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Chronique
Michel Samson
22 novembre 2016 0

La réalisatrice Bania Medjbar entourée de son équipe de comédiens à l'Alhambra. Photo : Yohanne Lamoulère.

Michel Samson explore les créations, lieux, acteurs et publics de la culture. Son idée, notre idée, est de proposer un regard sur ces propositions culturelles et artistiques qui interrogent la ville, parle d’elle et de (certains de) ses habitants. Pour ce nouvel épisode de la série, Michel Samson saute d’un long métrage en construction à un autre bientôt en diffusion en passant par de la poésie en chantier.

Il attrape une mouette morte sur la décharge, l’apporte au patron avec son pote, devant ses Algeco-bureaux le patron refuse de payer, engueulades, les deux se cassent. Les vues de la décharge sont impressionnantes sur ce générique qui défile, merde… Filmus interruptus ! Les 200 spectateurs de l’Alhambra, le cinéma de Saint-Henri, semblent presque déçus.

Pourtant ils savaient en venant qu’ils ne verraient que quelques images du Crimes des anges, l’animatrice de la soirée Delphine Camolli, de l’association Tilt, les avait bien avertis. Cette étrange séance de presque-cinéma avait une fonction : recueillir des fonds, des signatures, des aides de toutes sortes pour le long métrage que Bania Medjbar avait écrit et tourné, à Marseille bien sûr, et qui est en début de montage. D’ailleurs son et images sont brutes. Une mise en appétit réussie : oui, les images du film sont belles et relèvent bien du cinéma de création. « Allez tout le monde sur scène », incite l’auteure de courts métrages et directrice de casting, Bania Medjbar. Les acteurs, les figurants, le cameraman, le preneur de son, le régisseur et d’autres encore, tous ces indispensables au tournage d’un film la rejoignent. Beaucoup s’embrassent, quelques-uns disent un mot. Une amatrice qui fait un peu de théâtre, « j’ai pris quatre jours sur mes congés d’été », raconte sa découverte de ce qu’est le tournage d’un film de fiction : on attend, on recommence, on a peur de rater. Mais Bania vous encourage, vous remercie, le preneur de son est gentil, le cadreur impeccable. A elle seule, cette mise à nu de la façon de construire un long métrage valait le coup. Quelques autres images, rushes de la même scène de dispute mais « sans les mots » ; making of en noir et blanc qui montre l’équipe au travail ; brouillon de présentation générale du film (rien sur son intrigue réelle) montrent encore ce squelette qui cherche sa chair. Et a justement besoin d’argent pour aller au bout.

De l’Estaque à la Joliette

Ils entrent sur la grande scène. Quatre musiciennes équipées de leurs instruments à corde, s’asseyent sur les chaises transparentes ornées d’étranges figurines mortuaires, et lui cheveux assez rares et gris. Il s’assied demande à sa voisine violoniste si son instrument est en bois, elle acquiesce, il entame une sorte de conférence, papier en main, sur le réchauffement climatique. Son discours tranquille et baroque où les jeux de mots se cognent, est ponctué de thèmes joués par les trois violonistes et la contrebassiste.

Elles sont virtuoses, leurs voix forment parfois des sortes de chœur, elles se déplacent, lui marche en long et large. Le spectacle est bizarre, étrange même, la musique est magnifique qui vogue du jazz à Mahler en passant par Nino Ferrer, la gravité des choses évoquées se niche toujours dans des phrases, bouillonnantes ou calmes, qui rebondissent les unes sur les autres. Les plus anciens peuvent penser aux Quatre Barbus ou au Frères Jacques, mais brusquement l’intensité musicale souligne l’absurde tragique de la course aux armements. L’orateur aligne les noms d’animaux : panthère, milan, alouette… que les hommes ont choisi pour désigner leurs armes de destruction d’autres hommes. Il les énonce avec leurs caractéristiques militaires chiffrées et finit avec ces noms d’indiens choisis pour les mêmes tâches mortifères: Apache, Dakota, Coyote… Cet étrange spectacle emporte l’adhésion, il est par moments comique à d’autres instants romantique et se termine par une ode au vent chantée et jouée par la contrebassiste seule en scène très émouvante –et d’une calme reposant. Ces Chansons climatiques et sentimentales sont présentées par la compagnie VoQue (voix, invocation, équivoque) de Jacques Rebotier et du quatuor Pamela. Elles sont l’aboutissement de leur longue résidence au Théâtre de la Joliette qui les présentait la semaine dernière.

Un Bord Plateau d’après spectacle permettait au public de bavarder avec les artistes. Assis face à nous, ils expliquaient leur travail, comme Bania Medjbar son film. On y apprenait que Jacques Rebotier écrivain, chanteur, musicien, compositeur –et conférencier oulipien sur scène…- écrivait tout, et même les hésitations verbales ou musicales. Et que les musiciennes, toutes professionnelles reconnues et venues d’univers musicaux différents, avaient dû travailler beaucoup pour se déplacer avec leurs instruments archet à la main ou en jouer allongées sur le dos.

Parler cinéma

Au 15e festival de cinéma espagnol à Marseille, Cinehorizontes, on a aussi pu entendre des artistes parler de leur travail, c’en était décidément la semaine. Jean-Claude Larrieu, chef-opérateur de Pedro Almodovar, racontait comment lui, dans l’obscurité, captait la lumière sur les visages pour l’émouvant bijou qu’est Julietta. Mais on aussi pu voir l’inédit El Perdido.

Pour conclure cette chronique, un conseil : allez voir El Perdido, quand il sortira en France (en décembre). Ce film de Christophe Farnarier, né à Marseille et vivant en Catalogne, est exceptionnel pour ses paysages pyrénéens, magnifiques et filmés en lumière naturelle, ce qui est devenu rarissime au cinéma. Il l’est encore plus parce qu’on n’y voit qu’un seul personnage et qu’on n’y entend pas un mot. Pas un seul ! Et que ce film est superbe…

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Michel Samson
Journaliste, écrivain et documentariste. Ancien correspondant du Monde, il est auteur d'ouvrages de références dont le dernier, "Marseille en procès" (La Découverte & Wildprojet) vient de paraître. Il cosigne avec le cinéaste Jean-Louis Comolli, Marseille contre Marseille, une série documentaire qui couvre 25 ans de vie politique locale.


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