[Histoire d’atelier] La douceur de l’argile et de Bernadete
Après s'être invitée dans les cuisines des Marseillais, la dessinatrice Malika Moine part à la découverte des ateliers d'artistes. Pour Marsactu, elle et ses crayons se glissent dans les coulisses de la création, afin de raconter des lieux qui en disent parfois autant que leurs occupants.
L'atelier de la sculptrice Bernadete Tavares Guerry. (Illustration : Malika Moine)
J’ai rencontré Bernadete Tavares Guerry lorsque mon fils, alors tout petit, a été accepté à la merveilleuse crèche Sol en Si à la Plaine. Berna s’occupait des enfants, aux côtés d’Isa, Valérie, Marie et d’autres, apportant aux gamins — et aux parents — un socle de bienveillance et de bonheur extraordinaire. Plusieurs années après, c’est à la fête de déménagement de Marie que mon œil s’est posé sur un haut-relief d’argile brute représentant les enfants jouant dans la cour de la crèche. La fraicheur, la tendresse de la scène m’ont beaucoup émue. “Berna est une sacrée artiste !”, ai-je pensé.
C’est pourquoi je voudrais vous faire découvrir son travail à travers son atelier qui se trouve à Aix. Je m’y rends ce matin-là en bus et en retenant mon souffle, tant la chauffeuse conduit vite et dangereusement… Berna vient me chercher à la gare, égale à elle-même, douce et souriante. On marche dos au centre-ville vers le quartier d’Encagnane, construit au cours des années 60 dans ce qui était alors la campagne. Aujourd’hui ponctué d’immeubles et de barres tantôt HLM, tantôt petites copropriétés à quatre ou cinq étages, le quartier a oublié les fermes et les champs d’antan…
La sculptrice Benadete Tavares Guerry, dans son atelier. (Photo : Malika Moine)
On s’installe d’emblée au cœur de la bête, dans la pièce qui est à la fois le salon, la chambre et l’atelier de Berna, tandis que Pierre, son compagnon, prépare un café. Berna me glisse de sa voix au lointain et mélodique accent brésilien : “Il faut qu’Inès, notre fille, prenne son temps pour quitter sa chambre… Elle emporte un carton à chaque fois qu’elle vient ici.” La petite partie atelier de la pièce donne sur une terrasse fleurie et lumineuse. La question de la rencontre de Berna avec son atelier est en quelque sorte induite par la situation. “J’ai bien essayé de travailler dans des ateliers collectifs de modelage, mais je me dispersais, je n’arrivais pas à me concentrer. J’ai laissé tomber, suis revenue ici et j’ai trouvé une céramiste qui cuit mes pièces au centre d’Aix.” Depuis le blaster posé en face du lit, la viole de gambe de Marin Marais emplit l’espace. Berna reprend : “Depuis toujours, j’ai été attirée par la terre, mais à la crèche, je ne pouvais pas m’y adonner. Mon temps m’appelait ailleurs et je ne ressentais pas ce besoin profond. Mais mon projet pour ma retraite était de me consacrer à mes argiles. L’atelier a changé de place — mais dans la pièce. Ma table est à la lumière.”
Ébauchoir, mirettes et vaporisateur
Je me demande si un plus grand espace changerait les dimensions de ses œuvres — les bas-reliefs mesurent dans les 25 par 30 cm. Et a-t-elle l’impression de se restreindre en raison de l’espace réduit de stockage ? “Peut-être que je ferais des pièces plus grandes, mais je ne me restreins pas : ce que je ressens est très aléatoire quand je vais faire une pièce. Il y a parfois une urgence, et en deux semaines, j’arrive à ce que je voulais… Mais il y a des œuvres sur lesquelles je reviens sans cesse, que je défais et refais…”, répond-elle.
Quand je vois la terrasse, douce et invitante, il me semble que ça peut constituer une fantastique succursale de l’atelier, mais Berna me détrompe : “Je ne peux pas y travailler, l’argile sècherait trop vite.” C’est vrai, le séchage est délicat. En attestent les plastiques qui recouvrent mystérieusement des pièces de terre en cours ici et là ; c’est-à-dire sur la petite table ensoleillée et face à l’atelier proprement dit, un espace de cinq mètres carrés meublé d’un placard et d’une autre table, espaces de séchage et de stockage. Pour pallier l’exiguïté de l’atelier, Pierre, artiste-peintre et peintre en lettres, mais aussi bricoleur, a imaginé un outil des plus pratiques et extraordinaires.
Une pièce d’argile de Bernadete. (Photo : Malika Moine)
Il s’agit d’un plateau rond que Berna peut tourner et travailler ainsi à la fois sur deux ouvrages en même temps. “C’est surtout pour les bas-reliefs et les hauts-reliefs (quand des parties se détachent du fond)”, précise-t-elle. “Pour les ronds de bosse (se dit d’une sculpture qui repose sur un socle), j’utilise juste le plateau qui tourne.” Pour le reste, Berna travaille avec les outils traditionnels, ébauchoirs en bois, mirettes, estèques, fil à couper, pinceaux… Sans oublier l’indispensable vaporisateur.
Il y a aussi des outils pour mesurer : un compas et un réglet pour voir si c’est bien équilibré. Des outils de dentiste, également. Mais, surtout, elle travaille avec des outils détournés, petits couteaux, scalpels, bâtons, une lame de scie à métaux, une fourchette, une cuillère, une brosse à dents. Un dé à coudre, pour des textures. Un pot d’argile chamottée, de l’argile cuite, finement concassée mélangée à de l’argile humide qui permet de réguler le séchage et éviter les problèmes à la cuisson.
Les outils de la sculptrice Bernadete Tavares Guerry. (Illustration : Malika Moine)
Et pour ce qui est de l’économie, Berna ? “J’ai une petite retraite, mais pour mon travail d’artiste, je fais des expos et je vends. Je loue la salle pour deux semaines, mais après avoir payé le loyer, je ne peux pas vraiment dire que ça me fasse un complément, car ça n’a lieu qu’une fois par an. Même si c’est difficile avec la retraite, je préfère ne pas travailler sur commande. De toute façon, je n’y arrive pas !” Je comprends. La poésie qui se dégage de ses œuvres ne peut pas être “sur commande”. C’est comme si de la terre surgissaient des souvenirs de son enfance dans le Nordeste, rendus vivants, tendres et un peu nostalgiques, tels les personnages de ce bas-relief, qui sortent des fenêtres, l’homme qui rentre par la porte entrouverte, le lierre qui grimpe sur le mur… “Parfois, je commence une pièce et j’imagine ce que je vais représenter. Parfois, je m’inspire d’une photo, mais je fais autre chose. Je pétris, des volumes m’apparaissent, j’y vois parfois des formes, alors je les modèle. J’aime l’argile comme elle est, c’est pourquoi je ne l’émaille pas.” Moi, je l’aime comme la transforme Berna…
On est des veinards, car la prochaine expo de Bernadete Tavares Guerry aura lieu du lundi 21 avril au samedi 3 mai à la galerie Azimut, 1 bis rue Matheron, à Aix. Vous aurez alors le plaisir de rencontrer Berna et de voir ses œuvres qui lui ressemblent. Il y aura aussi les très beaux dessins de Pierre Guerry, son compagnon.
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