L’avocat au service des délogés

Chronique
le 29 Jan 2019
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Alors qu'ils s'engagent dans la rédaction d'un deuxième tome de leur ouvrage référence "Gouverner Marseille", le sociologue Michel Peraldi et le journaliste Michel Samson partagent avec Marsactu des éléments de leurs recherches préparatoires. L'occasion d'une série de portraits écrits à quatre mains, qui remontent les trajectoires personnelles de celles et ceux qui s'engagent dans la vie de la cité. Pour leur deuxième portrait, ils rencontrent Aurélien Leroux, un avocat qui s'est mis au service des délogés.

Samedi 11 janvier se déroule une journée « sur les démarches collectives » au Molotov, cette salle de concert devenue un QG du Collectif Noailles. Le matin Marie Batoux, une des piliers du collectif (et élue Front de gauche des 2e et 3e arrondissements), explique que « le travail juridique, indispensable est long, lent, mais il faut aussi que ce soit une action citoyenne » et rappelle « qu’un pool d’avocats reçoit le lundi soir ici ». Deux d’entre sont présents dès cet après-midi. Le public s’est accru et a changé : une centaine de personnes, des familles, des enfants qui entrent et sortent, des mamans seules ou un vieil homme qu’on sent fatigué.

Face à ces gens peu habitués aux réunions formelles, deux avocats donc, assis derrière une petite table. Me Chantal Bourglan, spécialiste des questions de logement aussi connue pour sa défense des demandeurs d’asile et Me Aurélien Leroux, qui les a aussi défendus. Ils participent à la défense, évidemment bénévole, des sinistrés de la rue d’Aubagne. Durant deux heures, on parle de droit, mais cette consultation n’est pas exactement juridique. Un homme très en colère explique sa situation et lance : « On est arrivés au bout ! ». Une dame décrit la scène de retour chez elle « pour prendre quelques habits » et évoque la puanteur des aliments qui ont pourri dans son congélateur débranché.

« Une situation complètement inédite »

Interventions et questions variées, personnelles ou collectives. Me Leroux explique : « Le défenseur des droits est à Paris, il faut faire remonter tout ça. » Il poursuit avec une description détaillée des droits et devoirs des un.e.s et des autres lors des arrêtés de péril. Puis « pour nous, avocats, la situation est complètement inédite, la jurisprudence est rare […] mais ce n’est pas absurde de porter plainte ». Une femme très en colère lance « on n’en peut plus de la mairie et du gouvernement qui nous piétinent, ça va être très long, je vous souhaite du courage ». En réponse à d’autres interpellations, Aurélien Leroux recommence : « Là ça s’appelle de la jurisprudence. Mais j’ai entendu des situations très différentes. Quand vous avez un arrêté de péril, vous ne payez pas de loyer et là, c’est la loi. »

Les deux avocats, qui sont même pris à partie par un jeune homme « déçu », expliquent inlassablement – et toujours patiemment – la manière de porter plainte, ce qu’est l’aide juridictionnelle, la façon de la demander et le droit de l’obtenir, questions majeures pour les présents qui ne connaissent à peu près rien à leurs droits.

Aurélien Leroux, donc, a déjà participé à un groupe d’avocats s’occupant des étrangers en situation délicate. Né en 1983, il a fait ses études de droit à Draguignan et s’est pris de passion pour cette matière. École régionale des avocats à Marseille, où il découvre et apprécie « la complexité de la ville » et, durant son stage dans un cabinet d’avocats pénalistes, « qu’on y parle de tout ».

Un tour du monde de plusieurs mois en 2010, lui « fait relativiser toutes choses ». Sa priorité au retour : s’installer « en indépendant ». Deux affaires ont marqué ses premiers pas dans un métier où on « met souvent les pieds dans l’intimité des gens ». Défendant une femme battue « en plein désarroi », il rage devant des délais de traitement trop longs. Avant d’apprendre qu’elle meurt dans l’incendie de l’immeuble où son harceleur a mis le feu. Un autre cas le marque : défendant une femme accusée d’infanticide, il va la voir deux fois par semaine aux Baumettes.

Commis d’office pour défendre… un marchand de sommeil

L’émotion se perçoit encore quand il parle de ces affaires. Mais c’est presque de la colère qu’on entend quand il évoque sa défense d’un marchand de sommeil du 29 de la rue d’Aubagne. En 2012, il est commis d’office ; c’est-à-dire désigné par le bâtonnier de sa juridiction, pour assurer la défense d’un homme qui parlait de son immeuble insalubre comme « d’un petit bijou ». Il se souvient avoir évoqué à l’époque la responsabilité de la mairie dans cet abandon des logements insalubres. Et surtout que Me Bourglan, qu’il ne connaissait pas encore, l’en avait félicité !

Il raconte ensuite sa participation au groupe d’avocats qui s’occupent des étrangers et souligne « la solidarité entre les avocats » sur ce terrain : ils s’aident et finalement, comme sur d’autres sujets, « ils font évoluer les droits fondamentaux : les droits de l’Homme et les libertés individuelles ». Quand on lui demande des noms d’avocats importants pour lui, il cite Mes Badinter, Leclerc et Sureau, ce conseiller d’État très engagé dans l’association Pierre-Claver fondée par sa femme, Ayyam Sureau, qui aide les réfugiés afghans.

Son engagement auprès des délogés se traduit dès le 7 novembre 2018 : son amie Me Bourglan, membre important du Syndicat des avocats de France auquel il a adhéré en 2017, lui dit qu’elle ne peut aller rue de l’Arc où se tient la première réunion publique du Collectif Noailles en gestation. Il s’y rend, les gens parlent de la catastrophe, des disparus, du relogement. Une journaliste apprend qu’il y a un avocat dans la salle et l’interviewe… C’est ainsi que se constitue ce qu’il appelle « les concernés », ces avocats bénévoles qui tiennent des permanences pour les sinistrés de la rue d’Aubagne.

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