Voyage en Alcazarie : lycéens et étudiants travailleurs

Billet de blog
José Rose
9 Jan 2018 1

Illustration : Ben8.

José Rose est sociologue et écrivain. C’est aussi un usager de l’Alcazar. Des mois durant, il s’est rendu dans la grande bibliothèque de Belsunce comme on se rend dans un pays lointain soudain si familier. Cette exploration est devenue un livre qui vient de paraître. Sur l’Agora de Marsactu, il publie en feuilleton les premiers épisodes de ce voyage.

Jours groupés.

En Alcazarie, les salles grouillent de lycéens studieux. Particulièrement à l’aube d’échéances scolaires. La bibliothèque prend alors des allures de salle de travail, annexe d’appartements que l’on imagine exiguës. Mais, d’un département à l’autre, l’ambiance varie. C’est plutôt bruyant et surchargé au département Langues et littérature, plus masculin du côté des Sciences et techniques, nettement plus débridé vers les Arts et spectacles et très silencieux à l’étage des Références. Certains se réfugient même près du rayon Lire autrement, dans l’espoir sans doute de travailler autrement. C’est important de trouver son coin. Et d’y revenir pour retrouver ses copains. Les élèves se répandent ainsi autour des longues tables ou dans les coins salon. Ils viennent seuls pour apprendre leur cours, à deux pour se soutenir ou en groupes pour joindre l’utile à l’agréable. Des amoureux s’embrassent pour se donner du courage, retirent leurs oreillettes pour se glisser des mots doux, se regardent dans les yeux pour renforcer les explications. Ils travaillent un peu, papotent et se font des niches, farfouillent dans leurs trousses, rient comme on le fait à cet âge, sèment à tous vents leurs feuilles volantes, se passent des fiches, font tourner leur stylo autour des doigts, échangent des photos sur leur téléphone portable. Pourquoi pas des selfies ?

Ils se penchent en arrière, baillent, se touchent le bras en riant, récapitulent les points essentiels de la leçon sur les doigts de la main, mémorisent à voix basse en bougeant leurs lèvres. Et les chaises se rapprochent, les mains aussi, les visages parfois. Et les stabilos multicolores courent sur des feuilles de notes arc-en-ciel. Regards dans le vague, nuques pliées, têtes tenues dans la main (Rodin n’est jamais loin quand il s’agit de penser), soupirs et profondes respirations. Devant eux, des livres, des dictionnaires et des post-its. Ils vident leur sac avec parcimonie ou bruyamment, sortent leur ordi en s’embrouillant dans les rallonges, échangent des documents, des regards, des sourires. Garçons amusants et filles studieuses s’agglutinent ainsi (c’est fou comme il faut se serrer à cet âge) sur les fauteuils autour des petites tables rondes.

Leurs tenues se distinguent dans la similitude : c’est sans doute ce que l’on appelle la mode personnalisée. Short, jean, robe, tunique traditionnelle : tout se termine en effet par des tennis bandes fluo aux pieds et tout s’accompagne de sacs en bandoulière. Les cheveux, qu’on les cache ou les réajuste, qu’ils volent ou disparaissent, qu’ils soient coiffés ou en houppettes haut perchées avec stries décoratives, occupent une place majeure.

Parfois, ils se parlent, se congratulent ou se désolent. J’ai eu 13 quand même à l’évaluation de géo, c’est pas mal pour moi, dit l’une. L’an dernier, c’était la seule année où je devais travailler et c’est la seule où je n’ai rien foutu, avoue une autre. Grave, répond la copine. Et moi, c’est la seule où j’ai décidé de travailler et où je n’ai encore rien fait… Grave, grave ! Et bientôt : Tu vas où après ? Moi j’ai fini de travailler… Presque… Allez, on y va… Hi ! Hi ! … Pourquoi tu rigoles ? … Pas la peine de réviser de toute façon, c’est trop tard ! Hi ! Hi !

« L’homme n’est pas fait pour le travail : la preuve, c’est que ça le fatigue », telle pourrait être la citation du jour attribuée à Courteline par Claude Gagnère mais dont la paternité varie (Voltaire, Proust, Pagnol, Tristan Bernard) selon les sites et les notices.

Ce nouvel épisode du Voyage en Alcazarie est tiré de l’ouvrage Scènes de vie en bibliothèque – Voyage en Alcazarie, paru aux éditions de l’Harmattan et disponible en librairie et sur le site des éditions.

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commentaires

  1. corsaire vertcorsaire vert

    Je recommande fortement la lecture de ce livre : il est d’une justesse dans l’observation!
    Beaucoup d’humour en prime , ce qui rend sa lecture extrêmement agréable et facile
    Tous les « aficionados  » de l’Alcazar vont en retrouver l’ambiance, les habitués , les travers gentiment décrits, les atmosphères et lecteurs différents selon le jour de la semaine et les départements, enfin tout ce qui fait de ce lieu convivial, source de connaissance avant tout , un havre de paix et de détente en plein cœur d’une ville comme Marseille .
    Puis l’Alcazar , c’est avant tout le temple de la lecture, celle qui par sa diversité permet de s’ouvrir à d’autres idées et cultures,de s’enrichir et aussi de rêver …

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