Au procès du psychiatre de l’AP-HM jugé pour viols, une décennie d’alertes sans réaction
Trois anciens cadres du pôle psychiatrie de l'hôpital Sainte-Marguerite ont témoigné au procès de Marc Adida, médecin accusé de viols sur des patientes. Tous avaient été destinataires d'alertes, sans parvenir, disent-ils, à mettre leur collègue hors d'état de nuire.
Couloir du palais Monclar, à Aix-en-Provence, qui abrite la cour criminelle. (Photo : CMB)
La première alerte date de 2010, année de prise de fonction du psychiatre Marc Adida à l’Assistance publique – Hôpitaux de Marseille (AP-HM) ; la dernière date de 2020, année de l’enquête pénale. Entre les deux, une décennie, sept expertises réalisées sur ce professionnel de santé, un nombre incalculable de patientes et de collègues inquiètes, au moins quatre faits rapportés de viols sur des patientes. L’une d’elles s’est suicidée au sein même de l’hôpital Sainte-Marguerite, où Marc Adida pratiquait jusqu’à son placement en prison en 2020. Les trois autres victimes présumées sont aujourd’hui sur le banc des parties civiles, à la cour criminelle d’Aix-en-Provence. Aux côtés d’une quatrième femme, qui accuse son ancien psychiatre d’un baiser forcé. Pour cette agression sexuelle et ces viols, le psychiatre encourt vingt ans de prison.
Le deuxième jour du procès de Marc Adida a été en partie consacré à cet environnement si particulier qu’est la psychiatrie, afin de mieux interroger la réaction, et surtout les absences de réaction, de la hiérarchie de l’AP-HM. Pourquoi a-t-il fallu attendre un baiser forcé en 2020, rapporté par une patiente à l’équipe de l’hôpital, pour que cette dernière transmette un signalement à la justice ? Ce 1er avril, les différents témoins appelés à la barre n’ont pas vraiment réussi à répondre à cette question.
Le premier d’entre eux, Jean-Claude Samuelian, est chef de pôle, donc le supérieur hiérarchique de l’accusé. Même si, cela sera rappelé à maintes reprises par plusieurs témoins, les médecins sont “autonomes”. Le professionnel est interrogé sur divers épisodes importants. Le premier a lieu en 2013, lorsque Marc Adida envoie des mails sibyllins à une quarantaine de membres du personnel de l’AP-HM, dont Jean-Claude Samuelian. Il y est question de calculs chiffrés, d’alphabets codés et de vérité cachée. Bref, de complot.
À cette période, Marc Adida sort tout juste de trois mois d’hospitalisation sous contrainte après avoir tenté d’étrangler sa femme. Aujourd’hui, à l’heure du procès, les experts psychiatres s’accordent pour dire que l’accusé souffre de bipolarité. Mais à l’époque, le diagnostic est moins clair. “Cela n’empêche que ce mail est particulièrement extravagant. Vous n’avez pas le souvenir d’avoir réagi ?”, interroge une avocate de partie civile. “Très sincèrement, je ne sais pas”, évacue le témoin. Qui précise : “Dans la mesure où l’examen médical avait autorisé Marc Adida à reprendre son activité professionnelle, on ne pouvait pas faire grand-chose.”
Médecin “lanceur d’alerte”
Vraiment ? Le deuxième témoin, Christophe L*, semble prouver le contraire. Qualifié de “lanceur d’alerte” par une avocate, ce dernier dirigeait l’un des trois services de psychiatrie de l’hôpital Sainte-Marguerite. Ce n’était pas celui où Marc Adida travaillait et pourtant, Christophe L* a été témoin de nombreuses situations problématiques. Déjà, le médecin remarque que plusieurs patientes de l’accusé semblent être sous son “emprise”. “Elles n’avaient pas la distance nécessaire pour leur prise en charge. J’étais aussi très inquiet par les prescriptions médicamenteuses, qui étaient extravagantes et comportaient toute une série de médicaments qui étaient souvent les mêmes”, ajoute-t-il.
L’Ordre des pharmaciens a formulé de multiples alertes au sujet de ces prescriptions. Marc Adida avait aussi la réputation de consommer lui-même de nombreux médicaments. Un “usage massif de toxiques”, décrit son ancien collègue. Qui ajoute : “Je ne comprenais pas que les gens ne voyaient pas cela !”
À partir de l’année 2013, Christophe L* dit se retrouver “au milieu d’un complot”, Marc Adida étant persuadé que son confrère veut nuire à sa vie personnelle et professionnelle par tous les moyens. Christophe L* se sent “en danger” et multiplie les alertes. “Entre 2013 et 2014, je suis allé voir peut-être vingt fois les responsables hospitaliers en leur demandant de protéger expressément mes proches, le personnel et les patientes de Marc Adida”, s’émeut-il.
Classée sans suite
Le pire arrive le 26 janvier 2016 à 18 h 30, lorsqu’il reçoit le mail d’une ancienne patiente, aujourd’hui partie civile. Elle est à l’époque suivie par Marc Adida. “Ce qu’elle me décrit est épouvantable. Je lis des viols, je lis une tentative de meurtre par étouffement. Je lis aussi qu’elle écrit : « Je suis amoureuse de lui, c’est de ma faute ».“ Là, il informe la direction de l’AP-HM, la direction de l’ARS, le procureur de la République. Autant de courriers versés à la procédure. La victime dépose plainte. Puis se rétracte. La plainte sera classée sans suite.
Et Marc Adida, après être de nouveau passé devant un collège d’experts, sera une fois encore autorisé à traiter des patients. “Pour moi, c’est une faillite, ce qu’il s’est passé, dans mes responsabilités. Je n’étais pas responsable de Marc Adida, mais j’aurais dû trouver un moyen pour arrêter tout cela”, conclut le témoin, très ému.
Le troisième témoin a été, lui, supérieur hiérarchique direct de Marc Adida. Nommé Jean Naudin, il diagnostique chez le psychiatre accusé ce qu’il appelle “un état maniaque un peu atypique”, et ce, dès 2013, année de son hospitalisation. “Il prend un médicament contre l’hyperactivité, mais dans des doses bien supérieures aux limites du marché. Je lui prescris des doses moindres”, détaille le professeur, toujours d’une petite voix à peine audible pour la salle d’audience.
Puis la nuit de Pâques de cette année 2013, il y a ce violent passage à l’acte, où Marc Adida étrangle son épouse. C’est Jean Naudin qui appelle les pompiers, amenant à son internement sous contrainte. Lorsque Marc Adida sort de psychiatrie, Jean Naudin propose de le reprendre dans son service. “C’est certainement l’acte auquel j’ai participé qui est le plus étrange… J’ai fait pour lui ce que j’aurais fait pour mes autres patients : le réinclure dans son milieu professionnel, tout en gardant une surveillance”, détaille-t-il.
“Vol au-dessus d’un nid de coucou”
Question d’un avocat de parties civiles : “Quelle partie de Marc Adida préservez-vous ? Le patient ? Ou le collègue ? Les patientes ne doivent-elles pas elles aussi être protégées ? Je suis désolé, mais d’un point de vue très extérieur, votre histoire, elle ressemble un peu à Vol au-dessus d’un nid de coucou !” Réponse de Jean Naudin : “Je comprends ce que vous dites. Mais du moment qu’il avait été autorisé à pratiquer, je ne pouvais pas l’interdire.”
Jean Naudin adresse aussi un mot aux victimes. Mais personne ne l’entend. “Parlez plus fort !”, s’impatiente le président de la cour. Le témoin reprend, toujours à côté du micro : “Je souhaite leur dire que nous sommes tous concernés en tant qu’hommes, et que si on leur doit de la compassion et des excuses, je serai le premier, car je suis chef de service.” Et de conclure : “C’est paradoxal de voir comment, dans un service de psychiatrie où la parole est au cœur de notre pratique, on a pu être aussi dysfonctionnel.”
Surtout que, comme le soulignera le président à plusieurs reprises, les autorités judiciaires ont été destinataires de quatre constitutions de parties civiles, mais aussi de très nombreux autres témoignages d’anciennes patientes ou collègues de Marc Adida. Laissant à penser que l’enquête examinée par la cour criminelle d’Aix-en-Provence n’est qu’une partie de l’histoire que l’institution hospitalière a voulu contenir entre ses murs. Marc Adida n’a pas dit un mot face à ses anciens collègues. Ce mercredi, c’est la voix des victimes qui sera entendue.
* Le témoin a été anonymisé.
Commentaires
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Ces disfonctionnements, cette chappe de silence, ces atermoiements, ce copinage entres collègues, la justice aux abonnés absents sont insupportables et indignes. En attendant, les patientes souffraient et souffrent. J’écrirai la même chose si je devais “commenter” l’affaire Le Scouarnec : mêmes éléments, mêmes situations d’étouffement et d’inertie, bizarre…
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Et l’Ordre des Médecins, dans tout ça, où est-il? Long et profond mutisme de sa juridiction disciplinaire, étrange….. Nous sommes là dans un entre-soi criminel qui amène un supérieur administratif de ce médecin, reconnu toxicomane, interné sous contrainte après une tentative de féminicide, auteur de documents complotistes adressés à des confrères, à le réintégrer dans son service! Incroyable!
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Toutes proportions gardées, la passivité des pairs fait penser à celle dont ont bénéficié Raoult et ses proches, en dépit de leur comportement inqualifiable durant la pandémie de covid. L’entre-soi cultivé par les professions de santé, qui prétendent régler en interne les dérives déontologiques et professionnelles, trouve ses limites au détriment des patients, et ici de façon tragique.
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Corporatisme aveugle …
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L’aphm a une responsabilité après tant d’alerte , ils n’ont rien fait. Tout le monde le savait .
Lorsque cela a été médiatisé, ils se sont mis partie civile pour se couvrir . Trop de défaillances de leur part. C’est écœurant.
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