«Une histoire populaire du football» par Mickaël CORREIA (La Découverte, 2018).

Punk Football

Billet de blog
La Victoire Morale
16 Sep 2018 0

En début d'année, Mickaël Correia publiait "Une histoire populaire du football", un récit unique qui mettait à jour des pans entiers de l'histoire souterraine du football... mais aussi des modes de résistances citoyennes insoupçonnés.

En 2002 sortait chez Agone Une histoire populaire des États-Unis, gros sandwich surprise et militant, écrit par Howard Zinn lequel avait pris soin de vivre 157 vies avant de plonger tête première dans les angles morts de la psyché américaine. Délire. À sa sortie aux États-Unis en 1999, cette saga iconoclaste remplie de poussées de fièvres syndicalistes, d’esclaves en fuites, de clandestins saisonniers et de déserteurs, avait fait marrer à peu près tout ce que le pays comptait d’intellectuels en tweed et de groupies libérales. Nul doute qu’aujourd’hui, si Donal Trump devait mettre la main dessus il s’en servirait pour se torcher les fesses avant d’en faire un tas de briques entre lui et le Mexique. Pour résumer, c’est un sacré bouquin. Du coup, ça n’est sans doute pas tout à fait fortuit si, seize ans plus tard, Mickaël Correia, journaliste à CQFD, publie son Histoire populaire du football aux éditions de La Découverte, maison de grande qualité et dont le catalogue ferait trembler l’entre-jambe de n’importe quel étudiant en sciences sociales.

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Alors, soyons honnête au moins une fois : il faudrait être totalement gaga pour essayer de résumer le livre ou d’en analyser toutes les facettes. De la naissance du football et sa mise sous tutelle par les élites anglaises au rôle des ultras lors la révolution égyptienne en passant par la naissance de la culture ultras en Italie, celle de coopératives de supporters anglais agacés par le gloss de plus en plus dégueulasse de la Premier League (entre 1990 et 2011, le prix des billets à Liverpool a augmenté de 1 108%), la rébellion des supporters brésiliens devant les scandales à répétition de leur Mondial, l’occupation des bureaux de la FFF en mai 68, le combat des femmes et de la communauté LGBT pour un foot libre… le livre de Correia est une jolie bûchette qui compile plus de 600 ans d’histoire souterraine du football, illustrée et annotée comme un essai sur la Guerre des Gaules.

Selon les situations, l’abstraction historique vaut parfois mieux qu’un couscous indigeste, c’est un fait. Et ce qui est intéressant avec l’histoire du football c’est qu’elle est linéaire à peu près cinq minutes tous les dix ans. La plupart du temps elle ressemble plutôt à un agrégat de mouvements cycliques et capricieux, parfois imperceptibles, toujours continus. Au fil des pages, on en aperçoit les soubresauts, les symptômes, suivis de crises conclues par des rémissions fébriles et fréquemment injustes. On pourrait évoquer la longue traîne des coutumes tactiques qui font semblant de se (re)découvrir après chaque mercato (Guardiola : « Je suis un voleur ») ou encore le corps de Sepp Blatter qui se réincarne dès qu’une pintade se sent pousser des ailes. Correia s’intéresse surtout à la pratique même du jeu, aux anomalies dans le système et aux habitus sociaux qui en découlent. Le livre s’ouvre d’ailleurs sur une évocation de la liberté d’usage qui était celle du foot des origines et qui, dans notre cas particulier, est caractéristique de ces éternels retours chers à Nietzsche comme à Hatem Ben Arfa.

Dès le Moyen-Âge, des villages entiers s’affrontaient à travers champs lors de parties de folk football qui pouvaient durer plusieurs heures, voire plusieurs jours, jusqu’à ce que la bourgeoisie agraire, qui voulait protéger ses terres, n’y impose un cadre de temps, d’espace et de participants. Cette première pratique d’un jeu alors sans entraves, loin d’être totalement éradiquée, refera surface des siècles plus tard pour s’emparer du bitume des banlieues françaises. Bien entendu, sa régulation et sa récupération suivra de près…

Car, découvert maladroitement avec le sacre de Zidane en 98, puis magnifiquement filmé par Jesse Adang et Syrine Boulanouar avant d’être remis récemment sur le devant de la scène, le football pratiqué dans les cités n’est que le prolongement urbain et moderne de ces grandes parties de proto-football. Et comme le paradigme historique bégaie toujours, il n’aura pas fallut longtemps pour que cette résonance d’une pratique ancienne soit l’objet de toutes les attentions marketing de la part des instances du football et des forces économiques. Le soir même du sacre des Bleus à Moscou, le méta-récit autour de la victoire et sa captation marchande se mettait en place. Nike envoyait sur les réseaux sociaux une vidéo glorifiant les « origines populaires » des joueurs de l’équipe de France et la culture du street foot (nouvelle branche très lucrative de son empire économique). Un mois plus tard, Noël Le Graët, président de la FFF, bafouillait lamentablement sur les difficultés de l’industrie du textile en France pour (tenter de) justifier le prix exorbitant d’un maillot vendu 140€ alors que ses coûts de fabrication sont en fait dérisoires.

« La popularisation du football est ainsi porteuse d’une terrible contradiction sociale. Alors que le ballon rond devient un trait fondamental de la culture de la classe ouvrière, sa démocratisation est également synonyme de pacification sociale et de paternalisme, au risque d’incarner un « instrument de contrôle de la bourgeoisie sur le monde du travail. » »

La remarque de Mickaël Correia s’entend très bien et, selon moi, c’est exactement là que se situe l’oeuf de Pâques du livre, le mécanisme qui se réamorce tout au long des 400 pages : celui d’un football comme lieu de rapport de force, et ce, depuis le tout début. Car dès ses origines, le foot voit d’abord s’incarner en lui une transposition folklorique du fameux esprit de clocher qui, très vite, deviendra un terrain de lutte éminemment politique et social. La métempsycose opérée dans les plis de l’inconscient général continuera d’animer une fièvre jamais apaisée. Et comment pourrait-il en être autrement ? Il paraît évident qu’un truc aussi juteux ne peut pas être laissé entre n’importe quelles mains. Mais à qui appartient vraiment le football ? Est-il un vecteur social d’émancipation et de solidarité humaine ou un vulgaire instrument de domination dans le but d’enrichir les trois vieux croulants qui squattent en Suisse ?

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En refermant le livre, les réponses que l’on peut donner à ces questions dépendent pour beaucoup du point de vue que l’on voudra bien adopter. Mais, le football est un peu tout ça à la fois. Très macronnien dans sa rhétorique. Populaire, et en même temps éminemment marchand. Universel, et en même temps dans les mains de quelques-uns. Accessible, et en même temps si loin de toute réalité commune. Néanmoins, certains sortiront de cette lecture galvanisés comme des loutres à l’heure du goûter. Car ce que raconte aussi Une histoire populaire du football c’est que des alternatives citoyennes existent dès lors que ceux qui font le football à sa base (supporters, joueurs de division inférieures, licenciés amateurs, journalistes éveillés) s’en emparent. Les pages concernant la naissance des coopératives de supporters en Angleterre et des « protest clubs » comme le Wimbledon AFC ou du FC United Manchester sont passionnantes. En France, des initiatives comme À la Nantaise ou le Massilia Socios Club ont vu le jour et illustrent très bien ce retour d’appétit pour l’autogestion et la réinvention populaire. Ces exemples sont nombreux et au final, le livre apparaîtrait presque comme une sorte de petit manuel de guérilla déguisé, un véritable guide #AgainstModernFootball pour qui aurait des fourmis dans les jambes. Ainsi, la boucle est bouclée.

Une histoire populaire du football de Mickaël CORREIA (La Découverte, 2018)

par Lionel Bérenger


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