Claude Bertrand au procès du 5 novembre : “Il ne faut pas qu’un élu ait trop de compétences”
À la fin d'une journée entièrement consacrée à la personnalité des principaux prévenus, la défense de Julien Ruas, adjoint à la sécurité au moment des faits, a cité en témoin deux proches de Jean-Claude Gaudin. Le directeur de cabinet du maire décédé, Claude Bertrand, a tenté d'exonérer le jeune élu de toute responsabilité dans la mort de huit personnes, rue d'Aubagne.
À la barre, Claude Bertrand se contente d'une version très théorique de la répartition du pouvoir au sein de la Ville. (Dessin : Ben 8)
Il fait une entrée à pas pesants, dans un silence de cathédrale, tout au bout d’une journée consacrée à la personnalité des principaux prévenus. Nul ne connaît vraiment sa voix. Pendant plus d’un demi-siècle, Claude Bertrand a été le double de Jean-Claude Gaudin, un prolongement constant de son action, depuis les années 1970 jusqu’à la cérémonie funéraire, dans la cathédrale de la Major, pour accompagner le maire, l’ami, le compagnon, jusqu’à sa dernière demeure.
Claude Bertrand, directeur de cabinet et Jean-Pierre Chanal, directeur général des services adjoint, ont été cités par la défense de Julien Ruas, et le premier calendrier des comparutions les positionnait ce mardi dans une journée très politique, consacrée au fonctionnement des services de la Ville de Marseille. Entendue juste avant eux, Arlette Fructus, présidente de Marseille Habitat et adjointe au logement en 2018, également témoin, écoute. Elle n’a eu que le temps d’évoquer son passage à la présidence de Marseille Habitat.
Agenda bousculé
Son rôle d’adjointe au logement sera également évoqué ce mardi. Mais une contrainte de calendrier des deux retraités que sont Claude Bertrand et Jean-Pierre Chanal les fait entrer dans ce procès à la nuit tombée. “Nous avons été bousculés par vos témoins qui ne sont pas disponibles, ni demain, ni après-demain, ni après-après-demain”, note, un brin pincé, le président Pascal Gand.
La voix aigüe, cassée, de Claude Bertrand est comme étouffée. Ça piaffe en fond de salle. Personne n’entend ses premiers mots. Il faudra régler au maximum les micros pour entendre ce qu’il a à dire, de Julien Ruas d’abord, et ensuite du fonctionnement municipal en général.
Lui, le détenteur de tous les secrets de la ville durant les mandats de Jean-Claude Gaudin, celui qu’élus comme hauts fonctionnaires redoutaient d’entendre la voix au téléphone, se contente d’une version très théorique de la répartition du pouvoir au sein de la Ville. Il dit connaître à peine Julien Ruas, avant la crise de la rue d’Aubagne qui précipite le jeune élu, qui étrenne là son premier mandat, au premier rang de la scène politique. “Je connaissais Julien Ruas comme l’ensemble des adjoints, je n’ai fait connaissance avec lui qu’après ce drame. J’ai suivi le travail qu’il faisait, car nous avons une réunion quasiment tous les soirs”, dit celui qui représentait le maire lors de cette réunion d’état-major.
“Julien Ruas animait, Arlette Fructus participait”
Il précise même que le jeune adjoint, 40 ans aujourd’hui, “animait cette réunion“. Lui, l’ancien secouriste qui a gravi tous les échelons de la Croix-Rouge jusqu’à la présidence, dirigeait donc la réunion d’état-major de la deuxième ville de France. “Et madame Fructus ?“, demande le président. “Elle y assistait, répond Bertrand, Julien Ruas pilotait.” Claude Bertrand est fidèle à la mémoire de l’ancien maire, qui ne tarissait pas d’éloges pour le patron du bataillon des marins-pompiers. Et, en audition, fustigeait celle qui avait eu l’outrecuidance de lui rendre ses délégations début 2020.
Après le drame, c’est Julien Ruas qui animait les réunions d’état-major de la Ville. (Dessin : Ben 8)
Au fond, l’élue au logement secoue la tête. Elle n’a sans doute pas les mêmes souvenirs. Mais personne ne lui demande de venir commenter. Ce sera pour ce mardi, pas avant.
Séparation des pouvoirs
Alors Claude Bertrand déroule le schéma classique du rôle de l’élu, à côté de l’administration, jamais au-dessus. “L’élu fixait le chemin et l’administration le bâtissait“, formule l’ancien directeur de cabinet. Le président lui rappelle la colère des délogés qui n’estimaient pas la réponse municipale à la hauteur. On se souvient des mots très forts de Kevin Vacher, figure du collectif du 5 novembre, ou de Maël Camberlein, habitant du 69 dont le logis a disparu, “déconstruit” par les marins-pompiers.
“Je comprends ces sentiments, dit-il. Mais nous n’avions jamais connu de sinistre d’une telle ampleur. La Ville était prête à reloger une cinquantaine de personnes en temps ordinaire. Là, il y en avait des centaines.” Alors oui, reconnaît-il, “au départ, cela n’était pas à la hauteur, mais ensuite si“.
Un bilan à peine esquissé
Comme Julien Ruas l’avait esquissé dans ses premières réponses, vendredi, ce “sinistre” sans cause est dû à la seule inaction des propriétaires. La Ville elle-même, la politique des années Gaudin, n’y est pour rien. Alors on effleure, on caresse, on esquisse sans jamais entrer dans le dur. Claude Bertrand met en avant les millions de l’agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) qui se déversent plus volontiers vers les grands ensembles des quartiers Nord plutôt que dans l’habitat ancien du centre-ville. “Parce que c’est plus simple, il y a un seul bailleur“, pose Claude Bertrand. Il évoque en passant les périmètres de restauration immobilière du Panier, de Belsunce, sans entrer dans les détails. Il n’est pas là pour ça : la défense l’a convoqué pour qu’il précise qu’un élu ne décide de rien. Donc il le dit.
Il y a d’un côté l’administration avec, à sa tête, un directeur administrateur général des services qu’il appelle toujours “secrétaire général“, à l’ancienne mode, et de l’autre, le maire qui fixe le cap et délègue ses pouvoirs à ses adjoints. Eux n’ont aucun pouvoir de recrutement, ni même d’impulsion.
Les parties civiles s’interrogent. Par la voix de Benoît Candon, qui évoque “l’impression que c’est l’administration qui décide pour les élus“. Claude Bertrand rappelle qu’un arrêté de péril est un dossier technique. Certes, Julien Ruas a la possibilité de demander “pourquoi il doit signer“. “Voilà sa marge de manœuvre, encore faut-il avoir les compétences techniques pour comprendre le document, estime-t-il. Mais il ne faut pas qu’il ait trop de compétences, sinon il va se prendre pour un chef de service.”
Le président Pascal Gand, caustique, ferme le ban : “Donc on ne veut pas d’élus trop compétents à la Ville de Marseille.” Claude Bertrand va s’asseoir dans le public et Jean-Pierre Chanal lui succède.
Chanal, l’autre fidèle
L’ancien journaliste du Provençal, compagnon de route des victoires électorales de Jean-Claude Gaudin, a fini par rejoindre l’appareil municipal durant le dernier mandat. Et en 2016, il quitte la direction de la communication pour devenir directeur général des services adjoint, afin de seconder Jean-Claude Gondard qui pilote aussi la métropole.
Le communicant développe le même bréviaire huilé de la séparation des pouvoirs entre élus et administration. Il va notamment être question d’un courrier signé par Julien Ruas et Patrick Padovani pour demander plus d’effectifs dans leurs services respectifs, en 2017. Ce courrier est à l’initiative des deux chefs des services et remonte via les élus vers le maire et le directeur général des services. En audition, Jean-Claude Gaudin ne se souvenait plus des suites qui lui avait été données.
À la barre, Jean-Pierre Chanal développe le même argumentaire que Claude Bertrand. (Dessin : Ben 8)
“Si Julien Ruas estime que l’action de l’administration ne s’inscrit pas dans le droit fil des décisions du maire, il peut en parler au DGS, il peut en parler au maire. Mais il n’a pas le pouvoir d’exiger des effectifs. Il n’est ni RH, ni DGS”, répond Jean-Pierre Chanal. Il revient ensuite sur la situation budgétaire de l’époque, “aussi contrainte qu’aujourd’hui“, qui obligeait le maire à ne pas remplacer un départ à la retraite sur deux. “Sinon cela voulait dire augmenter de 15 % les impôts dans une ville où plus de la moitié des habitants n’en paient pas“, détaille Jean-Pierre Chanal en moulinant des bras.
Et là encore, il l’affirme : les effectifs ont été augmentés, mais pas dans le service de la sécurité des immeubles, mais bien au-dessus, dans la délégation de Jean-Marc Sotty, le directeur général adjoint chargé de la gestion urbaine de proximité (DGUP). “Quand vous ne remplacez pas les départs à la retraite, il vous reste une cinquantaine d’embauches par an, dont 25 % allaient à la direction de Jean-Marc Sotty, charge à lui de les répartir.”
La mutualisation comme réponse aux absences
Une vision des choses très éloignée du témoignage des fonctionnaires de l’époque, qui parlaient d’une gestion très dégradée tant au service de la lutte contre l’insalubrité qu’à celui de la sécurité des immeubles. Avocat des parties civiles, Pascal Luongo s’en souvient. Il demande si l’administration avait anticipé le départ de Maurice Benigni, parti à la retraite en mars 2018, après avoir eu seul la responsabilité de l’immense centre-ville. “Cela s’anticipe, oui, bien sûr“, répond Jean-Pierre Chanal. “A-t-il été remplacé ?” “Il y a eu une mutualisation, esquive Chanal avant de reconnaitre que non, il n’a pas été remplacé.” “Mais ça n’a jamais eu d’impact. Ses missions étaient assumées par ses collègues en plus de leurs propres tâches.”
Et puis, la lutte contre l’habitat indigne, c’est une chaîne où chacun a sa part, l’État, la métropole, la Ville. D’autant que, estime Jean-Pierre Chanal, “le rapport Nicol parlait de 40 000 logements potentiellement indignes, je lis dans la presse que c’est maintenant 50 000. C’est Sisyphe, le tonneau des Danaïdes.” Comme Claude Bertrand, il promet de revenir s’il le faut pour répondre de nouveau à la justice, avant de s’enfoncer dans la nuit de la Belle de Mai.
Commentaires
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Pour ce qui concerne la compétence de l’élu dans sa délégation elle n’a pas d’importance . Le premier élu a la mission tramway était chirurgien dentiste.
Par contre il applique la politique pour laquelle il a été élu et pour cela il doit donner les moyens à ses services
Sauf que depuis longtemps et particulier depuis l’ère JC Gaudin nos élus sont les rois du “Yaka faukon” ainsi tous les ans les vœux du Maire et Présidnet de la CU c’était :” cette année il faudra faire plus avec moins”
Dans l’effondrement de la rus d’Aubagne on a atteint la limite du moins et l’élu est responsable de cette situation
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Je suis tout à fait d’accord, mais pour que l’élu “applique la politique pour laquelle il a été élu”, faut-il encore qu’il y ait une politique avec un contenu – et pas seulement des discours. En matière de logement, la politique de Gaudin et consorts était simple : il n’y en avait pas. Au mieux était-elle sous-traitée à des promoteurs auxquels ont délivrait larga manu des permis de construire partout où ils avaient envie de poser des cubes de béton, sans souci de cohérence ni d’urbanisme.
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Vrai, l’un comme l’autre.
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Je suis bien sûr d’accord avec les commentateurs précédents mais franchement la réflexion faite : il ne faut pas qu’un élu ait trop de compétences….
Pendant les deux décennies de règne de Gaudin, nous avons régulièrement eu la preuve sur tous les sujets que les élus n’avaient effectivement pas de compétence du tout…..
C’est même une des caractéristiques de la nullicipalité Gaudin.
On en subit encore aujourd’hui les conséquences
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C’est vrai que depuis 4 ans, on est passe de l’ombre à la lumière …..
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@Peuchere doit regretter les voyages de Mme Carrega ou les rodéos urbains de Rey, l’ancien adjoint aux cimetières.
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“Il ne faut pas qu’un élu ait trop de compétences, sinon il va se prendre pour un chef de service”. Une petite phrase qui en dit long sur l’inversion de la hiérarchie dans les services de cette ville et sur la démission des élus de leurs responsabilités.
Exemple vécu : je demande une autorisation municipale pour installer une benne sur le trottoir à l’occasion de travaux. Je passe sur la difficulté à trouver le service compétent (il y en a plusieurs, donc aucun). On finit par me répondre que l’autorisation à été signée par l’élu, mais qu’elle n’est pas valable car il manque la signature du chef de service. Je n’ai jamais reçu le papier ni la taxe à payer… et j’ai donc installé ma benne à la marseillaise (ne venez pas me chercher, il y a prescription)
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Cela confirme ce que disait Philippe Pujol dans ses bouquins. Des chapacans
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On se demande à leurs réponses molles et fuyantes s’ils étaient à la tête de la deuxième ville de France ou d’une barque au Parc Borely! Pour avoir travaillé à la Ville, je comprends mieux l’impression d’absence de pilotage que j’avais : personne en haut de la hiérarchie ne mouillait sa chemise. A quoi bon au final, le grand patron ne voulait rien qui vienne troubler sa digestion ou ses séances de patenôtres. Alors que les “petits” adjoints, qu’ils connaîssaient à peine, et les services idem, se débrouillent, pourvu qu’ils ne les emmer*** pas.
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La défense de Ruas c’est qu’il n’était responsable de rien. Ses témoins déclarent qu’il ne pouvait pas demander des effectifs ni recruter personne. C’était peut-être vrai avant le drame.
Mais c’est bien lui qui va recruter la directrice de la DPGR mi-2019. Elle était alors au côté de la préfète chargée par le ministre du Logement DeNormandie de recevoir Ruas tous les lundis en préfecture pendant la crise.
La défense de Ruas et de l’administration sur l’incompétence ne tient pas puisqu’ils on pu créer la DPGR en 2019, créer les travaux d’office, contraindre les propriétaires, etc.
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Ce que vous expliquez indique aussi que la haute administration municipale et le cabinet du maire se sont alors réveillés pour assumer la responsabilité du Maire. Ce qu’ils n’avaient fonc pas fait auparavent alors qu’ils connaissaient l’état catastrophique du bati de la ville -rapport Nicol, 40000 logement dégradés- tout en exigeant des réductions d’effectifs aux 2 services en charge du probleme. Les premiers responsables ne sont donc bien pas devant la justice. Cela montre que comme il a été souvent dit, ce procès est inique, en ce quIl n’impliquE que des “fusibles”.
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Le rapport Nicol a été balayé d’un revers de main par Gaudin, qui l’a jugé “très politique” – ce qui, dans sa bouche de politicien professionnel, n’était pas un compliment : https://www.liberation.fr/france/2018/11/08/logement-a-marseille-gaudin-balaie-l-insalubrite-sous-le-tapis_1690931/
Toute critique, même étayée techniquement, était considérée comme un crime de lèse-majesté.
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Sous le tandem Gaudin – Bertrand, les élus “de confiance” étaient des clients ou des fils/filles de clients. les autres élus étaient soit les membres des tendances de droite ennemies, soit les élus d’opposition.
Bref avec ou sans compétence ils n’avaient de toute façon à décider de rien.
Comme c’était “la politique du chien crevé au fil de l’eau”, il n’y avait de toute façon guère de décisions importantes. Quand il y en avait une c’était le tandem Bertrand Gondard qui la prenait sur le plan technique et le tandem Gaudin Bertrand sur le plan politique
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On peut ajouter qu’il est probable qu’une grande partie du personnel des services était également recrutée pour alimenter le clientèlime.
C’est en tout cas l’idée que je m’en fais à la suite de discussions que j’ai pu avoir ces 15 dernières années ( n’étant pas Marseillais de souche) avec les habitants de mon quartier. Mais je serais très heureux si on pouvait m’apporter la preuve que ce ne sont que billevesées !
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Pour avoir travailler à la « Ville », je peux dire que les directrices/teurs étaient TOUS recrutés via FO, avec droit de véto de FO (sauf quelques rares exceptions). Ça tout le monde le sait. Le niveau professionnel est plutôt bon mais sont aux ordres ..
Les cadres « intermédiaires » sont compétents et recrutés sur leurs compétences. Ce sont eux qui assurent le boulot.
Et que en matière d’immobilier, Henri Loisel, secrétaire général adjoint, à l’époque décidait tout, tout seul.
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“Il ne faut pas qu’un élu ait trop de compétences, sinon il va se prendre pour un chef de service” … Effrayant !
L’éloge du chapacan, pour reprendre le terme.
Un élu peut avoir des compétences, y compris celle de savoir s’abstenir de jouer au chef de service. ça s’appelle un animateur, ou un meneur, ou un homme de dossier, ou un bâtisseur .. enfin bref, ça s’appelle un élu conscient et énergique (et loyal à la démocratie).
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On peut critiquer tous les acteurs, mais on ne juge normalement que la chute du 65, et je crois qu’il n’y a pas eu d’autre écroulement mortel causée par la vétusté sur cette période.
Les responsabilités vont d’abord aux propriétaires puis au Maire, et tous ne peuvent que s’appuyer sur les experts ou hommes de l’art. Si certains experts n’ont pas vu de péril imminent, comment le reprocher aux autres ?
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Vous devriez lire régulièrement le live du procès, c’est très éclairant.
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