Contre de gros chèques, un syndicaliste FO promettait des embauches à la métropole

Enquête
le 28 Nov 2022
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Intimidations, liasses de billets et même séquestration, l'histoire aurait pu s'arrêter au simple fait-divers. Sauf que le principal mis en cause est tout sauf un inconnu. Alain Nobili, agent à la métropole, a été un visage local de Force ouvrière. Les éléments recueillis par Marsactu confirment qu'il faisait miroiter des embauches en échange de plusieurs milliers d’euros.

Des camions-bennes de la métropole dans le garage Rabatau, 10e arrondissement. (Photo : SL)

Des camions-bennes de la métropole dans le garage Rabatau, 10e arrondissement. (Photo : SL)

Au printemps 2022, plusieurs hommes s’invitent à Rivoire-et-Carret (11e), l’ancienne usine de fabrication de pâtes devenue le siège de la direction de la propreté urbaine (DPU) de la métropole Aix-Marseille Provence. Déterminés, ils réclament leurs contrats de travail, pour rejoindre l’établissement public. Leur objectif ? Travailler “au balai” ou “à la benne”, soit comme cantonnier ou comme éboueur. Pourtant, la direction n’a pas prévu d’accueillir de nouvelles recrues ce jour-là. Les visiteurs insistent : ils ont convenu d’une embauche avec Alain Nobili, un technicien de la DPU et adhérent Force ouvrière.

Après s’être fait refouler, ils repartent sans l’ombre d’un contrat de travail. Mais ils ne lâcheront pas l’affaire, persuadés d’être dans leur bon droit et prêts à jouer les gros bras. En plus de cette visite inopinée dans les locaux de la propreté, ils vont jusqu’à voler la voiture de service d’Alain Nobili. Ils la conservent en gage, jusqu’à ce qu’il tienne ses promesses. Informée des troubles survenus, la hiérarchie demande à l’intéressé de restituer le véhicule, ce qu’il n’est pas en capacité de faire. Il confesse se l’être fait dérober. La direction de la métropole porte alors plainte contre lui pour vol de véhicule. Mais les coups de pression montent d’un cran. Selon plusieurs sources, Alain Nobili se fait séquestrer à deux reprises par les individus à qui il avait vendu les futures embauches.

L’histoire aurait pu s’arrêter au simple fait-divers. Les intimidations, la violence et l’argent non déclaré en font le cocktail parfait. Sauf qu’en l’occurrence, la personne mise en cause est tout sauf un inconnu. Alain Nobili, technicien à la propreté des rues, a longtemps été un cadre du syndicat Force ouvrière et a même fait partie du cabinet de Guy Teissier, président LR de Marseille Provence métropole de 2014 à 2016.

D’après les éléments recueillis par Marsactu, il s’est avéré qu’il se faisait rémunérer en échange de promesses d’embauche comme ripeur ou cantonnier. Le montant nécessaire pour obtenir son coup de pouce était payable d’avance et oscillait, selon nos informations, entre 5000 et 14 000 euros.

Une enquête ouverte par le parquet

L’attention de la métropole, son employeur, aura été attirée par ces événements violents, et d’autres avant eux. Car n’est pas la première fois que des personnes poussent la porte de l’institution, assurées d’y être embauchées en se revendiquant du même rabatteur. Certains sont même allés jusqu’à se rendre à la tour La Marseillaise : entre le 4e et le 15e étage, se trouve siège de l’institution. Dans la foulée de l’intrusion à Rivoire-et-Carret, la direction a ouvert une enquête interne menée par l’inspection générale des services. À l’issue, de sources métropolitaines, un signalement de l’administration est transmis à la procureure de la République Dominique Laurens.

Contactée par Marsactu, la cheffe du parquet de Marseille confirme l’ouverture d’une enquête préliminaire sur les agissements d’Alain Nobili depuis juin 2022. Selon nos informations, l’intéressé a reconnu une partie des faits. Sollicité par l’intermédiaire de son avocat, il n’a pas souhaité faire de commentaires, pas plus que son conseil.

À la métropole, on refuse de commenter le fond de l’affaire.

Mi-novembre, un conseil de discipline de la métropole a révoqué de la fonction publique Alain Nobili. L’intéressé n’était pas présent à cette réunion. La métropole a refusé de répondre aux questions de Marsactu. Elle assure simplement suivre le “protocole strict” de l’article 40 du code pénal, qui impose à tout fonctionnaire témoin d’un crime ou d’un délit de le signaler à la justice. Et précise qu’elle reste toujours “attentive afin de pouvoir tirer toutes les conséquences utiles au bon fonctionnement de l’institution”.

Entre syndicalisme et politique

Alain Nobili figurait sur les listes de Force ouvrière en 2018. (Capture d’écran)

La nouvelle de son éviction et les causes de celle-ci ont de quoi créer le malaise au sein de certains cercles syndicaux et politiques marseillais. Au fil de sa carrière, Alain Nobili a gravi les échelons au sein du service de la propreté. De cantonnier, il devient agent de maîtrise, puis technicien. Au sein du syndicat aussi, il assoit son influence et devient détaché permanent.

Plusieurs sources racontent à Marsactu être entrées “à la benne” grâce à lui. “Il y a vingt ans quand je suis arrivé, il nous a été présenté comme notre principal interlocuteur chez FO et il fallait le remercier en adhérant. On l’a fait parce que personne n’était titulaire“, confie Laurent*, un chauffeur marseillais, en soulignant aussi la proximité du technicien avec le cabinet de Jean-Claude Gaudin, l’ancien maire (LR) de Marseille.

C’est écœurant de monnayer un emploi de service public. Ça représente tout ce que je déteste.

Patrick Rué, patron de FO à Marseille

Avec 40 sièges sur 94, Force ouvrière est aujourd’hui encore le premier syndicat de la métropole. Les élections professionnelles prévues à partir du 1er décembre diront s’il conservera son hégémonie. Patrick Rué, le secrétaire général dans le département, tient à préciser qu’il n’a plus de contact avec Alain Nobili depuis 2018. “C’est écœurant de monnayer un emploi de service public. Ça représente tout ce que je déteste, affirme le représentant syndical. Je regrette de l’avoir connu. Il était adhérent, mais ce n’était pas un cadre de FO“, jure le patron du syndicat à Marseille. En 2012, on peut pourtant lire dans Midi-FO, le journal du syndicat dans le département, qu’Alain Nobili fait partie du bureau de l’organisation syndicale en tant que secrétaire adjoint. S’il n’occupe plus ce poste aujourd’hui, il reste une des figures locales identifiées de FO.

Une entrée au cabinet de Guy Teissier

Alain Nobili est aussi introduit dans les arcanes politiques. Cette affinité s’illustre en 2014, quand Guy Teissier (LR) accède à la présidence de l’ancienne communauté urbaine, Marseille-Provence-métropole. Pour sa première sortie officielle, l’élu choisit alors de rencontrer les agents de la propreté dans les hangars d’Arenc, QG de la propreté. Aux premières loges pour l’accueillir : Alain Nobili. Le responsable de la section propreté lui déroule le tapis rouge et fait applaudir les agents. Quelques semaines plus tard, il rejoint le cabinet de l’élu.

Questionné sur les raisons de cette nomination, Guy Teissier décrit Alain Nobili comme “un bon démocrate”. “Il était mon conseiller à la propreté et aux ordures ménagères et se rendait sur le terrain. Quand une rue n’était pas balayée, il faisait l’interface. Ça n’a rien à voir avec son appartenance à FO !”, se justifie l’ex-député. Il se dit très surpris par l’enquête ouverte contre Alain Nobili. “Du temps de Monsieur Teissier, ça n’arrivait pas“, pose-t-il à la troisième personne, piquant au passage l’actuelle gouvernance.

 Un syndicaliste dans le cabinet, c’est toujours bizarre.

Pierre Robin, conseiller municipal (LR)

Son ancien directeur de cabinet adjoint, Pierre Robin, confirme les compétences de terrain d’Alain Nobili, qui était à ses yeux le “relais vers les équipes pour que les points noirs soient traités”. “Je n’étais pas ravi qu’un syndicaliste rentre dans le cabinet, c’est toujours bizarre”, concède celui qui est aujourd’hui conseiller municipal LR.

Monique Cordier, ancienne vice-présidente déléguée à la propreté, indique ne pas avoir collaboré avec Alain Nobili. Ce dernier était pourtant là en tant que “spécialiste propreté“. Elle garde un souvenir différent des missions qui lui étaient assignées : “Je pense qu’il avait un poste de conseil par rapport aux négociations avec les syndicats et aux ressources humaines“.

“On venait me déposer des CV sur mon lieu de travail”

Alain Nobili était-il un cas isolé comme voudraient le croire ses anciens camarades et collègues ? Laurent, le chauffeur cité plus haut, dit n’avoir jamais vu d’argent passer entre les mains de ses collègues. Mais il reste persuadé que ces pratiques sont courantes. “Je sais que c’était un système en place parce qu’on venait me donner des CV sur mon lieu de travail, tout en me proposant un « geste »”, s’offusque-t-il. Lui assure n’avoir jamais accepté. Dans un article du Monde paru en juin 2021, un homme racontait aussi avoir payé 5000 euros à un “haut responsable du syndicat FO” pour avoir un poste. En vain.

Le secrétaire général de Force ouvrière Patrick Rué rejette les accusations visant son syndicat. Pour lui, Alain Nobili est un cas isolé qui “bluffait“. “Je ne vois pas comment il aurait pu intervenir dans les embauches. C’est impensable, ça aurait transpiré avant“, assure-t-il.

De son côté, Guy Teissier est formel. “Les emplois passaient par mon cabinet et sûrement pas par Alain Nobili !”, assume-t-il en revendiquant la bonne gestion des embauches durant son mandat. Son ex collaborateur, Pierre Robin, évacue aussi la possibilité :”S’il y avait des arrangements, c’était en dehors du cabinet, par d’autres canaux“.

La théorie de la dérive solitaire d’un homme a forcément tout pour arranger ses anciens compagnons de route. L’enquête en cours déterminera probablement ce qu’il en était. Reste une question : comment expliquer, dans ce cas, que des hommes soient prêts à payer aveuglément 5000 euros pour être embauché, sans aucune garantie ?

* Les prénoms ont été modifiés.

Actualisation à 09h55 : rectification d’une citation de Pierre Robin.

Avec Benoît Gilles et Jean-Marie Leforestier.

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Commentaires

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  1. Brallaisse Brallaisse

    Un syndicat de voyous et des zélus qui ne valent pas mieux.Bienvenue à Marseille !

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  2. CAT13 CAT13

    De vrais mafieux, peut-être le point de départ d’une affaire retentissante.

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  3. MarsKaa MarsKaa

    Mais bien sûr, ni le syndicat FO qui lui a donné des responsabilités, ni les politiques qui l’employaient pendant des annees, et qui l’ont l’un et les autres fait monter en grade (contre quels services ?), n’étaient au courant de tout cela.
    Ils ont a minima laissé pourrir la situation, laissé faire, fermé les yeux, sur ce fonctionnement mafieux dégueulasse.

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  4. barbapapa barbapapa

    A l’attention de Vassal, Moraine à la Métropole et même Payan à la Ville, voilà ce à quoi on s’expose en autorisant un syndicat à se mêler d’autres choses que ses prérogatives, à savoir les embauches et les promotions, des choses dégoûtantes comme le dit si bien l’ingénieur syndical. Pas étonnant que la vermine se doit accrochée à beaucoup de rouages de la Ville et de la Métropole

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    • MarsKaa MarsKaa

      Mais les responsables politiques sont-ils victimes ? En ce cas, qu’ils parlent à la justice, qu’ils dénoncent les faits : nous sommes pris en otage, menacés par des gens malhonnêtes et dangereux.
      Ils sont peut-être aussi complices dans un marché donnant- donnant.

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  5. mrmiolito mrmiolito

    C’est beau, cette défausse générale : Rué, Teissier, Vassal, on a pas vu, on a pas entendu, on m’en a pas parlé… On croirait les trois Singes de la Sagesse !
    Ou plutôt la suite de Gomorra-en-Provence, série au long cours…

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  6. ruedelapaixmarcelpaul ruedelapaixmarcelpaul

    Enfin ne vraie histoire marseillaise comme on l’aime :
    – un simple cantonnier devenu cadre par la force de la carte FO et de la carte LR
    – Guy Teissier le jugeant “démocrate” – Guy Teissier est un grand spécialiste de la démocratie – puisque le petit cantonnier devenu grand le traitait en souverain
    – Pierre Robin qui se pinçait le nez en lui disant bonjour
    – Monique Cordier qui, comme d’habitude, n’était pas au courant
    – Patrick Rué qui revêt une fois encore l’habit de la vierge effarouchée devant les agissements sombres des membres de FO

    Franchement la production de “Plus belle la vie” aurait pu faire encore 3 ou 4 saisons en se basant uniquement sur les petits arrangements locaux

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  7. Bernard Honorat Bernard Honorat

    Attendons que la justice se prononce pour savoir si c’est un cas isolé ou un système.

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    • petitvelo petitvelo

      A l’aune du procès guerini, c’est pas demain

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    • Zorro13 Zorro13

      Il va falloir en parler à nos arrière arrière arrière petits enfants pour qu’ils restent attentifs à la réponse apportée…

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  8. Lecteur Electeur Lecteur Electeur

    « Guy Teissier est formel. “Les emplois passaient par mon cabinet et sûrement pas par Alain Nobili !”, assume-t-il en revendiquant la bonne gestion des embauches durant son mandat. ».

    Pourtant en bonne administration les emplois (offres ou demandes) devrait plutôt passer par la Direction des Ressources Humaines et le Directeur de service concerné.

    Qu’en est-il actuellement ? Par ailleurs on comprend que la taxe des ordures ménagères de l’agglomération de Marseille soit la plus chère de France. Teissier – Guérini, même combat

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  9. Jb de Cérou Jb de Cérou

    A quand un lanceur d’alerte bien équipé en data sur les pratiques de FO (embauches, promotions conditionnées par l’adhésion au syndicat et dérogeant aux règles administratives et autres magouilles…)

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    • John Steed John Steed

      Il y a eu un lanceur d’alerte pour les bibliothèques…

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    • Zorro13 Zorro13

      Correction: il y a un lanceur d’alerte en cours pour les bibliothèques, qui a démontré, avec de nombreux témoignages à l’appui, la puissance du système FO qui s”y exerce là aussi. Pour qui s’y intéresse, il n’a pas été protégé comme la loi l’exigeait

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  10. Mistral Mistral

    Encore et toujours FO et ses liens avec les élus LR !
    Et Patrick Rué qui n’est pas au courant !!!
    Je vous invite à aller voir la devanture du Centre de santé des Municipaux, 51 rue de Rome, sur laquelle s’affiche la photo du mégalo-patron de FO, ça en dit long sur l’homme et sur le fonctionnement de ce syndicat !

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    • Brallaisse Brallaisse

      A ce niveau de megalomania , il faut vraiment qu’il aille consulter.

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  11. Lissia Lissia

    J’ai surement l’esprit mal tourné mais alors, je suis frappée par cet article 40 dont on se sert beaucoup maintenant, et, coup sur coup, avec FO dans la boucle (ou le noeud coulant ?). On dirait que depuis l’affaire du lanceur d’alerte à l’Alcazar, on supporte de moins en moins les méthodes folkloriques locales et qu’on se révolte. Tant que c’est pour la bonne cause, et que ça fait avancer le schmilblick, on ne va pas se plaindre…

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  12. vékiya vékiya

    on perd encore un grand serviteur de marseille

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  13. Christian Christian

    C’est Gaston Defferre, que l’on nous présente souvent, abusivement, comme le “grand maire” dans l’histoire de Marseille, qui a fait de FO son syndicat-maison et un clan puissant.
    Les successeurs du defferrisme à la Ville et à la future Métropole ont fait fructifier l’héritage.

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  14. Zumbi Zumbi

    On comprend mieux à quoi s’occupait Monsieur Teissier, à l’époque, puisque c’est son cabinet qui traitait les recrutements des cantonniers. Ce doit être pour cela qu’il ne votait jamais rien à l’Assemblée https://2017-2022.nosdeputes.fr/guy-teissier/votes

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  15. Mars, et yeah. Mars, et yeah.

    Le pauvre M. Teissier. Le pauvre M. Rué. Le pauvre M. Nobili. Que des braves gens tout ça. Bon sang on n’est même dans la valisette qui passe de mains en mains ou dans le promoteur immobilier scabreux et vénal, on est carrément dans du banditisme bas-de-gamme.

    Et on se demande quoi faire.

    Sérieusement.

    Au secours.

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  16. Brallaisse Brallaisse

    Que va faire Benoît ?

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  17. Un urbaniste Un urbaniste

    Enfin des articles sur FO, ça faisait longtemps que j’attendais ça ! Le système est connu. Je serais curieux d’en connaître l’étendue. Et c’était évidemment en place sous Teissier, et même avant !

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  18. didier L didier L

    Une certaine conception du syndicalisme à la marseillaise … cela dit durant des decennies la CGT ne monneyait peut-être pas les embauches sur le port, mais pour être dockers mieux valait être à la CGT ou avoir un père voire un grand-père qui y était ou y avait été..

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