“Ce sont les rencontres qui fondent Gibraltar”

Interview
le 24 Déc 2020
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Comme chaque année, l'avant-fêtes est la période où parait Gibraltar, revue littéraire - mais pas que - autour des thématiques méditerranéennes. Interview de son créateur, qui ne perd jamais de vue son objectif : jeter un pont entre les deux rives.

Santiago Mendieta, directeur et rédacteur en chef de la revue. (Image DR)

Santiago Mendieta, directeur et rédacteur en chef de la revue. (Image DR)

Elle arrive une fois par an, juste avant les fêtes. Un bel objet, soigné, qui se pose entre deux livres sur les tables des libraires où il a construit son nid depuis huit ans. Gibraltar est né dans la foulée des Printemps arabes comme un pont entre deux mondes que cette revue affiche en sous-titre. Neuf numéros plus tard, l’espoir d’une Méditerranée traversée d’un vent démocratique s’est éteint avec les tempêtes guerrières. La belle revue continue pour autant de tracer sa route en donnant une large place aux récits, qu’ils soient journalistiques, littéraires, photographiques ou en bandes-dessinées.

Dans son nouveau numéro, Gilbraltar passe par Marseille, pour une chronique de revenante qui interroge sa capacité à changer. Elle raconte aussi la destruction du quartier Saint-Jean et sur les liens complexes de Giono avec l’eau, de la Durance éternelle au film de commande sur la Durance. Entretien avec Santiago Mendieta, directeur et rédacteur en chef, infatigable artisan de ces revues des mondes.

Huit ans après votre lancement, publier des récits sur une Méditerranée toujours plus déchirée ne produit-il pas du désenchantement ?

Notre revue est née juste après les Printemps arabes. Nicolas Sarkozy venait de lancer l’union pour la Méditerranée, il y avait l’espoir d’un changement. On s’est vite aperçu que c’était une coquille vide qui ne pouvait fonctionner, du fait notamment de la relation entre Israël et le monde arabe. Cela a très vite empiré, après les révolutions, sont venues les contre-révolutions. Et les guerres se sont installées dans la durée. La guerre d’Espagne qui a eu un fort retentissement historique n’a duré que deux ans et demi. En Syrie, la guerre dure depuis neuf ans et n’est pas finie. Ce pays est détruit pour des générations. Notre ADN était de lancer des passerelles, d’interroger les trajectoires de migrations. Aujourd’hui, beaucoup de pays sont des champs de ruines et ceux qui s’en sont sortis comme la Tunisie ont douché l’espoir de leur jeunesse.

 

Mais l’histoire méditerranéenne a toujours été marquée de tragédies. Celle de l’Europe du Sud n’est pas mieux. Gibraltar n’est pas une revue de géopolitique. Nous ne cherchons pas les grandes explications mais des récits sur le temps long. Dans le numéro 7 par exemple, on interrogeait les voix de la liberté avec des portraits de personnages historiques comme Henry de Monfreid qui en faisait un usage très personnel, égoïste même, ou Walter Benjamin, un penseur apatride. Avec aussi un entretien très actuel avec Khaled Al Khamissi, un écrivain égyptien.

 

Dans ce numéro 7, figure également un récit en BD qui raconte la quête d’une fille de républicain espagnol à la recherche du corps de son père assassiné par les franquistes. Cette femme porte votre nom.

C’est une histoire très intime. Même si elle porte le même nom que moi, elle est une parente éloignée. Je ne connaissais pas son histoire. J’avais transmis par mes parents qui sont issus du même village, une liste de 2000 fusillés de la guerre où le nom de son père Timoteo figurait. La quête de cette fille qui recherchait son père dans les fosses communes de la guerre a eu un très fort retentissement en Espagne. En retrouvant son nom sur la liste transmise par ma famille, je me suis dit qu’il fallait en faire une histoire pour la revue. J’ai donc fait le travail de recherche qui a servi de base au récit en bandes-dessinées de Marc N’Guessan. Cette histoire est exemplaire de la façon dont les dictatures effacent leurs crimes et du douloureux travail pour retrouver la mémoire, l’histoire de ces disparus.

Comment construisez vous votre revue sur un an ?

C’est long et c’est court à la fois. Cela naît souvent de rencontres, de propositions. J’en refuse beaucoup parce qu’elles sont trop collées à l’actualité. En ce moment, on me propose beaucoup d’articles sur le Liban dont je ne sais pas quel intérêt elles auront dans un an. J’essaie parfois d’anticiper. Je savais qu’il me fallait un papier sur Giono avec le cinquantenaire de sa mort. Cela aurait pu être un récit en BD, un portrait. Au final, j’ai lu ce très beau texte d’un ethnologue, Guillaume Lebaudy, paru dans la revue L’Alpe sur le lien entre Giono et la Durance, le film de commande qu’il a réalisé pour EDF et qui comprend cette chanson de Guy Béard, L’eau vive. L’histoire est formidable et j’ai décidé de la republier.

Il y a aussi des sujets qui me tiennent à cœur et que je cherche à faire coûte que coûte. C’est le cas par exemple de la pollution à l’arsenic issue de la mine d’or de Salsigne dans l’Aude. Ou dans le numéro huit, l’histoire des Doms, ces gitans du Moyen-Orient et de leur périple pour rejoindre l’Europe à travers l’Afrique. L’auteur, Thomas Abgrall est venu me voir en disant que cela ne pouvait être édité que par nous. Dans le numéro actuel, Feriel Alouti est venue me voir avec ce récit sur la destruction du Vieux-Port. J’ai aussitôt dit oui. C’est ce genre de rencontres qui fonde Gibraltar.

Avec un numéro par an, comment assurez-vous la rentabilité de la revue ?

Nous sommes d’abord partis sur deux numéros par an avant de s’apercevoir très vite que ça ne fonctionnerait pas. Un numéro par an c’est plus simple mais cela reste de l’acrobatie. Avec le confinement, cela s’est compliqué encore parce que toutes les rencontres, les salons ont été annulés. Et puis les libraires ont tendance à ne pas commander par crainte de ne pas vendre leurs stocks. Nous avons donc misé sur un crowdfunding pour assurer une part des préventes. Nous avons une aide du centre national du livre et un soutien de la région Occitanie qui nous aide à tenir. Nous faisons toute la distribution en librairies en direct. C’est compliqué mais cela permet de nous passer de coûteux intermédiaires.

Est-ce que vous réussissez à travailler avec des journalistes de la rive Sud ?

Peut-être pas assez. Je cherche avant tout des gens qui écrivent en français. Ce n’est pas toujours satisfaisant parce qu’il y a aussi une autre tradition de l’écrit, moins littéraire, plus universitaire.

Vous travaillez depuis Toulouse qui n’est pas bordé par la mer. Où s’arrête pour vous la Méditerranée ?

Elle n’a pas de limites ! (Rires). Elle est élastique. Quand on fait le portrait de Simon Abkarian et la trajectoire de sa famille depuis l’Arménie, c’est une histoire méditerranéenne même si ce n’est pas que ça. C’est pareil quand on publie un travail photographique sur le peuple des marais en Mésopotamie. Cela borde la mer rouge mais c’est aussi un histoire méditerranéenne. Même chose pour le papier sur Lisbonne dans le numéro 2020. Ce n’est pas en Méditerranée mais le récit de l’écrivain Jacques Houssay entre en résonnance avec le récit fictionnel sur la quête de Pepe Carvalho à Barcelone et le récit du retour de Laura Guien à Marseille. Elle-même vivait à Barcelone et était sommée de s’expliquer sur les effondrements de la rue d’Aubagne qui étaient très médiatisés en Espagne. La ville était perçue comme une capitale du tiers-monde. Son retour lui permet d’interroger la capacité de changement de l’endroit d’où elle vient.

Couverture du dernier numéro paru.

La revue Gibraltar est disponible à l’Odeur du temps, Maupetit et en commande sur le site de la revue ou en prévente sur kisskissbankbank.

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Commentaires

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  1. Calamity J Calamity J

    * sarko venait de lanceR

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  2. raph2110 raph2110

    La fille de parents républicains exilés que je suis, à toujours un pincement au cœur quand on évoque la guerre civile d’Espagne. C’est la grande Histoire qui a façonné, l’histoire de vie de mes parents et par ricochet la mienne. Aujourd’hui des deux côtés de la frontière, des femmes et des hommes recherchent encore les leurs et les fouilles en Espagne révèlent tous les jours des charniers d’hommes, de femmes républicains. De nombreuses familles en Espagne espèrent trouver en France la tombe d’un parents qui a dû fuir, la trace d’un frère ou d’une soeur dont ils ont été séparés à leur arrivée en France. Les familles sont confrontées à la barrière de la langue, à la compréhension de l’organisation de l’état civil, d’un accès impossible aux archives …bref rien n’est facilité dans les recherches.
    La France a opté pour le silence de l’Histoire pour éviter d’être confrontée à ses erreurs du passé et l’Espagne doit dépasser cette guerre dans l’intérêt du pays. Quand on connaît le parcours de ces républicains espagnols qui ont combattu le fascisme, avant d’être maltraités, ballottés de camps de travailleurs étrangers en camps de travailleurs forcés ou pour certains envoyés en camps de concentration et ce que l’Histoire a fait d’eux, ne mentionnant que très tardivement leur engagement dans la résistance française, il y a de quoi s’interroger aujourd’hui sur la place des citoyens du peuple dans la défense de la démocratie et de la lutte contre le fascisme ?
    Franco à garder la légion d’honneur remise par Pétain, les pays alliés (France, Grande Bretagne, USA) se sont assis sur les résolutions de l’ONU, ont reconnu Franco comme interlocuteur légitime pour représenter l’Espagne et de nouveaux accords commerciaux ont été scellés !
    Mon père quant à lui, ne reverra plus jamais ses parents et le sol espagnol. Sa présence en qualité de résistant FFI et dans l’armée française de Dijon jusqu’à Belfort pour pourchasser les soldats allemands, n’a jamais existé au regard de l’administration française !
    La France prompte a donner des leçons de moralité à d’autres pays, n’a jamais été en mesure de gommer cette tâche de son passé.
    Pour autant j’aime la France et respecte les valeurs que mes parents m’ont inculquées.

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