[Portraits d’engagements] Kalila Sevin, habitante d’Euromed mobilisée

Chronique
le 19 Mar 2019
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Alors qu'ils s'engagent dans la rédaction d'un deuxième tome de leur ouvrage référence "Gouverner Marseille", le sociologue Michel Peraldi et le journaliste Michel Samson ont partagé avec Marsactu des éléments de leurs recherches préparatoires. L'occasion d'une série de portraits écrits à quatre mains, qui remontent les trajectoires personnelles de celles et ceux qui s'engagent dans la vie de la cité. Pour ce dernier épisode de la série, rencontre avec Kalila Sevin, énergique habitante du quartier de la Porte d'Aix.

« La porte d’Aix n’était pas un quartier, on va le faire exister ». C’est cette volonté qui décrit l’engagement de Kalila dans la copropriété où elle habite avec son mari et ses deux enfants depuis 2014. De sa terrasse on voit effectivement la Porte d’Aix, et de l’autre côté l’ancienne Bourse du travail qui attend sa rénovation à côté des bâtiments flambants neufs de la toute nouvelle école privée de Management. On est là au cœur du périmètre d’Euromed, dans un espace qui attend l’installation d’autres écoles : Beaux arts, Architecture, rapatriés de Luminy, Paysage, sans oublier la future rénovation du carré Velten. Un espace où se nichent discrètement des résidences étudiantes et quelques petits immeubles en copropriété. Trois étages, de grandes terrasses, des « maisons de ville » en rez-de-chaussée et des appartements sécurisés, « responsables ». « On nous a vendu du BBC (bâtiment basse consommation), du haut standing connecté, et la proximité d’un vaste parc urbain de « compensation » qui devait venir occuper les terrains reconquis sur l’autoroute ». C’est là où le bât blesse. Car le parc s’avère être minimal, bétonné plus que végétalisé, incluant un terrain de foot inaccessible, et les espaces verts existants sont promis à la construction – et notamment à l’extension de l’Ecole de Management voisine. Kalila est disponible, son congé maternité lui laisse l’opportunité de s’intéresser à son « quartier ». Elle rencontre les autres copropriétaires, dont beaucoup lui ressemblent : jeunes couples avec enfants, pas mal de cadres… Mais elle rencontre aussi les « vieux » militants de l’Amicale des locataires des HLM proches du Racati. Ils racontent l’histoire du quartier et eux aussi veulent des espaces verts.

Kalila organise donc une première pétition, intègre le Conseil syndical de la copropriété. Indépendamment, et sans faire trop de prosélytisme, elle intègre la France insoumise dont le leader est devenu député du secteur. Voyant à la télé un reportage sur Euromed et ses projets, elle téléphone à l’urbaniste en charge du programme pour le rencontrer et porter la voix des habitants. Son mélange de courtoisie souriante, de détermination et d’hyper compétence technique (elle trouve sur internet les textes de loi et les règlements d’urbanisme) séduit quiconque l’approche. Avec des résultats : le promoteur se retrouve en assignation judiciaire pour les promesses non tenues à la livraison des appartements et quelques malfaçons ; l’ancien syndic a été remplacé par un syndic plus offensif et compétent ; un avocat a été nommé. Euromed a reculé sur le parc et promet des arbres et de la vraie terre. Pour la surface du parc c’est une autre affaire… Tacticienne, Kalila explique : « Maintenant il faut savoir se taire un peu, et ne pas leur donner l’occasion de dire que si les choses ne se font pas c’est parce qu’on proteste.  Et on peut le faire parce qu’on n’est pas un collectif ou une association ».

Elle précise : « Ce que j’aime c’est qu’on va discuter avec les gens, simplement, on se mobilise et on se démobilise quand il faut ». L’enjeu est bien d’exister et de résister face aux promoteurs et aux aménageurs, publics et privés. Il est aussi de faire exister ce que cet espace… n’a jamais été : un quartier ! En nouant des relations au jour le jour, en pied d’immeuble, dans la petite aire de jeu où les mamans se retrouvent, « qui viennent de Belsunce, de la Belle de mai, autant que des abords ».

Tous les résidents sont de nouveaux résidents qui ne connaissaient rien de Marseille peu avant d’emménager. Kalila vient de Lyon, où elle a passé son enfance, son mari Jean-Christophe vient de Besançon. Ils se sont connus à la Vieille Charité où ils préparaient leurs thèses, lui en sociologie, elle en économie. « Je suis une enfant de l’école républicaine, fille d’un ouvrier métallo et d’une employée communale, tunisiens : sans l’école et les bourses universitaires, je n’aurai jamais pu faire d’études ». Marseille les a séduits par sa « déglingue »« Les loyers sont pas chers, et on peut s’y amuser à peu de frais, on achète une pizza à Noailles, on va la manger sur la plage ou au J4. » « Mais venant de Lyon, nous savons ce qu’est une ville propre, bien organisée, avec des parcs et des pistes cyclables« . Le chemin est tracé…

Deux doctorats et deux enfants plus tard, lui est maintenant maître de Conférence à l’Université d’Avignon, elle prof’ de math remplaçante et court les lycées de Marseille. « On ne comprend toujours pas pourquoi les banques ont accepté de nous prêter de l’argent, on ne correspondait pas aux critères de l’acheteur sans risque. Sans doute avaient-ils des consignes pour ne pas être regardant sur le quartier, on est dans le 3ème arrondissement «  ! « Ici », dit Kalila, « on se sent en sécurité, mais les gens partent chassés par la pollution, la chaleur et le manque d’espace verts ». On sent qu’elle n’a pas fini de se mobiliser à sa manière…

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