Mayol Jacques, plongeur sous-marin (1927 – 2001)
Leurs existences ont commencé dans notre cité, elles s’y sont achevées, elles y ont connu leurs plus beaux ou leurs plus sombres moments. On pourrait leur consacrer un ou plusieurs volumes. Michéa Jacobi s’est attaché pour Marsactu à les raconter en quelques paragraphes seulement, des sortes de "vies brèves". Et il a illustré chacune d’un portrait gravé dans le linoléum.
Jacques Mayol et le dauphin Clown. (Linogravure : Michéa Jacobi)
On se glisse dans une combinaison de caoutchouc, on adapte des palmes à ses pieds, on se colle un masque de verre sur la face. Nouvelle peau, nouveaux membres, nouveaux yeux, il ne reste plus qu’à s’immerger pour faire un plongeon de 360 millions d’années et revenir à l’époque où nos plus lointains ancêtres, l’eusthenopteron et l’ichthyostega, vivaient encore dans l’océan. L’opération n’est pas très compliquée. Des milliers d’individus s’y livrent quotidiennement dans le monde. Qu’ils se contentent de visiter leur ancien domaine ou s’autorisent à pourchasser ses habitants, ils évoluent le plus souvent à des profondeurs insignifiantes, et la brièveté de leur souffle les oblige à revenir assez vite à la surface.
Mais quelques-uns ont appris à retenir leur respiration plus longtemps et à convaincre leur corps de plonger plus au fond. Jacques Mayol était de ceux-là. Il ne voulait pas descendre dans la mer pour arracher des bivalves aux rochers comme les femmes Amas du Japon, pour pêcher comme les Badjaos des Philippines ou pour ramasser des éponges comme les sphoungarades de Kalymnos, mais pour le seul défi et la seule volupté d’aller plus bas ; et l’hypothétique espérance de renouer ainsi avec une part plus ancestrale de lui-même et de notre espèce.
Fils d’un architecte, il naquit par hasard à Shanghai, apprit à aimer la mer sur le rivage d’îles japonaises et rejoignit Marseille en compagnie de sa famille alors qu’il n’avait pas douze ans. C’était la guerre, la ville était sinistre et le lycée Saint-Charles, caserne perchée au-dessus des voies de chemin de fer, l’était plus encore. Il y avait heureusement, à une demi-heure de tramway de son domicile, les eaux bleues des Calanques où il allait plonger avec son frère, simplement équipé d’un masque taillé dans une chambre à air. Il existait aussi, beaucoup plus près de leur école, une librairie baptisée Lou Caleu (la lampe à huile, en provençal). Les deux gosses y trouvèrent un jour un drôle de bouquin : Martin Eden, le dernier roman écrit par Jack London. Ils l’achetèrent, le dévorèrent et suivant la recommandation du boutiquier, tâchèrent d’en faire bon usage.
Des pages tragiques dans lesquelles London, auteur de tant de livres optimistes, refaisait l’itinéraire de sa vie et aboutissait à un sentiment mortel de désillusion, ils tirèrent la conclusion qu’ils étaient faits pour l’aventure et qu’ils devaient filer de toute urgence vers les régions les plus froides qu’ils trouveraient. C’est le privilège de la jeunesse de voir le bon côté des chefs-d’œuvre. Ils partirent en stop vers le nord de l’Europe, ils atterrirent à Honningsvåg, le poste le plus septentrional que l’Armée du Salut ait ouvert sur ce continent. Ils revinrent, ils repartirent, missionnés par un journal qui, pour mieux souligner l’exotisme de leur voyage, s’appelait Le Méridional. Ils revinrent encore. Jacques, le plus toqué, repartit seul.
Il fut mineur, plongeur, gratte-papier. Il travailla brièvement à la construction d’une voie de chemin de fer, il fit la connaissance d’un groupe de yogis en goguette en Suède, il se maria avec une belle Danoise à qui il fit deux enfants. Mais il ne s’attacha durablement ni à l’une, ni aux autres. L’ailleurs l’appelait encore. Pour être encore plus fidèle à son inspirateur, il gagna le Canada. Il fut marin, puis journaliste dans une station de radio francophone. On l’envoya à Miami. En reportage au seaquarium de cette ville, il fit la connaissance d’un dauphin qu’on avait enfermé dans un bassin de ciment, et qu’on faisait sauter à heures fixes. Jacques Mayol fut tout de suite séduit par cet animal. Pour mieux faire sa connaissance et comprendre ce qui l’attirait vers lui, il se fit même engager par l’établissement et passa de longs moments à plonger et jouer avec le cétacé.
Il ne tira rien sur l’instant de cette amitié. Il partit vers les îles Turques-et-Caïques, au sud des Bahamas, pour pêcher des langoustes. Les crustacés sont, dit-on, si abondants dans les eaux de cet archipel que leurs antennes forment quelquefois des sortes de buissons. Il passa six ans à les extraire de l’océan, entre autres activités subaquatiques. Puis, se souvenant peut-être que son dauphin de Floride s’appelait Clown, il fut pris d’une crise d’histrionisme et fila vers l’université de Californie pour s’initier aux arts du cinéma. Il figura dans quelques films, servit un temps de chauffeur à une actrice vieillissante et se retrouva finalement dans une équipe de télévision italienne qui tournait une émission sur la faune sous-marine. C’est là qu’il entendit parler pour la première fois d’un certain Enzo Maiorca, plongeur sicilien qui faisait profession de descendre en apnée à des profondeurs qu’aucun homme n’avait jamais atteintes. Et qu’il décida d’engager avec lui un combat qui devait durer vingt ans.
En 1966, à presque quarante ans, il dépassa une première fois son adversaire en atteignant 60 mètres à Freeport aux Bahamas. Trouvant aussitôt ce record ridicule et sans influence sur le sentiment d’insatisfaction qui montait en lui, il partit au Japon s’initier auprès d’un maître zen à des pratiques plus durablement libératrices et apprit, à force de coups de baguettes et de “No thinking, no thinking”, à contrôler sa respiration. Il en fallait bien davantage pour empêcher notre homme de gamberger et de courir chercher dans le monde, et non en lui-même, quelque chose au-delà de tous les conditionnements. En 1970, au Japon, il descendit à 76 mètres. Il s’installa pour un temps aux Everglades où une de ses amies fut assassinée, il migra vers l’île d’Elbe, bien décidé à troquer la quête d’inutiles records pour un vrai travail sur la physiologie humaine, “la recherche d’un réflexe d’immersion que nous possédons depuis les origines”. Des fabricants de montres et de matériel de plongée finançaient ses expériences, une équipe de scientifiques l’entourait. Il s’en fut avec eux plonger au large de Zarzis, à Bornéo et dans l’eau glacée des lacs d’altitude d’Amérique du Sud. Il changea de fiancée, il fit de sa nouvelle amante son élève, il partit à Moscou pour étudier les techniques d’accouchement sous l’eau du professeur Igor Charkovsky. Il prétendait redevenir amphibien, la pure performance le titillait encore, il revint sur l’île d’Elbe.
Il pratiquait toujours des exercices de yoga. Il se goinfrait d’ail cru, c’était le côté Provence de sa préparation.
Le 19 octobre 1983, suspendu à ce poids mort que les apnéistes appellent gueuse, il atteignit une profondeur de 105 mètres. Il était resté 3 minutes 14 sous l’eau, il avait senti “deux mains gigantesques l’étreindre sans lui faire mal et faire affluer le sang vers les poumons”, mais à peine avait-il émergé que le désappointement et le doute étaient revenus.
Un hectomètre sous les flots, trois minutes sans respirer et une poignée de secondes qui vous hissent vers la lumière et vous la font trouver plus accueillante que jamais : qu’est-ce que ça change ? Il avait 56 ans. Il se souvenait plus que jamais des images de vie primitive aperçues dans Tabu, un film muet de Murnau qui avait marqué son enfance, et des sombres réflexions de London qu’il avait sans doute lues trop précocement. Il était toujours le petit Jacques de la rue Marx-Dormoy, qui rêvait d’un monde sans lycée Saint-Charles, encore le baroudeur loquace et systématique qui avait plongé dans tous les océans, déjà un vieux bourgeois marseillais quelconque, magnifiquement conservé, égoïste, imbu de lui-même et cultivant, sous sa fine moustache blanche à la Clark Gable, une lente et sûre dépression.
L’immense succès d’un film de fiction tiré de ses exploits, les participations à de multiples émissions de télévision, de mauvaises affaires dans l’hôtellerie aux Caïques, l’érection d’une villa aux allures de mausolée sur une falaise solitaire de l’île d’Elbe (c’est son père qui en fit les plans) n’améliorèrent ni le caractère ni le moral de Mayol. Son neveu ayant disparu en mer dans des conditions mystérieuses, il fit le voyage de Colombie et se lança courageusement dans une enquête qui donna peu de résultats. Il s’enthousiasma pour des vestiges gigantesques que l’océan aurait pu submerger ici et là sur la planète, et pour les civilisations dont ils témoigneraient. Il partit à leur découverte, plongea encore et encore et ne trouva rien de sûr.
Il sombra pour de bon dans la dépression. Il ne pouvait plus rester seul, il parlait tout le temps de se pendre.
Il le fit le 23 décembre 2001, dans sa villa nommée Glaucos, un soir que sa gouvernante n’avait pu venir lui tenir compagnie.
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