Des « hottes géantes » pour capter la pollution des bateaux de croisière ?

Décryptage
Clémentine Vaysse
26 Jan 2017 9

En même temps qu'il présentait ses résultats de 2016, le port a annoncé le lancement d'une étude technique sur des "scrubbers", des hottes mobiles, destinées à capter la pollution des navires lorsqu'ils sont à quai.

Le hasard fait bien les choses, si tant est qu’on y croit. Ce mardi, le grand port maritime de Marseille annonçait, lors de la traditionnelle présentation de ses résultats un record de 1,7 million de croisiéristes et le lancement d’une étude technique sur un système de limitation de la pollution des navires. Le tout alors que l’émission Thalassa consacrait vendredi un sujet à « la face cachée » de l’activité en plein essor à Marseille et en Méditerranée. Parmi les éléments retenus se trouvait notamment la pollution de l’air aux particules fines, issues de la combustion de fioul.

Cinq fois plus de particules fines qu’en centre-ville

On y voit la journaliste de Thalassa se promener sur le quai d’un bateau de croisière avec un détecteur de particules fines et regarder les chiffres s’envoler : « 109 000 particules fines par centimètres cubes d’air soit cinq fois plus qu’à la gare de Marseille ». Sur le pont supérieur, où se trouve une piste de jogging, la machine montera 307 000 puis 380 000. Le reportage expose aussi des relevés faits depuis les hauteurs et depuis l’Estaque, lors des manœuvres des géants des mers. L’association internationale des compagnies de croisières (Clia) a répondu en début de semaine dans un communiqué : il s’agit « d’un reportage racoleur, regorgeant d’inexactitudes et de polémiques scientifiquement non fondées, fait pour soutenir une émission en déclin et en quête d’audience ».

La problématique ne date pas d’hier. Durant l’été 2015, l’association France Nature Environnement, en partenariat avec son homologue allemande Nabu lançait une alerte sur le sujet, affirmant qu’un bateau de croisière pollue autant qu’un million de voitures. Rejetant ces chiffres, le président du port Jean-Marc Forneri répond : « Une étude scientifique récente montre que les navires ne représentent que 5% de la pollution atmosphérique à Marseille, très loin derrière les voitures ou le reste de l’industrie ». On peut aussi considérer que cette part n’est pas négligeable.

Le président fait référence à une étude de 2013 de l’Apice, un groupement européen, qui, à la lecture, ne dit pas tout à fait les choses comme cela. « Compte-tenu de la situation des terminaux à passagers dans le coeur des villes étudiées [Barcelone, Marseille, Gênes, Venise et Thessalonique NDLR] les navires à passagers sont une source d’émission pour lesquelles des mesures de réduction doivent être identifiées », peut-on lire. Le rapport explique aussi que le gros de la pollution n’intervient pas, comme on pourrait le penser, lors des manœuvres du bateau mais lorsqu’ils sont à quai. Pour fournir de l’énergie aux navires de croisière, qui y restent entre 8 et 10 heures, leurs moteurs tournent durant l’escale. Rappelons à l’occasion que la moitié des passagers restent à bord, profitant des « services » proposés.

« La problématique des armateurs »

Outre les taux de particules fines, importent les oxydes de soufre et les oxydes d’azote, bien plus présents dans les carburants maritimes que dans celui des voitures. Pour des raisons de coût, les armateurs vont au moins raffiné. « Contrairement à ce que dit un certain reportage, ce sont les bateaux de croisière qui font le plus d’effort », poursuit Jean-Marc Forneri. Certaines compagnies, comme Carnival, ont en effet déployé des catalyseurs sur une partie de leurs bateaux. Mais ils sont peu nombreux et ce n’est par exemple pas du tout le cas de l’Allure of the Seas, le plus grand bateau du monde jusqu’à peu, qui s’arrête à Marseille depuis le printemps 2015. D’autres, comme la compagnie Costa, ont commandé de nouveaux navires fonctionnant au gaz naturel liquéfié qui polluent beaucoup moins.

Les « barges-hottes » qui viennent se mettre devant les cheminées (photo port de Long Beach)

« La problématique est celle des compagnies, complète la directrice du port Christine Cabau Woehrel. Le rôle du port est d’être à même de répondre aux solutions techniques qu’elles auront choisi ». Tout en se dédouanant, le port annonce le lancement d’une « étude technique avec le Pôle Méditerranée sur des scrubbers mobiles pour capter les fumées des navires ». « Comme des hottes de cuisine géantes » illustre Jean-Marc Forneri. Le coût et la faisabilité de ce système adapté à tous types de bateaux doivent être examinés. Le port de Long Beach, en Californie, déploie depuis 2013 un système de barges avec des hottes aspirantes (voir photo), qui traitent, selon les chiffres communiqués par le port « 90 à 99% des émissions ». L’investissement initial était de deux millions de dollars. Ce système a l’avantage de ne pas nécessiter de système spécifique sur le bateau lui-même.

Couper les moteurs

Ce n’est pas le cas d’une autre solution proposée contre la pollution des bateaux de croisière : le branchement à quai. Les moteurs sont alors coupés et le bateau approvisionné en électricité grâce à un raccordement terrestre. Marseille, non sans mal, a mis en place il y a quelques semaines ce système pour les bateaux de la Méridionale. Représentant un coût de 4,4 millions d’euros, dont 1,8 ont été assumés par le port, cette mesure fait partie du plan anti-pollution de l’État dans le département. « On supprime l’équivalent de 3000 véhicules/jour pour la diffusion de particules fines PM10 [diamètre NDLR] et de 65 000 pour les oxydes d’azotes Nox », expliquait en octobre la communication du port dans un document d’Air Paca, l’organisme de surveillance de la qualité de l’air.

Pour les trois navires de la Méridionale, le gain est somme toute limitée : entre 1 % et 3 %, selon les polluants, estimait le projet européen APICE, dont Marseille faisait partie. Elle le serait davantage si des bateaux de croisières, gros pollueurs, suivaient. Dans un rapport sur le branchement à quai commandé en 2009 par le ministère de l’environnement, Marseille et ce dispositif était même cités en exemple.

Aujourd’hui, pourtant, il ne semble plus avoir les faveurs du port du fait du peu de navires équipés. A contrario, Juneau en Alaska, San Francisco, Seattle, Göteborg en Suède l’ont mis en place. La contrepartie est le fait de ne pas pouvoir accueillir tous les bateaux mais seuls ceux équipés pour. D’autres villes, comme Sydney, interdisent l’accès à leurs quais aux bateaux utilisant les carburants les plus polluants. L’Union Européenne, après avoir tiré les oreilles de la France en 2015 sur les taux de soufre rejeté par les navires, a adopté en mai une nouvelle réglementation, certes encore peu restrictive, sur les carburants autorisés.

« Il nous faut être prêts au cas où la législation devient coercitive sur les émissions des bateaux », assume Christine Cabau-Woerhel. Le système de hotte pourrait devenir à terme un argument marketing pour attirer les navires non adaptés. « Les croisiéristes ne vont pas empoisonner leurs clients, assure le président du port. Ces sociétés sont cotées à la bourse de New York. Aux Etats-Unis la défense des consommateurs est très importante. S’il y avait le moindre danger, cela fait longtemps qu’elles auraient été poursuivies, au même titre qu’ont été poursuivis les fabricants de cigarettes ».

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