Après 25 ans et neuf heures de conseil municipal, la gauche unie reprend Marseille

Actualité
par Jean-Marie Leforestier & Lisa Castelly
le 4 Juil 2020
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Michèle Rubirola a revêtu samedi l'écharpe tricolore de maire de Marseille. La candidate du Printemps marseillais a pu obtenir une majorité absolue de 51 voix au terme d'âpres négociations avec Samia Ghali.

Jean-Claude Gaudin remet l
Jean-Claude Gaudin remet l'écharpe à Michèle Rubirola (Image Emilio Guzman)

Jean-Claude Gaudin remet l'écharpe à Michèle Rubirola (Image Emilio Guzman)

Et Jean-Claude Gaudin s’en va. Il s’est engouffré à l’arrière d’une voiture et a quitté l’hôtel de ville, seul. À quelques pas de là, Michèle Rubirola est acclamée par une foule de ses soutiens massée depuis des heures. Quelques minutes auparavant, le maire de Marseille depuis 25 ans est sorti de son bureau où il patientait pour lui transmettre l’écharpe tricolore.

Aux côtés de la – elle tient à cet article – nouvelle maire de Marseille, on retrouve ceux qui l’ont propulsée sur le devant de la scène dont le socialiste Benoît Payan ou la fondatrice du collectif Mad Mars pour l’alternance à Marseille, Olivia Fortin. Au terme de six heures d’un conseil municipal sous haute tension, l’accueil réservé par la foule à la nouvelle équipe municipale est une explosion de hourras. Dans l’hémicycle au cours du second vote qui allait voir Michèle Rubirola l’emporter, la petite musique des “On a gagné !” filtrait par les portes entrouvertes, éclairant les visages des conseillers municipaux du Printemps marseillais, tandis qu’un vent de crispation circulait dans les rangs de la droite.

Aux côtés de Michèle Rubirola qui entame un long bain de foule, on trouve aussi Samia Ghali, tout sourire. Au bout du suspense, la sénatrice des quartiers Nord a finalement accepté de renoncer au poste de première adjointe, promis à Benoît Payan contre celui de deuxième adjointe et quatre autres postes pour ses proches, dont Lisette Narducci qui l’avait rejointe la veille. “Je ne voulais pas que Marseille soit triste et divisée”, explique-t-elle à la presse. “Elle a reculé, elle s’est sacrifiée, il faut la remercier pour ça”, souffle un de ses partisans. Mais pas sans contreparties.

Michèle Rubirola sort de l’espace Bargemon après avoir été élue maire, avec à ses côtés ses colistiers et Samia Ghali. (Image LC)

Suspensions à la chaîne

Les négociations entre la gagnante des 15e et 16e arrondissements et le Printemps marseillais ont été âpres. Tout la matinée les allers-retours entre les deux équipes n’ont pas cessé. “Quelle image on donne”, ont soufflé beaucoup de nouveaux élus, se sachant observés par les caméras de la France entière. Au premier tour de vote, Samia Ghali a présenté sa candidature, empêchant l’éclosion d’une majorité, tandis que le RN ne prenait pas part au vote. Les discussions se sont poursuivies tout au long de la journée, en séance, mais surtout lors de longues suspensions accordées sous la présidence conciliante de Marguerite Pasquini, élue ghaliste et future adjointe au maire de l’alliance de gauche.

Elle avait récupéré le rôle après que celui à qui il était dévolu, Guy Teissier, a renoncé à diriger les débats. Il jugeait cette fonction incompatible avec sa candidature au poste de maire. Pour beaucoup, les jeux étaient alors faits. “Certains me l’ont reproché, reconnaît le député LR. Mais j’estimais qu’en étant candidat, je ne pouvais présider la séance”. Sa remplaçante, fidèle de Samia Ghali, procède aussitôt à une suspension de séance à la demande de Michèle Rubirola comme de sa tête de liste.

Guy Teissier aura tout de même réussi à réunir toute la droite, ralliant les voix des dissidents Marine Pustorino et Bruno Gilles et tuant dans l’œuf la candidature au perchoir de Lionel Royer-Perreaut. Mais il se sera arrêté là : toute la journée, la droite a été une lointaine spectatrice des travaux de la gauche, tuant le temps en attendant son inéluctable déboulonnage de l’hôtel de ville.

Tout juste Yves Moraine, jadis président du groupe majoritaire, a pris la parole pour dénoncer des manquements, notamment “les intimidations” à l’extérieur de l’hémicycle mais aussi les suspensions trop longues. “Si à chaque fois ça se passe comme ça, je leur souhaite bien du courage”, raille à son tour son camarade LR Didier Réault. Après avoir déposé son bulletin dans l’urne, Martine Vassal est saluée par des applaudissements de son camp, rappelant que si son nom n’était plus sur le bulletin, c’est elle qui avait mené la bataille électorale durant de longs mois. Quelques instants plus tard, elle leur donnera le feu vert d’un vif signe de la main pour faire de même à l’intention de la nouvelle maire.

Nouveau discours

Sur le coup de 15 heures, le résultat des urnes a donc été respecté et Michèle Rubirola a pu prononcer le discours d’une maire du changement. Elle cite Blaise Cendrars et fait résonner dans l’hémicycle un discours aux fortes tonalités de gauche. La nouvelle maire annonce vouloir s’adresser “à toutes les Marseillaises et tous les Marseillais”, à commencer par les “« gens de peu », ceux qui vivent avec moins de 950 € par mois, aux « gens de rien », ceux à qui il ne reste que leur dignité, à tous ceux qui souffrent de la misère et de la pauvreté”. Des paroles qui suscitent un silence indifférent chez LR, et des remous côté RN quand elle déclare : “aux enfants d’immigrés de plusieurs générations, qui peuvent parfois se sentir à la marge, vous êtes chez vous à Marseille”.

Au deuxième tour de vote, Michèle Rubirola est élue maire, sous les applaudissements de son camp. (Image LC)

Le mandat ne s’annonce pas de tout repos pour la nouvelle maire qui entend aussi lutter contre “le clientélisme” et “la fatalité” qui selon elle gagne trop souvent Marseille. Cette élue qui abhorre les conflits va devoir gérer pendant six ans une majorité ric-rac, rabibochée en dernière minute. En son sein, aucune voix ne devra manquer dès le vote du budget qui doit avoir lieu avant le 31 juillet et tout au long du mandat. “À 51 élus, tout le monde peut casser les pieds, même moi, regrettait une “petite élue”. Tu dis “ça va pas ça”, tu votes pas le budget et tu fais sauter le maire. Ma crainte, c’est que cela nous empêche d’agir”. Lors d’un point presse à la fin de la journée, Olivia Fortin qui sera 4e adjointe au maire, a rappelé les bases du programme pour les 100 premiers jours de mandature : audit financier et foncier, “travail sur l’équipe de direction”, chantiers autour du logement et à plus court terme, programmation de loisirs “pour ceux qui ne partiront pas en vacances” cet été, ouverture prolongée des parcs et préparation de la rentrée des classes de septembre.

Leur ambition de changer Marseille sera d’autant plus difficile à mettre en place si, jeudi, la nouvelle majorité municipale se retrouve marginalisée au sein de la métropole. La droite entend bien y prendre sa revanche et Martine Vassal en garder la présidence. Michèle Rubirola, qui étrennera ses nouveaux habits, va devoir déjà s’imposer.

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Jean-Marie Leforestier
Journaliste | jm.leforestier@marsactu.fr
Lisa Castelly
Journaliste

Commentaires

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  1. Tarama Tarama

    Bravo au printemps marseillais et Michèle Rubirola pour cette campagne. Je n’étais pas très optimiste tant Marseille semblait engluée éternellement dans ses vicissitudes. Et maintenant ça y est, l’opportunité du changement, même si rien ne sera facile… (je pense déjà au “syndicat majoritaire”).

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  2. Zumbi Zumbi

    On va découvrir que
    1- le syndicat dont Gaudin est membre d’honneur(sic) n’est peut-être pas si majoritaire que ça, à partir du moment où il n’aura plus aucun passe-droit et ne sera plus un passeport pour l’embauche de bras cassés et de colleurs d’affiches LR ;
    2- les vrais syndicalistes, il y en a aussi à FO, ne seront pas fâchés de voir disparaître des pratiques (et des personnages) qui déshonorent leur confédération à Marseille, même si cela passe par jne cure d’austérité pour celle-ci ;
    3- il n’y a pas besoin de chasse aux sorcières, juste de s’adresser à tous les interlocuteurs représentant les personnels et les écouter tous avant de négocier avec tous : ce serait une révolution douce mais radicale dans notre ville, la fin d’un certain type de privilèges.

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    • MarsKaa MarsKaa

      Tout à fait !

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    • Electeur du 8e © Electeur du 8e ©

      La loi dispose que l’employeur doit négocier avec tous les syndicats représentatifs, c’est-à-dire tous ceux qui ont obtenu au moins 10 % des voix aux élections professionnelles. C’est l’une des (nombreuses) lois que Gaudin ignorait tranquillement, en recevant exclusivement le syndicat dont il était membre “donneur”… Si tranquillement d’ailleurs que lorsque FO a obtenu 45 % des voix, notre ex-maire a expliqué qu’il était toujours “majoritaire”. Sic.

      Il faut maintenant respecter la loi, et considérer FO comme un syndicat parmi d’autres. Et, certes, numéro 1 par le nombre de voix, même s’il n’est plus majoritaire.

      Il faut aussi, et surtout, que la ville récupère ce qui lui appartient : la gestion des ressources humaines, sur la base des seules compétences. Celle-ci n’a pas à être, comme elle l’a été, déléguée à un syndicat “majoritaire” qui favorise uniquement sa clientèle.

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  3. MarsKaa MarsKaa

    Merci l’équipe Marsactu pour le direct hier et ces articles dès ce matin. Nous sommes grace à vous en plein dans l’événement.
    Ça y est, la droite marseillaise est defaite, elle va quitter les lieux pour 6 ans, quel soulagement !
    Longue vie au Printemps Marseillais, qui arrive last but not least, en été, et doit durer -au moins- six ans !
    Citoyens, nous avons aussi notre part à faire pour changer Marseille et lutter contre le fatalisme, les arrangements entre amis, et la deprime.
    Hauts les coeurs !

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  4. Elric Menescire Elric Menescire

    D’une, la famille de ce cher payan étant FO jusqu’au bout des ongles, c’est pas dit que les “habitudes” dénoncées plus haut cessent du jour au lendemain…
    De deux, le recours dans les 11/12 pourrait rebattre largement les cartes en faveur de la nouvelle maire en cours de mandat… c’est tout ce qu’on lui souhaite en tout cas. Elle n’a absolument rien a y perdre et tout a y gagner .

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  5. vékiya vékiya

    MERCI mme la maire de marseille !! on compte sur vous pour redonner vie à cette ville.

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  6. Jacques89 Jacques89

    Un espoir immense, certes, mais il va au-delà des compétences des maires et il appartient à la nouvelle équipe d’associer largement la population aux mesures qu’elle mettra en place pour « relancer la machine démocratique ». La recherche d’un système de consultation systématique de la population sera la garantie de ne pas tomber dans les pièges multiples que la droite ne manquera pas de lui tendre.

    La plupart des compétences qui sont à l’origine du mécontentement général sont détenues par d’autres collectivités. L’urbanisme, l’eau et l’assainissement, les déchets, sont gérés par la Métropole. Les lycées et les transports sont gérés par la Région. Le social est dans les mains du Département. L’éducation, l’arme principale qui permet le vivre ensemble reste une compétence de l’Etat et ce n’est pas la gestion des murs des écoles primaires qui va changer quoi que ce soit au déficit de profs face aux besoins qui résultent d’une défaillance historique du système éducatif qui n’a jamais su adapter les effectifs aux problématiques rencontrées.

    La tâche est donc aussi immense que l’espoir et seules les solutions validées par le plus grand nombre pourront être légitimées. C’est La condition qui permettra peut-être d’étendre cet élan démocratique (qui reste partiel) à l’ensemble de la région et pourquoi pas au-delà.

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  7. SudOfMe SudOfMe

    Marseille jour zéro

    Ainsi, c’est le jour la fête nationale des États-Unis d’Amérique que Marseille, la plus américaine des cités européenne est enfin touchée par le renouveau tant espéré !

    Pourquoi américaine me diriez-vous ? Centre ville pauvre et délaissé, forces des clans et des communautés, établissements d’enseignement religieux quasi majoritaires, « non urbanisme » généralisé, mafia à tout les étages, porosité entre milieu criminel et politique, aucune autre ville en Europe de l’Ouest ou en France n’est comparable à Marseille …

    Rendre Marseille à la France, à la méditerranée, mais surtout à ses habitants, cela ne va pas être une partie de plaisir. Après la joie et la fête, il va falloir une sacrée détermination pour garder le gap, rompre avec les années Gaudin, mais aussi avec les années Guérini, et ce malgré la présence de la moitié d’adjoints issus du PS au passé peu glorieux.

    La présence de personnes de qualités sorties de la vie « normale » c’est-à-dire de personnes ayant un travail comme tout le monde, non encarté, constitue la vrai plus valus du Printemps Marseillais, tout comme la trajectoire de Michèle Rubirola.

    Menaces multiples d’effondrement, « Vague verte », Covid, résultat de la Convention citoyenne sur le climat, crise économique majeure, des changements radicaux de modèles de sociétés sont potentiellement possibles à Marseille comme ailleurs.

    Mais comme partout en France, 65 % abstentionniste, c’est la certitude d’être rapidement confronté à une crise démocratique majeure. Les nouveaux élus ne doivent jamais oublier ces chiffres inquiétants.
    Ne faudrait-il pas imaginer la mise en place d’outils participatifs nouveaux ayant pour objectifs d’associer la population la plus large aux débats et aux décisions ? Référendum local, convention citoyenne thématique par tirage au sort, États généraux thématiques sont des chemins démocratiques qui pourraient être explorés …

    Rendez-vous pour les jours d’après, courage aux nouveaux élus, et « Make Marseille Great Again ! »

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  8. Bertrand LAVILLE Bertrand LAVILLE

    Le stade vélodrome fleuri souvent de bannières “Fiers d’être marseillais”.

    Hier, en regardant en direct les tractations, palabres, interruption de séance de deux heures, apostrophes bruyantes, retournements de situations de l’élection, j’ai plutôt eu “honte d’être marseillais”.

    Décidément nos élus n’ont aucunement conscience du fait qu’ils ne sont et ne doivent être que les mandataires de leurs électeurs. Comment s’étonner du pourcentage d’abstentionnistes ?

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  9. Court-Jus Court-Jus

    Bravo au Printemps Marseillais et à Michèle Rubirola. Tout reste à faire, tant le risque d’avoir une ville ingouvernable (merci la loi PLM) est encore présent et l'”héritage” de Gaudin sera lourd.
    Merci à Marsactu d’avoir fait sa part du boulot pendant toutes ces années pour faire vivre la démocratie à Marseille. C’est parce que les pratiques clientélistes, les jeux de pouvoir, les dessous des décisions et les scandales sont révélés et expliqués au public que la vie politique marseillaise s’assainit peu à peu.
    C’est loin d’être fini là aussi, les interruptions de séance et les petites négociations hors champ de samedi l’ont montré, c’est pourquoi j’espère pouvoir vous lire encore longtemps.

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