Michea Jacobi vous présente
Massilia Amorosa

Massilia amorosa, épisode I : Train bleu

Chronique
le 27 Fév 2021
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Après Les nouvelles heures marseillaises, Michéa Jacobi délaisse les aiguilles du temps pour trotter dans les différents quartiers de la ville. Cette fois-ci, l'amour sera son moteur : au fil des prochains mois, il racontera 16 histoires d'amour, une par arrondissement. Premier épisode : un couple wagon-couchette se fait et se défait dans le premier arrondissement.

Illustration de Michéa Jacobi

Illustration de Michéa Jacobi

Ils étaient encore dans le ravissement lorsqu’ils se retrouvèrent en haut du monumental escalier. Sous l’éclairage des réverbères, les marches étaient brillantes comme celles d’un music-hall, la ville en bas encore obscure et silencieuse. Ils descendirent en se tenant la main, droits, solennels, comme s’ils étaient les vedettes d’un spectacle, une sorte de couple idéal. Ils continuèrent de descendre ainsi, heureux et guindés, dans l’alignement d’un boulevard sans charme qui les conduisit à un carrefour déjà encombré. Poubelles débordantes, errants endormis sur les bancs des arrêts du tramway, vent frisquet, ils revinrent sur terre. Où aller ? Continuer tout droit sur une voie déjà conquise par les automobiles, se diriger vers les deux flèches nues d’une église fantomatique ? Ils choisirent d’aller à droite, vers ce qui semblait être la part la plus aimable de la ville qu’ils découvraient.

Leurs mains s’étaient détachées. Elles se réunirent quand ils découvrirent le port.

Le scintillement des eaux, le cliquetis des haubans, le cri rauque des goélands impatients de voir s’installer les premiers pêcheurs. Ils eurent tout à coup très faim, faim de choses consistantes. On ne s’agite pas toute une nuit sur la couchette d’un wagon-lit sans y laisser des forces.

Ils ne trouvèrent pour satisfaire leur appétit qu’une boîte à hamburgers qui proposait des petits déjeuners d’un genre vaguement américain. Ils choisirent les plus abondants et s’installèrent au premier étage, seuls dans une salle basse d’où l’on voyait le quai. Ils dévorèrent, se regardant tantôt amoureusement, les yeux dans les yeux, puis revenant l’instant d’après à leur nourriture, avec la même conviction. À peine avait-elle avalé sa dernière bouchée qu’elle s’endormit, la joue sur son bras replié entre les barquettes et les gobelets.

Il débarrassa la table en douce, puis vint se rasseoir en face d’elle, pour mieux la contempler et laisser battre son cœur.

Il n’est pas peu fier, le ferroviaire amant, et tout en admirant les cheveux de son amie, son front blanc et ses doigts fins, il s’essaie à refaire l’histoire de leur rencontre. La gare de Lyon, un soir ordinaire, dans l’attente d’un train pour rentrer chez lui, quelque part en banlieue. Une femme qui passe, les yeux brillants. Elle me regarde, est-ce que je lui plais ? Elle s’éloigne, elle revient, elle me détaille carrément et tout à trac vient prendre place à ma table. Quelques mots, l’impression de se connaître. Pas un coup de foudre. Non. À peine une étincelle suffisante et nécessaire. Et sa main autour mon poignet : “Je te tiens.”

Allons faire un tour, dit-elle. J’adore la grande verrière.

Est-ce elle, est-ce moi qui propose alors de prendre ensemble un train pour n’importe où ?

Nous circulons sans but entre les automates, les kiosques à sandwiches et le kiosque à journaux, nous admirons la fresque de la salle des guichets, nous levons le nez vers le tableau des départs. Est-ce elle, est-ce moi qui propose alors de prendre ensemble un train pour n’importe où ? Un vrai train, un train de nuit.

Il ne sait plus. Il ne veut pas savoir. Déjà, il se sent las de contempler son amante, las d’attendre qu’elle s’éveille. Il lit et relit une carte des menus qui traîne sur la table, il supprime de son téléphone d’inutiles messages, il finit par la réveiller : “Viens, viens, les marchands de poissons se sont installés. Allons voir.”

Elle émerge avec peine d’un rêve de train pris à la dernière minute, de recherche sans fin du bon compartiment, de contrôleur complice. De mots doux se mêlant au rythme des traverses, de lumière vacillante, d’amour recommencé. Le jour s’est levé pour de bon, la lumière, presque dure déjà, la surprend. Étonnée de se retrouver là, face à ce garçon inconnu, elle refait à son tour l’histoire de leur rencontre. “Ah oui, la gare, la nuit avec lui. Mon dieu je l’ai fait, j’ai osé le faire”. Et elle se décide à le suivre, tout en imaginant déjà une manière de l’abandonner.

Les étals des pêcheurs et le spectacle des chalands l’enchantent : thon énorme qu’une dame en survêtement scie avec entrain, dorades qui battent de la queue, touristes éclaboussées qui poussent des cris de gosse effarouché. Elle est moins convaincue. Les congres et les murènes qui se tordent devant un vieux type pourvu d’un respirateur, les merlans à l’œil glauque, les poulpes qui tentent gluant de se faire la malle, la dégoutent même carrément. Allons ailleurs, suggère-t-elle.

Eux vont au hasard, côte à côte, presque étranger l’un à l’autre.

Ils remontent l’avenue qui les a conduits là, ils prennent un boulevard perpendiculaire bordé d’un côté de trois hautes tours et de l’autre de marchands de kébab de tout acabit. De là, ils passent au sombre réseau de rues anciennes, entre des maisons plus ou moins délabrées. Ils circulent entre les bazars aux marchandises uniformes : théières en aluminium, ventilateurs et postes à transistors : le kit complet de l’exilé. Ils croisent des fidèles d’Allah qui se pressent vers une mosquée sise sous un hôtel nommé Triomphe puis se retrouvent entre des boutiques aux enseignes mystérieuses DavitexFine Noémie, Xin Xin. Gros, demi gros, pas de détail. Il y a moins de monde par ici : un Chinois maussade roule un diable surchargé, une dame blonde emporte dans des sacs-poubelles des fringues vers sa boutique de Cassis ou de Saint Trop, un marchand triste attend sur le trottoir d’hypothétiques clients. Et eux vont au hasard, côte à côte, presque étranger l’un à l’autre. Sans un mot, jusqu’à ce qu’elle aperçoive à nouveau la gare et son grand escalier.

Je vais rentrer, dit-elle. Il ne sait que répondre.

Il est encore à ses côtés quand elle prend un billet de retour sur un train de jour, un train ordinaire. Il l’accompagne jusqu’au quai, ils se quittent sans effusion. Il a décidé de rester là, chez un vieux copain. Il se réjouit déjà de lui raconter sa singulière aventure.

La ligne nocturne Paris Gare de Lyon – Marseille Saint Charles, le Train Bleu, n’existe plus.

Lui, l’heureux usager d’autrefois, on ne sait pas ce qu’il est devenu. Elle, son amoureuse d’une nuit, elle a eu un enfant, quelques mois après le voyage, et deux autres ensuite. Ça fait une jolie famille, avec deux mamans qui plus est. L’appartement n’est pas très grand, c’est vrai, mais tout le monde s’y trouve bien. On n’en bouge d’ailleurs pas beaucoup, vu que Paris, cette chienne de capitale, absorbe à peu près tout l’argent du ménage. Mais bon, on se promène, on sort un peu, on trouve toujours à se distraire et à distraire les marmots. Le premier, le plus grand (bien plus grand que les autres d’ailleurs) est un excellent cuisinier. Le dimanche, on invite des amis. On complimente le chef, on boit pas mal, on parle des voyages qu’on aimerait faire.

Une fois quelqu’un demande à une des hôtesses si elle connaît Marseille. Elle rougit insensiblement, lance un tendre regard à l’aîné de ses petits, passe sa main sur son ventre et répond :

– Oui, surtout le premier arrondissement.

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Commentaires

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  1. Fp Fp

    Ah ! Le retour de Michea Jacobi. Quel soulagement !

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  2. Fraelnij Fraelnij

    super retour de Michea , j adore ! et qui plus est depuis le train bleu, endroit mythique des départs et des rencontres gare de lyon.

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