début mars. Mais l’homme d’affaire est déjà sur un petit nuage. Le 19 février dernier, l’inauguration préalable de ces 16 500 m² de terrain prêts à accueillir 80 commerçants, a rassemblé un grand nombre de personnalités haut placées.

Le maire de Marseille et président de la métropole Jean-Claude Gaudin, la présidente du département Martine Vassal, celui de la région Renaud Muselier mais aussi et surtout, l’ambassadeur de Chine en France Jun Zhai accompagné de son consul à Marseille Liying Zhu ou encore, la présidente du Fond monétaire international Christine Lagarde, compagne du promoteur du terrain : tous ont salué l’initiative de Dingguo Chen. “Je veux remercier monsieur Chen pour son efficacité et pour sa confiance dans le développement économique marseillais”, souligne le maire de Marseille. Pour le principal intéressé, c’est la consécration.

Origine : entrepreneur

MIF signifie Marseille international fashion. Quant au 68, il est censé porter chance dans la culture chinoise. Pourtant l’histoire du MIF 68 et de celui qui en est à l’origine n’ont rien à voir avec la chance. Après plusieurs sollicitations, Dingguo Chen a accepté de raconter cette histoire à Marsactu. C’est donc dans un restaurant italien, à proximité de la préfecture, où se trouve désormais son domicile, qu’il nous donne rendez-vous, un soir de semaine. La journée, l’emploi du temps de Dingguo Chen, comme tout homme d’affaire qui se respecte, est complet. L’une de ses filles l’accompagne. Parfaitement bilingue, elle opère la traduction quand le français de son père se fait trop approximatif. “Pour les affaires, le langage des signes, ça va très bien”, justifie la jeune fille, amusée.

Cela fait pourtant trente ans que Dingguo Chen est sur le territoire français. Quand on lui demande pourquoi il a quitté la Chine, sa réponse sort brutalement. “La Chine, c’est pauvre ! Je suis parti pour le travail”, lance-t-il. Ce cinquantenaire est né à Wenzhou, ville de 9 millions d’habitants située à 400 kilomètres de Shanghai, dans la province du Zhejiang. Fortement touchée par la pauvreté, la population de cette région est également caractérisée par un très faible niveau d’étude. “Pas d’école pour moi”, confirme Dingguo Chen dans son français hésitant. Wenzhou est le berceau de l’immigration chinoise en Europe. “Avec ma famille, nous vivions sur une île qui se trouve au milieu de la rivière. À l’époque nous étions 40 000 à vivre sur cette île, aujourd’hui il ne doit rester que 10 000 personnes”, raconte l’intéressé en se remémorant les conditions difficiles dans lesquelles il vivait.

Mais Wenzhou a une autre particularité. “La plupart des chinatowns européens ont été construits par des Chinois de la communauté Wenzhou, explique Dan Meng, la présidente de l’association Chinafi dédiée aux nouveaux arrivants chinois à Marseille. Là-bas, tous le monde veut devenir patron. Ils ont une influence énorme” , finit-elle, dans l’exagération.

Belsunce comme Eldorado

En 1984, Dingguo Chen arrive donc à Paris. Il travaille d’abord dans un atelier de confection de vêtements avant de se lancer dans le commerce de gros. Mais les affaires ne marchent pas si bien qu’il ne l’espérait. Il tient une boutique à Aubervilliers sauf qu’à l’époque, les clients restent dans le centre-ville de la capitale tandis que les grossistes de la périphérie restent dans l’ombre. C’est à l’été 2000, lorsqu’il découvre Marseille, que la vie de Dingguo Chen va prendre un tournant important. “Il voulait voir le soleil!”, croit savoir la plus jeune de ses filles. Mais durant ce séjour, le grossiste découvre aussi le quartier de Belsunce avec ces nombreux commerces de textile. Longtemps tenu par des commerçants juifs et arabes, le quartier périclite. Dingguo Chen tique sur un détail : il n’y a ici aucun commerçants chinois. “Avant de venir, je croyais que Marseille était un autre pays. Et puis en arrivant à Belsunce, j’ai vu tous ces clients et je me suis dit qu’il y avait une histoire à écrire ici”.

Du jour au lendemain, Dingguo Chen, dont son entourage dit de lui qu’il est un homme “courageux”, “qui ose” et “plein de motivation et d’audace”, quitte Paris. Il est l’un des premiers grossistes chinois à s’installer dans le quartier. Durant de long mois, lui et sa femme enchaîneront les 800 kilomètres qui séparent Marseille de Paris pour se ravitailler en marchandises et voir leurs enfants. “Je me souviens qu’on ne les voyait qu’une fois toutes les deux semaines”, se rappelle l’un d’eux.

Au fur et à mesure, les affaires reprennent. Dingguo Chen multiplie les boutiques et devient même président de l’association des commerçants chinois de Marseille. “Au début je n’étais qu’adhérent mais à force d’aider les nouveaux arrivants, de leur trouver un logement, du travail, j’ai été élu président”. Tout va donc pour le mieux jusqu’en 2009, annus horribilis pour le marché du textile. Les commerçants de Belsunce se sentent très à l’étroit dans ce quartier qui pâtit d’importants problèmes de stationnement.

L’expérience Aubervilliers

“Au début, on était bien mieux dans le centre-ville de Marseille qu’à Aubervilliers, poursuit Dingguo Chen entre deux bouchées. Mais aujourd’hui, ils sont 1500 grossistes à Aubervilliers. On dirait Rome !” Alors qu’à Marseille les problèmes de stationnements découragent les derniers clients. Voyant son chiffre d’affaire diminuer et avec l’exemple d’Aubervilliers en tête, Dingguo Chen décide d’aller taper à la porte de la mairie. Son statut de président d’association de commerçants lui a permis de rencontrer à plusieurs reprises Didier Parakian, élu en charge de l’économie. “Il m’a dit qu’il cherchait du foncier, qu’il voulait faire Aubervilliers”, raconte l’élu qui aurait dans un premier temps décliné l’offre. “Mais la nuit porte conseil, se rattrape Parakian, en glissant un peu vite dans les clichés. Le consul le connaît très bien, il est très respectable. Les Chinois sont des gens travailleurs , qui ne font pas de bruit et s’intègrent bien. Ils ont toujours un coup d’avance.” 

L’élu à l’économie présente donc son nouvel ami à Xavier Giocanti, patron de la société Résiliance, spécialisée dans l’investissement et la promotion immobilière. Si Didier Parakian “a eu le déclic”, c’est que Xavier Giocanti a sur les bras un terrain au pied de Grand Littoral dont il ne sait que faire. “À la base nous voulions faire un centre commercial à ciel ouvert. Mais après des études nous avons réalisé que le terrain ne supporterait pas les fondations”, rend compte le promoteur qui a finalement l’idée ingénieuse d’y installer des containers pour en faire des boutiques.

Pour finir de convaincre ces investisseurs, qui ont mis sur la table 17 millions d’euros dans son projet, Dingguo Chen emmène Xavier Giocanti et son associé Gurvan Lemée faire un tour à Aubervilliers. “Ils ne connaissaient pas du tout le milieu du textile. Il y avait des camions qui sortaient de partout, raconte Dingguo Chen en mimant une manœuvre. Quand ils ont vu le potentiel, ils ont dit «on y va».” Une bénédiction qui reste en travers de certaines gorges.

“Pourquoi lui ?”

Dans la rue Tapis Vert, ils sont nombreux a faire grise mine quand on leur parle de Dingguo Chen. “Ce monsieur est comme tout le monde. Alors pourquoi à lui on lui donne tout ? Il ne parle même pas français et on va nous faire croire que, d’un coup, il est copain avec tout le monde ?!, s’agace un grossiste qui y tient un commerce depuis plus de trente ans. Cela fait des années qu’on le répète nous qu’il y a des problèmes de stationnement ici!”

Pour autant, le projet du MIF 68 laisse nombre de commerçants de Belsunce sceptiques. “Il s’est fait entuber. Personne ne voudra aller là bas”, y entend-on régulièrement. Même au sein de la communauté chinoise, on préfère parfois ne pas répondre aux questions qui concernent cet homme. Dingguo Chen a-t-il bénéficié de ce que certains appellent le racisme positif ? Ou lui a-t-on vendu un cadeau empoisonné ? Face à ses critiques, Dingguo Chen répond sans se déconcerter : “Il est un proverbe chinois qui dit : peu importe ce que l’on fait, les débuts sont toujours difficiles. Marseille est en retard et ceux qui critiquent n’ont rien fait pour faire avancer les choses.”

En tout cas, l’homme d’affaire chinois dispose d’un atout indéniable : son réseau. Il déjà membre du club M Ambassadeurs. Outre ses liens tissés avec la mairie de Marseille, on dit de Dingguo Chen qu’il est très proche du consulat de la République populaire de Chine (RPC) à Marseille. “En fait, j’étais surtout très proche de l’ancien consul”, précise-t-il sans vouloir en dire plus. “Il est clair que sans réseau, on ne fait rien. Peut-être ici plus qu’ailleurs. Monsieur Chen est en effet proche du consulat mais ça, c’est lui qui vous dira. Ou pas”, fait-on savoir dans son entourage. 

De Tapis vert au tapis rouge

Quoi qu’il en soit, le soutien du représentant local de l’une des plus grandes puissances économiques mondiales a sans conteste facilité l’ascension de Dingguo Chen. À l’heure où la France en général, et Marseille en particulier, ne cessent de courtiser l’empire du milieu, les ambitions d’entrepreneurs chinois en terres provençales apparaissent comme une aubaine. “On leur déroule le tapis rouge”, répète Didier Parakian. “Cette opération […] inscrit Marseille comme une étape privilégiée sur la nouvelle Route de la Soie entre la Chine et l’Europe, facilitant les échanges de marchandises entre les fabricants chinois et leurs clients asiatiques, européens et américains”, s’est félicité de son côté Jean-Claude Gaudin lors de l’inauguration du MIF 68 faisant ainsi référence au projet colossal de la RPC d’investir plusieurs centaines de milliards d’euros dans les infrastructures ferroviaires et portuaires du monde entier. “Afin de rétrécir le monde pour faciliter le commerce entre la Chine et l’Europe”, commentent Dingguo Chen et sa fille devant leurs déca.

“Pour le commerce, les Chinois ont besoin des Français mais je crois que les Français ont encore plus besoin des Chinois”, glisse Dan Meng, de l’association Chinafi, qui, avec une pointe de chauvinisme, espère voir son pays devenir la première puissance économique mondiale.

Dingguo Chen, lui, évite de rentrer dans ce genre de considérations, car c’est désormais depuis sa ville d’adoption qu’il regarde le monde. Dingguo Chen veut voir évoluer le commerce du textile à Marseille en dehors du centre-ville, comme cela s’est fait dans les grandes capitales méditerranéennes telles que Rome ou Barcelone : “Longtemps, nous sommes restés dans un entre-soi. Aujourd’hui, il est temps de s’aligner sur les autres. Tout le monde évolue et je crois que c’est dans l’ordre naturel des choses. Nous arrivons tard, c’est vrai. Mais il vaut mieux tard que jamais. Et peut-être même qu’un jour, nous pourrons les surpasser.” Une vision qui résonne étrangement avec le chemin sur lequel s’est engagée sa Chine natale. Mais désormais, Dingguo Chen est Marseillais.

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Commentaires

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  1. marie pons marie pons

    Vous ne parlez dans votre article que du textile… mais si vous allée sur place voir ce Mif 68, vous y verrez deux gros points de vente d’ordinateurs et de portables… ce qui laisse à penser que le lieu n’est pas exactement ce qu’on veut bien en dire .
    Quelles seront les conséquences sur l’évolution de Belsunce et de l’économie du centre-ville ? Et qui sont ceux qui s’approvisionneront là ? Merci d’approfondir.

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    • Violette Artaud Violette Artaud

      Bonjour,
      Le Mif 68 contient, il me semble, une majorité de boutiques de vêtements (c’était en tout cas le cas lorsque je m’y suis rendue) mais merci d’apporter cette précision. L’objet de cet article était de brosser un portrait de l’homme plutôt que du projet. Mais votre question est intéressante et nous nous pencherons prochainement dessus.

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  2. Jean Pierre RAMONDOU Jean Pierre RAMONDOU

    A l’origine un complexe cinématographique était juxtaposé au centre commercial Grand Littoral.
    Ce complexe a été démoli suite à des désordres dans les fondations; instabilité des terrains d’assise.
    Les terrains sur lesquels sont “posés” les containers du MIF68 sont-ils les mêmes ?

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    • Violette Artaud Violette Artaud

      Bonjour,
      Le terrain n’est pas exactement le même. Le complexe cinématographique était accolé au centre commercial tandis que le MIF68 est plus en contrebas. En revanche, toute la zone est constituée d’une terre très argileuse. Pas étonnant donc que les problèmes de fondations rencontrés par ce cinéma et ceux qu’auraient pu rencontrer un “centre commercial à ciel ouvert” construit un peu plus loin soient les mêmes.“Le secteur concernant le Grand Littoral sera traité à part étant donné que la commune de Marseille a souhaité voir apparaître toute la zone en aléa fort”, note dans un rapport le BRGM ( le bureau de recherches géologiques et minières) au sujet des phénomènes dits de “retrait-gonflement” susceptibles de provoquer des tassements qui peuvent affecter le bâti.

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  3. Lafcadio Lafcadio

    Juste pour info, l’immigration chinoise venue de Wenzhou est une particularité française, ailleurs en Europe les provenances sont différentes.
    Par ailleurs, si le Zhejiang (avec un e) a pu être une région pauvre, c’est aujourd’hui l’une des provinces les plus riches et éduquées de Chine, notamment Wenzhou et la capitale Hangzhou.

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    • Violette Artaud Violette Artaud

      Les personnes originaires de Wenzhou font en effet partie de la communauté chinoise la plus représentée en France, mais ils sont aussi présents dans d’autres pays d’Europe. Il est vrai que la province du Zhejiang connait une croissance exponentielle depuis plusieurs années. Si cette croissance est généralisée en Chine, elle est peut-être plus importante dans le Zhejiang qu’ailleurs grâce à cette “culture” des affaires spécifique à la région. Par ailleurs, merci pour votre vigilance, la coquille a été rectifiée.

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  4. Helene Goldet Helene Goldet

    Excellent article qui restitue les ambiguïtés de ce monsieur… et les nôtres envers qui vient de Chine. ..
    Christine Lagarde en épouse qui vient soutenir les projets de son époux promoteur et cette “route de la soie” qui fait rêver les vieux notables….
    Marseille a mieux à faire que de se rêver en “comptoir des Indes” d’un pays très très riche et un peu vieillissant.

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