Sandrine Lana vous présente
Voilà le travail

Isabelle Quantinet, agent des services hospitaliers en première ligne

Chronique
le 19 Déc 2020
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Avec "Voilà le travail", la journaliste Sandrine Lana aborde le sujet quotidien qu'est le travail en partant des femmes et des hommes au labeur. Agent des services hospitaliers, Isabelle Quantinet agit pas à pas aux côtés des soignants.

Isabelle Quantinet en tenue de protection anti-Covid. Photo : Sandrine Lana

Isabelle Quantinet en tenue de protection anti-Covid. Photo : Sandrine Lana

À l’écart du service de réanimation, Isabelle Quantinet prend quelques minutes pour évoquer son métier d’agent des services hospitaliers à l’Hôpital Nord. Elle a troqué son masque de protection FFP2 contre un masque chirurgical et laissé sa charlotte de côté. À l’entendre, les “ASH” forment un corps à part entière. Nous essayons de parler d’elle mais elle préfère parler en “on”. Ils et elles sont une dizaine à s’activer dans le service de réanimation très éprouvé depuis le début de l’épidémie.

“On fait en sorte que les infirmiers puissent travailler dans de bonnes conditions via le bio-nettoyage des chambres des patients, pour qu’à l’heure des pansements, ils soient dans un environnement propre”, explique-t-elle devant les portes du service.

À l’hôpital, les “ASH” côtoient les IDE (infirmiers), les IADE (infirmiers anesthésistes), les AS (aide-soignants), les médecins … “S’il n’y avait pas l’ASH, ce serait à eux de sortir du service pour aller chercher la pharmacie, ils ont besoin de nous. On n’est absolument pas mis à l’écart…” Les ASH vident les poubelles, évacuent les sacs de linge, nettoient les surfaces de la chambre où le patient est plongé dans un coma artificiel et lourdement appareillé.

Ancienne fleuriste

“Ce métier, je l’ai découvert par hasard. Auparavant, j’étais fleuriste. Quand la boutique a fermé, j’ai dû me reconvertir. J’ai envoyé des CV partout, j’ai postulé à l’ AP (L’assistance publique, ndlr). Je venais d’avoir mon fils et il me fallait un emploi sûr avec des horaires fixes. J’ai toujours aimé être fleuriste mais on travaille les week-ends, les jours fériés… Je suis rentrée en 2007 à l’AP-HM, à l’unité de soins continus. Être fonctionnaire, cela donne des avantages qu’on n’a pas dans le privé. On a plus de facilités, je peux le dire après avoir fait quinze ans de privé. Je ne reviendrai pas en arrière pour cette stabilité-là. Ma passion des fleurs, je peux la vivre de chez moi… Pour les baptêmes, les anniversaires, je fais mes centres de tables, je vais chercher des fleurs chez le grossiste.”

La quadragénaire est arrivée dans le service à 7 heures et le quittera à 19 heures. Douze heures de vacation pendant lesquelles elle avale des dizaines de milliers de pas, comme lui indique son podomètre. D’une chambre à l’autre, de la pharmacie de l’hôpital à la réanimation… “Il faut avoir de bons pieds et de bonnes chaussures pour faire ce métier, rit-elle. Je rentre mes pas tous les soirs dans l’appli, j’en fais entre dix et douze mille par jour ! Il faut une bonne santé car on est très sollicitées par les uns et les autres.”

Les ASH arrivent en bout de chaîne. Les infirmiers sont sollicités par les médecins qui organisent les prescriptions. S’il manque des traitements, les ASH se chargent du ravitaillement du service. “Pour un même médicament, on peut descendre trois fois à la pharmacie, si ce n’est pas la bonne posologie… Souvent ont fait aussi des pas pour rien !”

Le travail de nettoyage est sans doute le plus usant pour le corps. Dessin : Sandrine Lana.

Le dos en prend aussi un coup lors du nettoyage. “On ne fait jamais vraiment comme il faut pour se baisser, c’est plus vite fait de se jeter en avant. Personnellement, j’ai la chance d’avoir un mari qui me propose souvent de me masser !” C’est sa façon de balayer de la main ces questions posturales qui ne sont pas vraiment une problématique qu’elle envisage au quotidien quand tout va vite.

Par contre, la collection d’équipement COVID automne-hiver 2020, lui, change la donne. “On a chaud, on transpire et ça gratte ! On s’équipe d’une surblouse, d’une charlotte, d’un masque FFP2. Quand on rentre dans la chambre du patient, on ajoute un tablier, des gants et des espèces de lunettes de ski. Et on change de tablier et de gants dans chaque chambre… C’est beaucoup de manutention. Quand il y a dix chambres, dix fois, on va enlever et changer de tenue. Au total, tu as passé une heure à te changer ! Quand tu sors du service, tu dois tout retirer pour aller voir les pharmaciens par exemple…” Et le ballet durera douze heures pour elle, ses collègues et l’ensemble des soignants des services où sont hospitalisés des patients positif au Covid-19.

La première vague a fait souffrir les ASH car ils étaient envoyés d’un coin à l’autre de l’hôpital. “En mars, j’avais peur d’attraper ce virus, car on n’était pas testés. J’avais peur aussi d’en faire profiter les enfants et mon mari. Alors, je partais d’ici – l’hôpital – en ayant pris une douche, avant de mettre mes vêtements de ville. À la maison, je laissais mes chaussures dehors. C’était lourd, on ne savait pas du tout ce qui nous attendait. Maintenant, on est mieux organisés et je relativise même si, chez moi, j’ai gardé l’habitude de me laver les mains très très fréquemment. Je préfère continuer à prendre ma douche à l’hôpital quand je suis en contact avec les patients Covid.”

Rester humaine

Émotionnellement, le Covid a également laissé des traces. “Ça m’a rétamé, en rentrant, je pleurais très souvent.  Après avoir passé tous ces mois auprès d’eux, ça fait quand même quelque chose. On nous demandait de nettoyer des chambres où quelqu’un pouvait te filer son virus, c’était dur au début. Ça m’a beaucoup touchée.”

Cela fait treize ans qu’Isabelle travaille entourée de patients inconscients. La peine est toujours là, surtout quand les patients sont très jeunes. “Ça m’est arrivé de pleurer avec des familles, on est humains quand même.” Petit à petit, la mort est rentrée dans son quotidien. “On est avec eux, tout le temps dans le service, on voit la mort. On désinfecte les chambres une fois que les personnes sont emmenées à la morgue, avec les aide-soignantes. On remonte ensuite pour recevoir d’autres patients.”

Un coup de téléphone vient couper notre rencontre. “Cela peut attendre cinq minutes”, dit-elle. Les choses ont changé depuis son arrivée en 2007 et il a fallu s’adapter, adapter ses gestes. “On n’avait pas de patients aussi lourds à mes débuts, pas des machines aussi puissantes pour la détresse respiratoire. Forcément, notre travail a évolué aussi. On ne touche pas aux machines branchées, heureusement.”

“Pour garder le moral,  ma solution, c’est de rire. On décompense comme ça, on se raconte des bêtises entre copines. Le rire, ça aide énormément.” En nous laissant, Isabelle se rééquipe : elle enfile encore une fois charlotte, surblouse, et masque FFP2 pour retourner dans le service. Il reste quatre heures avant la fin de sa vacation. Demain, l’ASH est en congé.

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Commentaires

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  1. LN LN

    Enfin un papier sur ces premières de cordée. Pendant cette crise on parle toujours du personnel soignant en hôpital, en maison de retraite ou en liberal. Mais jamais de ce personnel-là sur qui tout repose : pas de ménage, plus de possibilité de soins. Alors que dans les gestes barrières, c’est la première des choses pour éviter la transmission. Ce ne devrait pas être étonnant de parler de ce métier, de ces femmes (en grande majorité) et pourtant… Qui se soucie de toutes les tâches qu’effectuent les aides à domicile auprès des personnes âgées d’une manière générale en pendant le confinement en particulier, allant souvent au delà de leurs compétences ? Qui a rapporté sur leur santé quand elles soulèvent des poids cumulés pouvant aller jusqu’à la tonne par jour ? Merci Sandrine Lana de raconter l’envers du décor, des ASH qui sont encore des salariées de la fonction publique. Dans d’autres hôpitaux, ce sont des sous traitants qui se sont engouffrés dans ce marché, rémunérant à minima des femmes traitées presque comme des esclaves au mépris de l’hygiène et des malades. Rentabilité. Les mêmes qui se sont accaparés celui des hôtels étoilés, traitant là aussi les femmes de ménage comme des sous merdes. Rentabilité.
    J’ai formé ce personnel aux techniques d’entretien, aux geste et postures, à la maltraitance, entre autres… Mais ce dont elles parlent le plus, c’est de la non reconnaissance de leur travail, le mépris récurent lié à leurs fonctions, l’invisibilité de leur hiérarchie, de la femmaille. Pourtant, plus d’une pourrait donner des leçons d’humilité, d’humaité

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  2. LN LN

    …de la famille. Pourtant, plus d’une pourrait donner des leçons d’humilité, d’humanité comme Isabelle.
    Merci pour cet article qui se croise avec un “bref” sur la grève de l’hôtel .

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  3. Fp Fp

    Ces chroniques sont toujours d une très grande diversité et témoignent d une écoute respectueuse.

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