René Egger, décédé cette semaine, a été l'architecte de Gaston Defferre pendant plusieurs décennies. En 2013, nous avions rencontré cet homme bien moins médiatique que Fernand Pouillon. Nous republions aujourd'hui notre article.

Son nom n’est pas connu des Marseillais, les bâtiments qu’il a dessiné beaucoup plus. Son trait de crayon a bouleversé la silhouette de la ville. Pendant plusieurs décennies, René Egger a été l’architecte de Gaston Defferre, celui qui a reconstruit Marseille et dessiné la ville moderne telle qu’on la pensait à l’époque : fonctionnelle et monumentale. Timone, Hôpital Nord, Building Canebière, plages du Prado… Si son nom est moins célèbre que Fernand Pouillon, l’oeuvre de René Egger est pléthorique, presque industrielle. A son actif encore, 150 écoles primaires, 6 collèges, 3 lycées, les facultés de Saint-Jérôme et Luminy…

[googlemaps https://www.google.com/maps/d/embed?mid=zKNCcnF1dxCg.kxF39itNLFVo&w=640&h=480] A l’époque de Defferre, l’architecte vivait dans une somptueuse villa dessinée par ses soins, au parc Talabot. Désormais, à 98 ans, il loge dans un immeuble du Vieux-Port conçu par Pouillon, avec qui il a travaillé pendant des années. C’est ensemble qu’ils élaborent leurs premiers projets dès la fin de la guerre. Si les deux hommes s’estiment, leurs carrières divergent après une dizaine d’années de collaboration. Egger, “architecte d’Etat”, comme il se définit, reste auprès de Defferre tandis que Pouillon continue sa carrière notamment en Algérie. Lui est resté dans l’ombre, discret, alors que les bâtiments portant sa signature sont encore des signaux aux quatre coins de la ville.

Reconstruire vite et bien

Encore alerte malgré son âge, René Egger se déplace avec une canne. Séquelle d’un éclat d’obus qui le blessa à la jambe durant la Seconde Guerre mondiale. Il dit perdre la mémoire mais se souvient de chacun des chantiers qu’il a mené. Quand on lui demande de quel ouvrage il est le plus fier, il donne deux réponses : “Sur le plan architectural, c’est la faculté de médecine de la Timone et l’Ecole d’architecture de Luminy. Après sur le plan de l’utilité, disons de l’aide apportée à Marseille, ce sont les écoles primaires”.

C’est d’ailleurs la première grande mission que lui confie Defferre : reconstruire les écoles de la ville dans les meilleurs délais possibles, sans fer ni ciment. L’architecte, conseiller technique du ministère de l’Education Nationale, imagine un modèle d’école simple et fonctionnelle, construite avec des blocs de pierre de 50 cm sur 50, issus de carrières de la région. “Alors qu’il fallait un an pour construire une école, nous les avons faites en 5 mois pour qu’elles soient prêtes à la rentrée. On ne pouvait pas laisser les enfants dehors ou dans les baraques qu’avaient laissées les Allemands”, se souvient-il. Le modèle d’Egger plaît et est exporté. Marseille fait alors office d’exemple, en ayant construit 150 écoles en 15 ans.

Au coeur des Trente Glorieuses, René Egger travaille successivement pour l’Etat et pour la Ville. On lui confie la construction des facultés de médecine, pharmacie, architecture, sciences à Saint-Jérôme mais aussi la construction de l’Hôpital Nord en 1964 ou du CHU de la Timone, ou encore des constructions dans d’autres villes comme les Faculté de Toulouse (Sciences), Montpellier (Lettres et Sciences), Nice (Sciences), Aix-en-Provence (Lettres et Droit). Il est aussi l’architecte de la résidence Eolienne face au David.

“Un couple de constructeurs”

“Mon bureau s’est transformé en lieu public, ça a été la folie dès le départ, souligne l’architecte. On n’avait jamais mis en place un tel programme de reconstruction. On ne construisait plus du tout comme par le passé, c’était vraiment l’usine”. “Dans l’après-guerre, la façon de travailler des architectes change complètement. Ils s’entourent de nombreux collaborateurs et gèrent des dizaines de chantier simultanément”, commente Jean-Lucien Bonillo, spécialiste de la reconstruction à Marseille. Les écoles Egger marquent un tournant dans la carrière de l’architecte et le début d’une longue collaboration avec Gaston Defferre, qu’il nomme “le maire-bâtisseur” dans un ouvrage qu’il a consacré à leur relation.

Dans ce livre, intitulé Avec Gaston Defferre, publié en 2000, il reprend la formule du recteur Paul Rollin qui avait parlé d’un “couple de constructeurs”, formé par le maire et l’architecte. Ce dernier écrit alors : “Je garde le souvenir d’une collaboration exceptionnelle, sans éclat, ni tapage, une confiance réciproque totale, discrète et constance pendant vingt années”. Si le décès de Defferre ne marque pas la fin de sa carrière, celle-ci ralentit considérablement, l’heure de la retraite ayant aussi sonné pour l’architecte.

Lui reste-t-il un rêve architectural qu’il n’a pas réalisé ? “La question est bonne, répond-il, mais là n’est pas le fond du problème. Au sortir du régime de Vichy, il fallait surtout survivre en construisant”. Egger se retranche derrière la nécessité de l’époque et la commande publique. Même s’il a dessiné des projets un peu fous que la Ville n’a pas retenu : sous le Vieux-Port rénové, il rêvait d’un parking et d’une galerie marchande. Pour la station de métro Castellane, il imagine un puits de lumière à ciel ouvert autour de la fontaine.

“Pouillon et Egger, c’est comme Braque et Picasso”

“Pour comprendre tout projet d’architecture, il faut obligatoirement se pencher sur son histoire”, explique-t-il, de peur sans doute que ses constructions ne soient plus comprises, poursuivant : “On ne peut pas juger sans parler de l’époque, la France était vaincue. Sans moyens mais pleine de courage” A l’entendre, on comprend également que l’homme a toujours considéré sa profession comme ayant une responsabilité à l’égard de ses semblables : “Quand on vous donne cinq ans pour faire le plus grand hôpital du sud de la France, étaye-t-il en référence à la construction de la Timone, ce n’est pas un jour de plus et vous ne pouvez pas vous permettre de mal faire”. 

Cinquante ans après, les bâtiments d’Egger habitent toujours la ville avec plus ou moins de bonheur. Ils sont le symbole d’une architecture fonctionnelle, parfois brutale, loin des standards actuels. Si ceux conçus par Pouillon ont été pour beaucoup classés monuments historiques, les siens non. D’ailleurs, Jean-Lucien Bonillo oppose très clairement les deux hommes. Dans sa bouche, Pouillon est un “génie”, Egger un “bon professionnel qui a eu beaucoup de chance de travailler avec le maire”. Pour l’ancien directeur de l’urbanisme de la ville, Jean-Philippe Beau, le travail d’Egger est surtout symbolique d’une époque “où on se souciait peu de l’insertion dans la ville”

Si Egger n’est pas perçu comme un père par la plupart des architectes qui construisent à Marseille, il en est un avec qui il existe une vraie filiation. En effet, René Egger ne tarit pas d’éloges à propos du Mucem qu’il qualifie de “bijou”. Du côté de Rudy Ricciotti, l’estime est réciproque : “Il ne faut surtout pas opposer Egger et Pouillon. C’est sûr que Pouillon lui a fait de l’ombre, explique le penseur du Mucem. Ce n’est pas lié à la personnalité de Pouillon mais à l’Histoire. C’est un peu comme Braque et Picasso”. Rudy Riccotti relativise également le poids de la notoriété dans la carrière d’un architecte expliquant que “la mémoire du nom de l’architecte par le grand public compte peu, ce qui est important c’est que les bâtiments soient signifiants dans la compréhension de la cité”. Pour le coup, les réalisations d’Egger racontent bien le XXe siècle de la ville : les écoles communales à l’immédiate après-guerre, l’arrivée des pieds-noirs avec le parc Bellevue, l’ère balnéaire avec les premiers plans du Prado.

Du salon de René Egger, on aperçoit les mâts des bateaux. “Vous savez, le Vieux Port avait un côté pittoresque et c’était assez plaisant, commente-t-il. Mais ce nouveau Vieux Port est une réussite, une belle chose. La Ville [en fait la communauté urbaine, ndlr] ne s’est pas si mal débrouillée que ça”. A plusieurs reprises, l’architecte avait imaginé des aménagements pour le Vieux-Port sans que ceux-ci ne prennent jamais une forme concrète. Sur un de ses croquis, on peut même voir le dessin… d’une ombrière. Qu’importe la signature, seule reste l’idée et la façon dont les hommes s’en emparent.

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