Avant Netflix, les mémoires de Varian Fry, trésor oublié des éditions Agone

Interview
le 15 Avr 2023
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La plateforme de vidéo à la demande a lancé le 7 avril sa mini-série "Transatlantique", consacrée aux aventures de Varian Fry, Américain envoyé à Marseille pendant la Seconde Guerre mondiale pour y sauver des réfugiés venus de toute l'Europe. Un personnage méconnu, dont la petite maison d'éditions de gauche Agone défend la mémoire depuis longtemps.

Dans les locaux de la maison d
Dans les locaux de la maison d'éditions, à Marseille. (Photo : LC)

Dans les locaux de la maison d'éditions, à Marseille. (Photo : LC)

Les locaux historiques de la petite maison d’édition contestataire, dans un vieil immeuble marseillais rue des Héros, sont en plein déménagement. Les petits livres blancs, typiques de l’esthétique Agone, s’empilent dans les coins et les bureaux se vident. Un grand ménage de printemps, loin bien loin des paillettes du lancement hollywoodien d’une série, vendredi 7 avril, consacrée à l’histoire de Varian Fry sur la plateforme Netflix. Pourtant, au cours des quinze dernières années, une bonne partie de la mémoire de ce journaliste américain était entretenue depuis ce coin anonyme du quartier Saint-Charles.

Depuis 2008, les éditions Agone étaient en effet le seul éditeur français des mémoires de Fry, sous le titre Livrer sur demande. Un texte méconnu, et pourtant un témoignage essentiel et incroyablement vivant sur la période du début de la Seconde Guerre mondiale à Marseille. En 1940, le reporter y est envoyé par un comité de soutien aux réfugiés tout juste créé pour monter le “centre américain de secours”.

Sa feuille de route : “mettre à l’abri” environ 200 intellectuels, artistes, écrivains, et certains militants de gauche allemands en leur permettant de quitter la France via des visas facilités par le département d’État américain. Mais très rapidement, Varian Fry, va prendre l’ampleur de la tâche : non seulement ses moyens sont très contraints, mais surtout, la liste de personnes à évacuer va s’étendre. Parmi les noms célèbres souvent rattachés à sa mission, ceux d’André Breton, de Marc Chagall ou Max Ernst, qui ont pu bénéficier de ses services.

C’est cette histoire – courte, car Fry doit quitter la France dès 1941 – que racontent ses mémoires. Si Agone, maison aux affinités très à gauche non dissimulées, a voulu faire vivre la légende, c’est forcément parce qu’elle voit dans ce parcours plus qu’un beau récit héroïque. Une lecture partisane, sujette à débat, mais foisonnante et documentée. Thierry Discepolo, directeur et fondateur d’Agone, évoque avec Marsactu quinze ans de compagnonnage entre Agone et Varian Fry.

On peut avoir l’impression que Varian Fry a longtemps été oublié. Avant la consécration soudaine de cette série Netflix, qui se préoccupait de sa mémoire à Marseille ces dernières années ?

Oui et non. Fry à Marseille a comme une sorte de double tutelle, une des deux est la vieille association Varian Fry qui a été longtemps localisée à l’ancien hôtel où il s’est installé en face des escaliers de Saint-Charles. Association qui a mené des activités, des colloques. Et un petit peu de lobbying, je pense, avec le consulat américain.

L’autre tutelle c’est nous, l’éditeur de son livre. Une des anomalies majeures, mais qui ressemble bien à cette ville et à la figure-même de Varian Fry, c’est qu’on n’a jamais réussi à avoir le moindre rapport entre les deux structures. C’est une étrange double tutelle qui n’est pas très efficace pour rendre compte de la mémoire de Fry.

Ensuite, il y a évidemment le fait que Marseille n’est pas la ville la plus marquée par la valorisation ni de sa culture, ni de son patrimoine, ni de son histoire, ni de rien du tout…

Pourquoi, justement, Agone a-t-elle décidé de prendre en main ce pan de l’histoire et de publier ses mémoires en 2008 ?

Nous sommes partis d’extrêmement loin. Notre édition n’est pas la première édition française. C’est Plon qui publie [en 1999, ndlr] le livre sous le titre La liste noire. Ils en vendent pas mal. Avec une couverture qui fait un contresens complet sur le livre. C’est juste après la Liste de Schindler, et puis on a presque l’impression que c’est un livre sur le maccarthysme alors que ça n’a rien à voir avec tout ça.
Edith Ochs, la traductrice, va très vite s’approprier cette figure. C’est très important. Qu’est-ce qui l’intéresse chez Fry ? La figure du Juste, la figure du journaliste américain qui vient en France pour exfiltrer les victimes juives notamment, de gauche, face à l’avancée nazie. Il n’y a pas de doute là-dessus. Dès la première édition, elle rajoute à l’édition française quelque chose qui n’existe pas, des articles inédits de Fry.

Charles Jacquier nous amène le livre. Ce qui l’intéresse, c’est que Fry, c’est la Résistance avant la Résistance.

Quand cette édition est épuisée, on la récupère parce que Plon considère que ce n’est plus rentable. Et on travaille évidemment avec Edith Ochs. La première chose qu’on fait c’est de compléter le dossier du Fry avant Fry. Des articles depuis 1935. Parce qu’il passe en Allemagne et y découvre les pogroms. L’autre partie se joue avec le directeur de la collection, Charles Jacquier. C’est lui qui nous amène le livre. Ce qui l’intéresse, c’est que Fry, c’est la Résistance avant la Résistance.
Charles Jacquier le met en regard avec une partie des luttes sociales et notamment la résistance de gauche et d’extrême gauche. Vous imaginez donc la totale divergence avec la réception officielle: la Villa Air-Bel Breton, les parties de cartes, le bon petit gars envoyé par la Première dame américaine [Eleanor Roosevelt, ndlr].

Cette rupture se retrouve dans la figure de Fry. Dans sa mission, c’est ça que met au jour le travail de Charles Jacquier : en fait, deux groupes font venir Fry ici. Vous avez aussi des syndicats juifs, dont le Bund [Union générale des travailleurs juifs] aux États-Unis, qui lui font confiance. Ils l’ont repéré comme un journaliste qui a compris ce qui se passe en Allemagne, dans un pays où tout le monde s’en fiche complètement. Et vous avez ensuite le département d’État américain et Roosevelt. Qui l’envoie, pour quoi ? Pour sauver les Breton, Lévi-Strauss et consorts… Donc Fry a deux missions quand il arrive ici. Et on en revient à la situation actuelle. Avec d’un côté l’histoire officielle, l’ambassade américaine, et de l’autre côté, nous qui nous inscrivons dans l’histoire et la lutte sociale.

Varian Fry à Berlin en 1935. (Crédit : Editions Agone)

Quel épisode de la Seconde Guerre mondiale est mis au jour par ce livre, selon vous ?

Ce moment d’histoire, qui se passe à Marseille, est court. Quelques mois. Mais il rend compte, de manière extrêmement précise, de l’évolution de la politique américaine. Quand Fry arrive ici, les États-Unis sont un pays neutre. Donc les alliés  de Fry ne vont pas être nécessairement ceux qui l’ont mandaté c’est-à-dire le département d’État américain. Mais tous les réseaux qu’il va se créer avec les immigrés – parfois très politisés – : Italiens issus de l’anti-fascisme, Espagnols issus de l’anti-franquisme, Allemands issus de l’anti-nazisme, juifs intellectuels, syndiqués… Ça, c’est son réseau. Et très vite sur place, ça va être aussi les réseaux ultra-politisés liés au trotskisme, plutôt que le PCF. Car on est à ce moment-là encore dans l’esprit du pacte germano-soviétique. Ce qu’on raconte c’est autant la figure de Fry qu’un morceau d’histoire politique qui déroge complètement aux standards, aux lieux communs de la période.

Donc, précisément, qu’est qui fait pour vous que Varian Fry est un héros de la gauche ?

Alors un héros de la gauche… J’aurais envie de dire : héros ne va pas et gauche non plus. Alors qu’en vérité oui, c’est une figure héroïque et oui, il est rattaché à l’histoire de la gauche. Si on lui avait dit “est-ce que vous êtes un héros de la gauche ?” je pense qu’il nous aurait regardés avec des grands yeux. Mais c’est une figure qui est motivée par l’anti-nazisme et l’anti-fascisme réellement. Ce n’est pas une position théorique, tous ses alliés sur place appartiennent à ce monde-là dans ce goulot d’étranglement qu’est Marseille à ce moment-là. Son numéro deux du centre américain de secours, Danny Bénédite, est un trotskiste qui a participé à structurer le maquis après le départ de Fry.

Ses alliances ici, c’est la gauche et l’extrême gauche syndicalistes, politiques, militantes, européennes de l’époque

Fry n’a aucune appartenance politique marquée très forte. En revanche, ses alliances ici, c’est la gauche et l’extrême gauche syndicalistes, politiques, militantes, européennes de l’époque. D’ailleurs cela a posé évidemment beaucoup de problèmes au département d’État américain. Il était d’accord pour qu’on lui amène des peintres, des intellectuels, des écrivains, des chercheurs mais pas le tout venant juif dont il ne voulait pas. Et encore moins des syndicalistes et des militants de gauche et d’extrême gauche.

André et Jacqueline Breton, Max Ernst et Varian Fry. (Crédit : Editions Agone)

Pour Agone, quelle importance comporte ce livre ? Combien d’ouvrages ont été vendus ?

Les ventes ne sont pas flambantes, je ne suis même pas sûr qu’on ait dépassé les 6000 exemplaires pour des raisons de communication, certainement. Mais il y a une autre raison, c’est qu’il est beaucoup plus facile de vendre la villa Air-Bel et les jolis dessins des surréalistes que de vendre tout ce que je vous ai raconté avant. Mais ça aussi c’est la ligne éditoriale d’Agone, on fournit des analyses qui sont à contre-pied de l’idéologie dominante. Le cas Fry est exemplaire, pour ça.

C’est un journaliste, petit bourgeois démocrate – je pense -, américain. C’est presque monsieur-tout-le-monde qui par sa conscience et par ses valeurs, prend la mesure du danger et se donne les moyens d’agir. Dans notre ligne éditoriale, cela a une place centrale. L’histoire officielle n’est pas fausse. Notre boulot en tant qu’éditeur c’est de corriger cette histoire non pas en disant que c’est faux, mais en changeant le tableau. Notre travail c’est d’ajouter cet élément de vérité, en faisant monter les acteurs inhabituellement mis en avant, tels que Fry.

Comment expliquez-vous le fait que vous soyez restés, pendant 15 ans, les seuls détenteurs, ou presque, de ses mémoires jusqu’à Netflix ?

Vous me posez une question difficile. Un ou deux films, quelques reportages ou documentaires, ont été réalisés. Mais sont restés totalement invisibles. Les agents littéraires américains, ça fait des années qu’ils nous parlent d’un film. Je me souviens d’un projet de film avec une grosse production américaine où Fry devait être joué par… Tom Cruise ! Ce qui est légèrement effrayant. Mais Netflix c’est encore plus effrayant dans une certaine mesure. On va devoir encore plus travailler pour expliquer : “Non ce n’est pas un personnage de cartoon, ce n’est pas un boy scout qui représente la mission éternelle et universelle des USA au chevet des droits de l’Homme et contre les régimes autoritaires”. [Ndlr : cet entretien a été réalisé avant la sortie de la série]

L’entrée du centre américain de secours dans ses locaux rue Grignan. (Crédit : Editions Agone)

Pour vous, quelle image offre-t-il de la ville ?

Très sympathique. On voit bien qu’il réussit par ses contacts à se glisser dans la population et bénéficie avec beaucoup d’intelligence des alliances. Il se glisse comme un poisson dans cette ville populaire, dans cette ville de carambouille… Ce n’est pas toujours facile, il tombe sur des escrocs. Une partie est particulièrement intéressante : quel est son principal allié ? C’est un commissaire de police ! La police pétainiste locale va plus l’aider que l’État américain. Parfois même les douanes sont assez souples. Cela donne une image de la ville populaire, avec des valeurs populaires que sont l’entraide, la fidélité, le sens de la justice. Toutes des valeurs cardinales que la ville se plaît à incarner.

Livrer sur demande, Varian Fry, 504p., 15 euros, Éditions Agone agone.org

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Commentaires

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  1. Christian Christian

    ATTENTION !!! A revoir le paragraphe où est rapidement mentionnée “la vieille association Varian Fry”, paragraphe inexact et incomplet.
    Ce n’est pas Agone comme la tonalité de l’article pourrait le donner à penser, qui est l’acteur principal de la mise en lumière de Varian Fry, mais Jean-Michel Guiraud, l’un des historiens spécialistes de Marseille sous l’Occupation et fondateur de cette association Varian Fry pas si “vieille”.
    Dont en outre l’adresse n’est pas celle indiquée dans l’article qui a besoin d’une mise au point.

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  2. MarsKaa MarsKaa

    Article très intéressant ! Je ne savais pas qu’il y avait cette opposition entre la (petite) association Varian Fry et la (petite) maison d’édition, quel dommage !
    C’est un personnage et une histoire oubliée de Marseille, qui méritent une mise en valeur tant il y a de fils à tirer à partir de ces quelques mois d’activité de V.Fry à Marseille.
    J’ai pu toutefois assister à une intervention de l’association Varian Fry, autour il me semble d’une expo, en milieu scolaire, et c’était fort intéressant, je n’en ai pas gardé une image de “heros du gouvernement américain” : il avait bien ete expliqué par le ou les intervenants qu’il s’était retrouvé sans moyens, à agir seul ou presque, et qu’il cherchait à sauver des intellectuels de gauche.
    Netflix va en faire un heros de série, ça ne colle a priori ni à l’époque ni au personnage..
    Par contre cet article me donne envie de lire ses mémoires, merci les éditions Agone !
    Et vivement un véritable espace dédié à la 2de guerre mondiale dans un musée d’histoire de Marseille. Il y a tant de choses à raconter, des historiens et historiennes ont des choses à dire, et des temoins il en reste encore un peu..

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  3. mrmiolito mrmiolito

    Et donc, moi qui le connaissais juste de réputation et qui suis en train de finir le visionnage sur Netflix : la série n’est pas exemple de défauts… et je ne sais pas encore quelle part est romancée (car je ne veux pas me “spoiler” la fin ;-).
    Mais une chose qu’elle ne fait pas, est d’en faire un héros américain soutenu par les américains ! Certainement pas. Personnage montré comme courageux, un peu paumé mais débrouillard, improvisant de son mieux dans un contexte fluctuant. Je ne pense pas, a priori, qu’elle trahisse la mémoire de son action (même si tout est un peu trop “propret” et notamment la rue marseillaise qui est manifestement… aixoise).
    Bref je pense que la série, plaisante, fait oeuvre utile ne serait-ce que pour la mémoire (ex : interactions avec le Camp des Milles, dont on ne rappellera jamais assez l’existence).

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    • Lisa Castelly Lisa Castelly

      Bonjour, en effet, je partage aussi votre avis après avoir vu les premiers épisodes. Nous aurions dû préciser (et je vais l’ajouter de ce pas) que l’entretien a été réalisé avant la diffusion de la série. Les craintes de Thierry Discepolo sont donc exprimées a priori.

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  4. Maryse Hakenholz Maryse Hakenholz

    Merci de donner accès à cette facette de Varian Fry grâce au travail des Editions Agone

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  5. bernie73 bernie73

    Bravo.

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