Retour au 37 rue Thubaneau où l’insalubrité n’a pas bougé

Actualité
Lisa Castelly
24 Nov 2018 6

L'effondrement des plusieurs immeubles rue d'Aubagne le 5 novembre dernier a entraîné une déferlante d'évacuation d'immeuble, dont la situation était bien souvent déjà connue des services de la Ville. C'est le cas du 37, rue Thubaneau, grignoté par l'humidité, où Marsactu s'était rendu il y a deux ans. Portrait d'un immeuble insalubre et de ses locataires désemparés, mais déterminés.

L'entrée du 37, rue Thubaneau. (Image LC)

L'entrée du 37, rue Thubaneau. (Image LC)

Au pied du 37, rue Thubaneau, un homme de noir vêtu et aux cheveux blancs inspecte l’interphone, puis interpelle, furieux : “Ce n’est pas possible, il y a encore des gens là dedans ? Des immeubles se sont effondrés et on laisse du monde vivre ici ?”. L’homme est un simple voisin, et se souvient d’une intervention des pompiers, en 2016 : deux enfants avaient traversé le plancher du premier étage, atterrissant dans la cage d’escaliers. Ils s’en étaient miraculeusement sortis indemnes. À l’époque, un premier arrêté de péril avait été pris par la Ville et Marsactu avait rencontré plusieurs de ses voisins dans cet immeuble de Belsunce, rongé par l’humidité (Lire notre article).

En poussant la porte du 37, rue Thubaneau aujourd’hui, d’un regard, il est clair que rien n’a changé depuis deux ans. Si la façade reste agréable à l’œil, on est immédiatement détrompé au premier pas à l’intérieur. Le sol de l’entrée est jonché de copeaux de bois provenant de plinthes et des marches d’escaliers rongées par le temps mais certainement aussi par les rats. Partout, le blanc des murs est marqué par des traces d’humidité importantes, marques jaunâtres, cloques et plâtre décollé, en petits morceaux au sol. On retrouve aussi la sensation étrange des marches en colimaçon qui penchent de façon inquiétante vers l’intérieur.

“Ceux qui restent aujourd’hui dans l’immeuble n’étaient pas là à l’époque et personne n’a conscience de ce qu’il s’était passé, de ce qu’il y a sous la peinture”, explique Alice Vezies, déjà rencontrée en 2016. Elle reconnaît ne pas avoir eu la force jusqu’ici de quitter son petit appartement sous les toits avec terrasse malgré le sol qui s’affaisse et la cage d’escalier insalubre. “Je l’aimais tellement cet appart”, avoue-t-elle. Avec sa voisine Sarah, elles ont décidé de faire intervenir les pompiers dans l’immeuble le 8 novembre dernier, trois jours après les effondrements rue d’Aubagne.

“Faites votre valise”

Après inspection des lieux, les pompiers ordonnent d’évacuer le 4e étage, où vit Alice Vezies. “Faîtes votre valise, vous ne revenez pas chez vous de sitôt”, tranchent les pompiers en constatant les marches d’escalier imbibées d’eau, le palier instable et surtout un trou dans la toiture. La jeune femme a immédiatement été prise en charge par les services de la Ville en se présentant à l’accueil installé à la mairie de secteur. “On m’a dirigée vers l’hôtel BNB du Vélodrome, en arrivant il y avait même des croquettes pour mon chat !”. Sarah, qui vit au 2e étage est autorisée, tout comme son colocataire, à rester, mais guère rassurée.   

Depuis le tandem de locataires déterminées parcourt le centre-ville chaque jour pour se joindre à toutes les manifestations, tous les rassemblements du collectif Noailles en colère, et interpeller les journalistes qui s’y trouvent. Alice tient chaque matin dans la salle de petit-déjeuner de son hôtel des “réunions de crise” informelles où elle conseille les autres évacués qui ont vite identifié dans l’énergique brune une personne ressource. Première urgence pour elle : récupérer sa caution et obtenir une aide financière pour pouvoir déménager.

Délabrement

Un tour de l’immeuble permet de comprendre la dégradation permanente qu’il a connu depuis plusieurs années, voyant les locataires fuir dès qu’ils en ont l’occasion. Au premier étage, la mère d’un des petits garçons passés à travers le plancher a fini par quitter l’appartement qui donnait des cauchemars à son fils depuis sa chute. Des squatteurs occupent régulièrement les lieux, témoignent les autres occupants.

Au deuxième, sont installés Sarah et son colocataire, dans un spacieux appartement auquel elle a donné un coup de frais salutaire, îlot au milieu du délabrement. Au troisième une famille, décrite comme très précaire, est partie il y a un mois, et les portes de l’appartement demeurent ouvertes aux quatre vents. De quoi découvrir un appartement glauque et défraîchi. Dans la cuisine tombent des gouttes d’eau. Au vu des taches sur le plafond, cela ne date pas d’hier. “Même les squatteurs n’en veulent pas tellement c’est pourri”, commente Alice Vezies.

Le plafond de la cuisine de l’appartement du 3e étage. (Image LC)

Le petit appartement du dessus est, selon les voisines, occupé par plusieurs hommes, qui sous-louent à l’ancien occupant ce qui a tout l’air d’un taudis. C’est de là que viennent la plupart des fuites d’eau : au plafond, les pompiers ont découvert un important trou à ciel ouvert laissant passer directement l’eau de pluie. La principale raison de l’évacuation. À cet étage, le palier, gorgé d’eau, montre une profonde fissure qui décourage de s’y aventurer. Alors qu’ils auraient du être évacués, comme leur voisine de palier, les sous-locataires continuent de vouloir rester dans l’appartement au plafond ruisselant et au sol imbibé. Ils sont très certainement sans-papiers et ne tiennent pas à se présenter au guichet municipal, malgré les tentatives d’Alice et Sarah pour les en convaincre.

“Le péril s’est arrêté à notre porte”

Le matin de notre visite, le colocataire de Sarah, Ivan, est absolument seul dans l’immeuble. Ils en sont les deux derniers occupants légitimes. “C’est vrai que ça tape sur le moral, concède-t-il. En arrivant ici, je voyais bien que l’immeuble était un peu… lugubre, mais je n’étais pas au courant du passif et l’appartement était tout neuf grâce à Sarah. Aujourd’hui malgré tout ce qui s’est passé, on nous laisse là. C’est comme pour le nuage de Tchernobyl, le péril s’est arrêté à notre porte…” 

Les paliers des 3e et 4e étages comportent d’importantes fissures. (Image LC)

Si la sécurité civile a bien fait évacuer le 4e étage, aucun arrêté de péril n’est encore venu confirmer la situation. Un technicien de la Ville, et deux experts judiciaires se sont rendus sur place le 9 novembre. Selon les occupants qui étaient présents, le débat qui les a occupé était de trancher entre insalubrité et péril, deux possibilités aux conséquences différentes, que les relevés techniques ont du trancher. Le rapport de ces derniers viendrait d’être remis, selon nos informations, et un arrêté de péril portant sur la toiture pourrait enfin en découler, deux semaines après l’expertise. “Le problème c’est avant tout le manque d’entretien, qui cause l’état vétuste de l’ensemble, mais il n’y a pas de péril sur l’ensemble de l’immeuble”, glisse l’un des experts sous couvert d’anonymat. En attendant, l’heure est donc au statu quo : les habitants du 2e maintenus chez eux, les sous-locataires sous un toit qui laisse passer l’eau, malgré l”évacuation obligatoire et Alice Vezies à l’hôtel aux frais de la Ville, au moins jusqu’à ce lundi.

Le propriétaire se déclare “ruiné par cette affaire”

Dans l’immeuble, une seule amélioration concrète de la situation a été constatée depuis la visite des experts, une nouvelle serrure a été posée sur la porte d’entrée, rendant les intrusions de squatteurs plus difficiles. Car pour le reste, propriétaire et syndic sont aux abonnés absents depuis longtemps. “On n’a aucun moyen de communication avec eux”, souffle Ivan. Ou plutôt, il a fallu à Alice et Sarah beaucoup d’énergie pour obtenir de faibles réponses. Après la visite des experts, celles-ci ont se sont rendues directement au siège de leur syndic, géré par l’agence Michel-de-Chabannes. Elles ont alors découvert que celui-ci n’est plus responsable de l’immeuble depuis le 31 octobre, après une décision du propriétaire. Contactée, l’agence n’a pas souhaité commenter.

Les deux jeunes femmes ont donc sonné à la porte de ce propriétaire jamais rencontré, qui, après plusieurs coups de sonnette déterminés a fini par ouvrir. Très âgé, et visiblement dépassé par la situation, Claude Frandji n’a eu que peu de réponses à leur donner, et n’a pas encore désigné un nouveau syndic pour prendre le relais. Joint par Marsactu, il reproduit le même argumentaire, assurant avoir “fait beaucoup de réparations, pour presque 200 000 euros”. Des travaux qui ont principalement eu lieu en 2011 et pour lesquels il a reçu une subvention de l’ANAH (Agence nationale d’amélioration de l’habitat) de “30 ou 40 000 euros”Il déplore que l’immeuble ait depuis été “saccagé, mal habité” et le syndic ne s’est selon lui “pas vraiment occupé” de la situation. Le 37, rue Thubaneau est dans sa famille depuis “plus de cent ans”, explique-t-il. Il se déclare aujourd’hui “ruiné par cette affaire” et trouve la situation “dure à supporter”. 

Une condamnation par la justice en 2017

Il ne peut pourtant pas ignorer les torts qui lui sont reprochés dans la gestion de son immeuble. Le 2 juin 2017, le tribunal d’instance de Marseille l’a condamné à verser plus de 5000 euros à l’ancienne locataire du deuxième étage, Anne-Claude Ruet pour avoir manqué “à son obligation de délivrer un logement répondant aux caractéristiques de décence”. Dans son mémoire, l’avocat de la plaignante énumère une liste impressionnante d’alertes lancées par les locataires, mais aussi la mise en demeure notifiée par les services d’hygiène de la Ville au syndic en mai 2016. Visiblement en désaccord avec la décision du tribunal, le propriétaire a décidé de faire appel. Dans ses conclusions, son conseil le décrivait comme “victime du comportement des occupants de l’immeuble, d’actes de vandalisme et de la carence des services de l’hygiène de la Ville de Marseille quant à la problématique liée à la prolifération des rats”.

Anne-Claude Ruet, qui avait, entre autres choses, vu le plafond de son appartement du deuxième étage s’effondrer un soir d’été, garde un souvenir douloureux de ces mois passés à alerter sans être entendue. Selon elle, la réfection des canalisations demandée par l’arrêté de péril de 2016 n’a jamais été réalisée. “À l’époque, je m’étonnais du manque d’intérêt général quand j’évoquais la situation. Ça semblait normal. Il y a beaucoup de complaisance par rapport à ces sujets je trouve, et ça donne des situations tragiques”. Deux ans plus tard, il a fallu l’électrochoc dramatique de la rue d’Aubagne pour que les regards se tournent de nouveau vers le 37, rue Thubaneau.

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