Michea Jacobi vous présente
26 siècles d'engatse

[2600 ans d’engatse] Dix lignes de vulgarité : Brauquier contre Pagnol

Chronique
le 18 Mai 2024
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Dans cette série littéraire, Michéa Jacobi remonte jusqu'à la naissance de Marseille pour raconter l'engatse à travers les âges, des Grecs à nos jours. Ce samedi, retour sur une brouille entre gens de lettres pas forcément inspirés quand il s'agit de s'invectiver.

Collage sur un tableau de Louis Brauquier : Le resthouse à Tangala, Colombo, 1954 (Collage : Michea Jacobi)
Collage sur un tableau de Louis Brauquier : Le resthouse à Tangala, Colombo, 1954 (Collage : Michea Jacobi)

Collage sur un tableau de Louis Brauquier : Le resthouse à Tangala, Colombo, 1954 (Collage : Michea Jacobi)

Le poète marseillais Louis Brauquier (1900 – 1974) n’aimait pas le dramaturge marseillais Marcel Pagnol (1895 – 1976).

Nous disons “marseillais”, mais ils ne voulaient être marseillais ni l’un l’autre.

Pagnol avait dès le début de sa carrière littéraire parié que ce serait à Paris qu’il bâtirait sa gloire. En avril 1924 (il y a cent ans exactement), il écrivait à Jean Ballard, directeur de la revue Fortunio qu’ils avaient créée ensemble :

« Notre seul tort, c’est de consacrer quelques pages aux avortements de Marseille, qui ne compte pas au point de vue littéraire, n’a jamais compté, et ne comptera jamais. Les derniers numéros contiennent la chronique d’Endoume… Tiens-tu à crever sur place. »

Et il s’était tenu à son programme. Il avait conquis la capitale en lui vendant des comédies de bistrots et des récits de collines. Et tout avait roulé. Ses œuvres avaient rencontré un public gigantesque. Il était entré à l’Académie française, il passait ses vieux jours dans un hôtel particulier des Champs Élysées.

Brauquier avait toujours rêvé de prendre la mer. Il avait quitté les douanes où il avait commencé sa carrière comme commis pour devenir agent des Messageries Maritimes. Et composer à Alexandrie, Colombo ou Diego Suarez des poèmes hors mode. Ou peindre à Djibouti, Shangaï ou Nouméa des tableaux sans autre prétention que celle de refléter son amour persistant des voyages. Il avait trouvé quelques lecteurs : un million ou un milliard de fois moins que Pagnol peut-être. Il vivait à présent à Saint-Mitre-les-Remparts, dans une maison baptisée la Poussardière, comme pour souligner la modestie de son propriétaire.

Pagnol dans le XVIe, Brauquier au bord de l’étang de Berre, les deux vieillissant, toute rancune semblait oubliée.

Mais qu’est-ce qui opposait au juste Pagnol et Brauquier ?

Oh ! Rien ! Une confidence de l’auteur de Marius faite à une journaliste des Nouvelles Littéraires en 1959, en présence d’un autre écrivain de Marseille, Gabriel d’Aubarède :

« Marius ! Mais je ne l’ai pas inventé ! Tu te rappelles, d’Aubarède ? Louis Brauquier qui nous rebattait les oreilles, à Marseille, avec sa mer, ses îles, ses bateaux… On se moquait de lui : il ne partait jamais ! Tous les jours, il allait gratter son papier dans un bureau… Et puis un jour, il est parti… Tu sais que je l’ai revu ?… Il est rentré définitivement. Parce que, là-bas en Australie, quand il est arrivé, tu sais ce qu’il a fait ? Eh bien, il est entré dans un bureau et il s’est mis à gratter toute la journée ! Et pendant vingt ans… Alors, vous voyez, mon Marius, je n’ai eu qu’à le regarder, qu’à l’écouter et à écouter d’autres autour de moi. »

Une confidence qui était, c’est fait pour ça, parvenue aux oreilles de Brauquier qui n’avait pas tardé à répondre, ici et là, avec une certaine vigueur.

« Il dispose de moi en dix lignes avec une vulgarité que je lui connaissais depuis longtemps mais qui ne m’avait jamais paru aussi flagrante. »

« Il est à sa place avec Vincent Scotto‚ Alibert‚ Sardou et Tino Rossi pour l’exotisme – au centre de ce poncif marseillais ridicule et qui fait rire le reste de la France et dont j’ai horreur. Tout cela ne m’intéresse pas. »

On était en 1973. Tout cela, en principe, n’intéressait plus les deux écrivains. Ni l’un, ni l’autre. Mais sait-on, avec l’âge, ce qui travaille nos âmes ?

On était en 1973. Johnny Hallyday et Sylvie Vartan chantaient :

« — J’ai un problème, je crois bien que je t’aime.

J’ai un problème, je crois que je t’aime aussi. »

Pagnol lisait un poème de Brauquier :

« L’ombre amarre sur les bâches

Sa dernière palanquée :

Jaune d’œuf, le soleil tache

Les toits noirs assis à quai. »

Il se disait que la poésie lui manquait, qu’il était sans doute fait pour elle, qu’il avait peut-être été trop grand public, trop putassier.

Brauquier lisait la préface de Marius :

« Je ne savais pas que j’aimais Marseille… Le Vieux Port me paraissait sale – et il l’était : quant au pittoresque des Vieux Quartiers, il ne m’avait guère touché jusque-là, et le charme des petites rues encombrées de détritus m’avait toujours échappé. Mais l’absence nous révèle nos amours… C’est après quatre ans de vie parisienne que je fis cette découverte… Alors je retrouvai l’odeur des profonds magasins où l’on voit dans l’ombre des rouleaux de cordages, des voiles pliées sur des étagères, et de grosses lanternes de cuivre suspendues au plafond : je revis les petits bars ombreux le long des quais, et les fraîches Marseillaises aux éventaires de coquillages. Alors, avec beaucoup d’amitié, je commençai à écrire l’histoire de Marius… »

Il comprenait enfin. Il pardonnait. Il se disait qu’à présent, il aurait bien aimé revoir Marcel.

Or l’académicien était justement en déplacement à Marseille. Il était animé des mêmes sentiments, il décida d’aller rendre visite à Brauquier.

Ce fut une après-midi pleine de silence et de mélancolie. Ils étaient allés au bord de l’eau, ils marchaient sur les berges de l’étang, ces grands cimetières de coquillages. La montagne Sainte-Victoire les regardait, indifférente. Les raffineries ajoutaient leurs fumées au brouillard muet de leurs souvenirs.

Ils rentrèrent. Ils prirent le thé.

Ce n’est pas toujours une boisson apaisante. Au hasard de la conversation, pour un mot, pour rien, l’hostilité ressurgit. Marcel et Louis s’empoignèrent. Ils se prirent par le col comme s’ils avaient été de jeunes hommes.

«— Vieux con !

— Pauvre mec ! »

Les plumitifs ne sont pas plus inspirés que les gens du commun en matière d’insultes. Ni plus courageux en fait de bagarre.

Pagnol et Brauquier en restèrent là.

Le soir même, ils firent le même rêve, le même cauchemar.

Un vieux Neptune tout gluant d’algues souillées de pétrole se battait avec un Bacchus amaigri, aux allures de vieil alcoolique. L’un empestait les remugles d’une mer à moitié morte, l’autre puait le vin mauvais. Et tout autour de ces deux misérables lutteurs, de nouveaux dieux, des dieux jeunes, des dieux malins, riaient à n’en plus finir.

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Commentaires

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  1. barbapapa barbapapa

    C’est beau !

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  2. Alceste. Alceste.

    Imaginez André Suarès entre Brauqier et Pagnol.
    Une strophe magnifique de Brauquier en cadeau:

    Puisque la nuit torride épouse le silence,
    Laissez les revenir
    Tous les minuit passés de cette adolescence
    Qui veut se souvenir”
    ( Visages de Minuit/ L.Brauqier)

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  3. Alceste. Alceste.

    Brauquier, et non pas Brauqier P…….. de clavier

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  4. julijo julijo

    bel hommage, et tranche de vies attachantes.

    ( je crois…? que pagnol a disparu en 1974 et brauquier en 1976 )

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  5. BLeD BLeD

    Magnifique. Et je mets un billet sur Brauquier pour une place au panthéon des poètes populaires, avec Victor Gelu et Claude McKay. Pagnol n’est plus qu’une carte postale désuète, et souvent le cache-sexe du racisme le plus rance.

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  6. Christian Christian

    Chronique savoureuse, et qui révèle un conflit peu connu. La brouille virulente entre Pagnol et Giono avait fait plus de bruit.
    Rectification d’une petite erreur : Brauquier ne vivait pas à St-Mitre, c’était sa résidence secondaire. Sa résidence principale était à Marseille, dans la partie du Prado qui est presque en face de la rue Paradis.

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  7. Pussaloreille Pussaloreille

    Merci pour cette belle tranche de culture et d’humanité !

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  8. RML RML

    Déjà que Pagnol me gonfle depuis toujours, vous venez de l’achever dans mon esprit…trop bien:)

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