Mbaé Tahamida Soly vous présente
Entre les lignes

[Entre les lignes] L’appel du bled

Chronique
le 26 Sep 2026
1

Auteur, slameur, Mbaé Tahamida Soly est l'un des fondateurs de la Sound Musical School B Vice à la Savine. Voyageur sans permis, il utilise au quotidien les transports publics. Ils lui offrent la matiÚre de portraits de voyageurs, écrits comme des saynÚtes et postés sur les réseaux sociaux. Pour Marsactu, il en fait une chronique à lire entre les lignes.

(Illustration Ben8)
(Illustration Ben8)

(Illustration Ben8)

Dans la fournaise de mon bus en direction de la Savine🚍, j’attends avec impatience, en compagnie d’autres passagers, qu’un chauffeur magnanime daigne venir allumer le moteur. D’aprĂšs le panneau d’affichageđŸȘ§, notre dĂ©part est prĂ©vu Ă  13 h 45, soit encore onze minutes Ă  rĂŽtir dans notre cocotte avant d’avoir, peut-ĂȘtre, droit Ă  la climatisation.  đŸŒŹïž

Devant moi Ă  gauche, la tĂȘte appuyĂ©e contre la vitre, une dame d’une cinquantaine d’annĂ©es avec un foulard sur la tĂȘte🧕, des lunettes de vue👓 et habillĂ©e d’un t-shirt rose👚, visionne un film de Bollywood sur son tĂ©lĂ©phoneđŸ“±et nous invite Ă  en profiter.đŸŽžïžđŸ‘ł

En face de moi, une dame avec des locks d’Ă  peu prĂšs le mĂȘme Ăąge🇯đŸ‡Č, habillĂ©e d’un haut blanc👕et d’une jupe noire👗, lĂšvres pincĂ©es et sourcils froncĂ©s😠, s’offusque de la scĂšne. Il est vrai que le volume est un chouia Ă©levĂ©đŸŽ¶ et personne ne lui a demandĂ© de partager ses goĂ»ts musicaux. đŸŽŒHĂ©las, notre fan de mĂ©lodrame indien n’en a cure de notre avis et continue de se laisser bercer par la voix cristalline de la chanteuse.đŸ‘©â€đŸŽ€

Soudain, la sonnerie stridente de son tĂ©lĂ©phone l’expulse de sa rĂȘverie📳. Elle refuse cependant de prendre l’appel et soupire Ă  grand bruit tout en fixant l’Ă©cranđŸ‘©â€đŸ’». Au bout de la Ă©niĂšme mĂ©lodie irritanteđŸŽ¶, le silence revient pour le plaisir de nos oreilles👂. Elle remet alors son film et son visage s’illumine aussitĂŽtđŸ€©. À peine quelques secondes plus tard, son smartphone nous brise de nouveau les tympans👂. Madame Bollywood lĂšve les yeux au ciel🌌 et marmonne dans sa barbe. Apparemment, elle ne dĂ©sire pas avoir une conversation avec ce contact. Nous aimerions lui prier de rĂ©gler le volume de son smartphoneđŸŽšïž, mais nous avons peur de nous faire rembarrer. (De mĂȘme Ă  la RTM celui des annonces du tramway T3 qu’ils n’arrivent toujours pas Ă  baisser aprĂšs des mois d’exploitation.) Ma voisine d’en face a un petit sourire nerveux. đŸ«Š

Ce n’est qu’aprĂšs une vingtaine de secondes de torture auditive que nous pouvons pousser un ouf de soulagement.😌 Elle retourne de nouveau Ă  sa miĂšvrerie bollywoodienne, mais son correspondant ne l’entend pas de cette oreille et revient trĂšs vite Ă  la charge. L’intĂ©ressĂ©e pousse cette fois-ci un « Putain » d’exaspĂ©ration.

– Vous pouvez rĂ©pondre s’il vous plaĂźt ?, s’emporte ma voisine d’en face.

– DĂ©solĂ©e, dĂ©solĂ©e.

–  Mettez votre tĂ©lĂ©phone sur vibreur📳 ou sur silencieux s’il vous plaĂźt. C’est trop fort, vous cassez les oreilles Ă  tout le monde. 🙉

–  Je suis dĂ©solĂ©e, je ne sais pas comment faire. Vous pouvez me montrer s’il vous plaĂźt, monsieur ?, me supplie Madame Bollywood

– Je peux essayer.

Heureusement, mĂȘme s’il est d’un modĂšle trĂšs rĂ©cent, son Android est de la mĂȘme marque que le mien.đŸ“±

– C’est ma fille qui me l’a offert, parce que j’ai fait tomber le mien au travail, 📳 dans le seau pour le mĂ©nage, tente-t-elle de se justifier.

AprĂšs lui avoir montrĂ© Ă  plusieurs reprises les manƓuvres Ă  suivre, je lui rends son appareil pour qu’elle s’entraĂźne. Mais, Ă  l’autre bout, son correspondant semble suivre ses faits et gestes, car son tĂ©lĂ©phone sonne de nouveauđŸ“Č. Mais cette fois-ci, d’un geste vif, elle lui coupe le sifflet.🔕

–  J’ai rĂ©ussi ! J’ai rĂ©ussi !, s’émerveille-t-elle.

–  Bravo madame.👏

–  Merci beaucoup, monsieur. Je n’en peux plus d’eux. Ils sont malades, les gens au pays. đŸ€Ș

À ma grande surprise, ma voisine d’en face, qui semblait tantĂŽt vouloir lui mettre des gifles, s’immisce dans notre conversation.

– Vous aussi, ils ne vous laissent pas tranquille, c’est ça ?

– Oui, c’est la famille.

– Pardon de vous avoir criĂ© dessus. Je comprends pourquoi vous ne voulez pas rĂ©pondre. Chez nous, c’est pareil.

–  Eux lĂ -bas, ils croient trop qu’on roule sur l’or.đŸȘ™

– Ils croient tous qu’ici, on ramasse l’argent par terre.đŸ’¶đŸ’”

–  Ben oui. Il y a des distributeurs partout dans les rues, vous vous mettez devant, vous appuyez sur un bouton et l’argent sort du mur.đŸȘŽ

– C’est ça, krkrkr !😂

– Depuis trois jours, ils me harcĂšlent parce qu’il y a une niĂšce qui se marie.👰

–  Et bien sĂ»r, c’est eux qui ont dĂ©cidĂ© du jour du mariage💍 et vous, vous devez vous dĂ©brouiller pour le financer.

– C’est ça ! Nous sommes juste lĂ  pour raquer. Point.âšȘ

–  Ben oui, c’est pour ça qu’on est en France, non ? Pas pour les Ă©tudes📙, pas pour gagner notre vie, pas pour notre avenir🔼, non ! Pour servir seulement de banque. 🏩

–  Ils ne savent pas la misĂšre qu’on vit ici. J’en ai marre, je vous jure.

–  On se casse les reins pour gagner Ă  peine de quoi survivre et eux, ils t’appellent pour financer leur train de vie.

–  Ils ne t’appellent jamais pour avoir de tes nouvelles, soi-disant parce qu’ils n’avaient pas de crĂ©dit tĂ©lĂ©phonique. Par contre, ils en ont toujours pour te racketter.

– Envoie-moi un iPhoneđŸ“±, des Air Max👟, des Sebago👞… Je ne connaissais mĂȘme pas cette marque !đŸ€Ł

–  Alors que nous, on achĂšte nos chaussures👠 et nos habitsđŸ§„ au marchĂ© aux puces ou en friperie.

–  C’est ça. Ils n’ont aucune pitiĂ©.

–  Eux, ils ne voient pas comment on est traitĂ© ici.

–  On se fait insulter matin🌄, midi🕛, soir🌠. À la tĂ©lĂ©đŸ“ș, Ă  la radiođŸ“» et mĂȘme dans la rue maintenant.

–  Ah oui, depuis les Ă©lections municipales, c’est pire.

–  Ça fait peur, hein ?đŸ˜± Ça fait bientĂŽt 43 ans que je suis en FranceđŸ‡«đŸ‡· et je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie.

–  Moi, c’est surtout pour mes enfants😹. Ils sont nĂ©s lĂ , ils ont fait de bonnes Ă©tudes👹‍🎓🎓et on les traite toujours comme des mauvais Français ou des Ă©trangers.

–  Moi, ma fille est partie au Canada🇹🇩. Ici, elle n’arrivait pas Ă  trouver du travail⚒ Ă  cause de son voile🧕. Et le plus jeune est en Angleterre. đŸŽó §ó ąó „ó źó §ó ż

–  Si Marine la voleuse passe en 2027, ça va ĂȘtre encore plus chaud pour nous. đŸ„”

– On va tous rentrer au bled, krkrkr.đŸ€Ł

– Des fois, j’ai envie de rentrer et de payer le voyage Ă  mes frĂšres et sƓurs au bled pour venir me remplacer ici, krkrkr.đŸ€Ł

– On devrait tous faire ça. Et aprùs, on les harcùle à notre tour, krkrkr ! 😂

Le temps d’un trajet, deux Ă©trangĂšres, deux passagĂšres d’un bus, ont partagĂ© leur expĂ©rience, le poids de leur vie en sous France. Et puis, un arrĂȘt les a sĂ©parĂ©es aprĂšs des rires et des sourires de connivence. Pourvu que les Ă©lections Ă  venir n’assombrissent davantage leur existence.đŸ€Č🏿

Mbaé Tahamida Soly
Auteur et médiateur culturel.

Commentaires

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  1. Pussaloreille Pussaloreille

    Bien vu, comme toujours
 On tremble avec vous, Mesdames !

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