Pourquoi penser “la nuit” peut sauver Marseille

Billet de blog
par Lagachon
le 5 Jan 2015
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Marseille la nuit, suite et pas encore fin (il est des sujets éternels comme ça, les transports, les poubelles, la nuit…). Rien que sur ce blog, il y a 2 ans déjà je rentrais d’une fête mémorable sur le Cours Lieutaud, un billet qui me vaut toujours beaucoup de visites inattendues d’ailleurs (1), début 2013 je me moquais du syndrome apéro (qui a encore sévit avec talent cet été),  mi 2013 je rêvais d’un quartier de tolérance sur les ondes de Grenouille (à 24’15). C’est un sujet qui me plait, même si les années passant, je suis de moins en moins pratiquant. Alors 2013 est arrivé, puis parti, et j’ai l’impression qu’on est face à une situation paradoxale : d’un côté, l’été a vu triompher les roof-tops, la mairie commence à se rendre compte que le touriste veut aussi s’amuser la nuit. Mais d’un autre côté, les fermetures administratives n’ont pas cessées et comme le diraient mes étudiants bien mieux que moi : “on s’emmerde un peu, la nuit, Marseille c’est mort !”. Et si on en parlait (encore) ?

D’abord, la nuit c’est quoi ? C’est vrai, on parle de Marseille la nuit mais tout le monde n’entend pas la même chose. La nuit c’est déjà le contraire du jour, ça c’est la définition la plus basique, selon les saisons, c’est une période de temps qui va de 17h00/21h30 à 6/8h du matin. Mais parler de la nuit, c’est bien plus que ça.

Nuits blanches et nuits noires

C’est parler d’un moment qui est lié à toute une série d’activités plus ou moins sulfureuses qui marquent une grande différence entre l’urbanité et la ruralité. Une des caractéristiques des activités nocturnes et d’être essentiellement possibles “en ville” ou à proximité d’agglomérations : le dîner au restaurant, la sortie au théâtre ou au cinéma, la boîte de nuit, le cabaret, le concert… La nuit, un village dort alors qu’une ville rassemble ceux qui dorment et ceux qui veillent. Quand la nuit est blanche, elle permet des moments de sociabilisation accrue (pour le dire élégamment), ceux qui ne le connaissent pas (ou plus) s’en moquent, trouvent ça futile, mais pour ne parler que de moi : l’essentiel des meilleurs moments de ma vie entre 15 et 25 ans se sont passés la nuit (et je parle aussi de rencontres amicales, de celles qui changent la vie). Pour des raisons qui m’échappent mais que des psys ou des philosophes expliqueraient bien, la nuit libère, on s’y autorise des choses qu’on ne ferait pas de jour.

La nuit est le moment des transgressions, pour le meilleur ou pour le pire. C’est ainsi qu’elle devient parfois noire. L’obscurité  dissimule, du coup, la nuit on se livre plus facilement à toute sorte d’activités qu’on préfère faire discrètement : trafics, prostitution, vols, agressions. Là aussi, ils sont un des marqueurs de l’urbanité (lié à l’anonymat que procure la ville, et à la concentration de “clients” potentiels). Malheureusement, ici, c’est souvent la nuit noire qui occupe tout l’espace.

Marseille interpelle le nouveau venu : comment la deuxième ville de France, avec près de 40 ou 50 000 étudiants, au bord de la Méditerranée (c’est-à-dire avec un climat qui facilite les sorties nocturnes) peut “fermer” aussi tôt ? (cf le billet “Fermé pour cause de fermeture”). Si on se penche un peu sur la question, on remarque que ça n’a pas toujours été comme ça mais que c’est le résultat d’un mélange malsain de paupérisation du centre-ville, de développement des périphéries et de résignation de la force publique, notamment en fermant le métro plus tôt pendant des années au lieu de s’attaquer aux raisons de l’insécurité, en ne touchant pas à un lampadaire ou une façade, en laissant les poubelles… enfin, on connait tous trop bien l’histoire : ici, la nuit noire a tué les nuits blanches.

La nuit : un vrai programme de développement de la ville

Mais alors que nous vivons une époque passionnante qui voit les politiques redécouvrir le centre-ville et tenter de le modeler dans une vision touristico-proprette, pourquoi est-il important de parler autrement de Marseille la nuit ?

D’abord parce qu’aborder la nuit, c’est aborder le vivre ensemble. On a parlé de la sociabilité, les rencontres, mais c’est aussi la tolérance et le vivre ensemble. C’est terriblement urbain de parler de la vie nocturne : l’autre ne gène jamais autant qu’en pleine nuit.

Un klaxon, un chant de faluchard, la clim du voisin… toute cette proximité à l’autre tolérable en journée pour le citadin devient insupportable passé 22h. A l’inverse, on pourrait dire que la ville qui réussirait à faire cohabiter ses habitants la nuit aurait fait un grand pas en avant dans la gestion du vivre ensemble. Il faut aussi dire qu’à Marseille on a déjà du mal à se supporter en plein jour !

J’ai une autre idée là-dessus, je pense que cette ville attire trop de gens qui aiment avant tout les calanques, des gens tout à fait charmants mais pas des urbains, ils viennent ici pour la proximité avec la mer et la nature mais mettent rarement les pieds dans un théâtre en semaine et supportent d’autant moins le bruit qu’ils ne sont pas venus là pour ça. Bref, c’est un sujet connexe.

L’idée principale est qu’on ne peut pas réussir Marseille la nuit sans s’attaquer au vivre ensemble. Pendant la campagne, le candidat PS avait donné une bonne idée en expliquant tout de suite que ça n’était pas possible, alors qu’en fait pourquoi pas : chaque rue est signalée de rouge, orange ou vert selon la tolérance au bruit, on en est informé lors de l’achat ou de la location, les taxes locales pourraient même être modérés en fonction. Mais parler de Marseille la nuit, ce n’est pas que le bruit, la tolérance et le vivre ensemble.

Il y a aussi la question du potentiel métropolitain de Marseille. Une agglomération de plus de 300 000 habitants a peut-être le droit de s’appeler métropole d’un point de vue légal, mais symboliquement, dans le contexte culturel qui est le notre, une métropole n’en est pas une si elle n’offre pas un certain nombre d’activités. La vie nocturne dynamique en fait partie. Sans vie nocturne, comment attacher et puis retenir ses étudiants ? Comment divertir ses touristes ? Plus une métropole a d’ambition, plus il en faut pour tous les goûts et tous les prix. Du Pacha d’Ibiza au squat de Berlin, en passant par le club kitsch madrilène, une grande ville européenne ne peut pas se contenter d’offrir le Trolley-Bus, le Baby, le Bazar et le One Again comme solution d’après 1h du matin pour être attractive.

Il ne faut pas forcément se focaliser sur les clubs, même s’il ne faut pas les oublier non plus, la nuit ne s’arrête pas à 1h du matin ! Ou en tous cas, pas pour tout le monde ! On ne peut pas se contenter d’offrir uniquement le O’Stop comme option de restauration 24h/24. Sans parler de bars à cocktails, bars à concert où de nouveaux groupes naissent et deviennent grands, et de bars tout court, ouverts toute la nuit.

Ne négligeons pas cet aspect, car c’est peut-être celui qui est le plus audible par la majorité en place. Marseille ne sera jamais dans le Top20 des métropoles européennes, ni n’apparaîtra comme la capitale de la Région aux yeux des jeunes Aixois et Toulonnais, ni n’attirera autant de touristes qu’à Barcelone, ni de sièges sociaux venus de Paris ou Francfort si elle n’est pas capable d’offrir de perspectives nocturnes plus alléchante qu’une pièce à la Criée et une grillade O’Stop avant le couvre-feu !

Sans parler du volet économique. La vie la nuit fait du bruit avec la musique et avec le bip bip des cartes de crédits. Une place de concert, un dîner, un cocktail et une course en taxi, ou plus modestement trois bières et l’entrée d’un club, le noctambules est un consommateur comme les autres… voire même un peu plus dépensier que les autres. L’effet transgressif de la nuit blanche a un impact significatif sur la capacité du consommateur à consommer. Et à créer les emplois de services correspondant : personne n’a jamais fait le bilan des destructions d’emplois provoqués par les fermetures administratives. Combien de gens au chômage pour la tranquillité de quelques uns ? Combien de revenus fiscaux (TVA etc…) perdus ? On peut se poser la question. Le rapport cité plus bas estime le PIB nocturne, alors qu’on nous explique qu’il FAUT (en lettre capitale) des centres commerciaux partout pour ne pas laisser filer les euros marseillais en banlieue, pourrait-on chiffrer le manque à gagner des marseillais qui s’amusent à Aix ou plus loin ? Et de ceux qui ne viennent pas ?

Mais ce n’est pas tout ! Aborder Marseille la nuit, c’est aborder bien plus que des histoires de bar, de bruit dans la rue, d’emplois et de clubbing. C’est aussi poser la question des transports, de la sécurité, et du travail la nuit. On parle de colonisation de la nuit par le jour : les Monop’ et autres supérettes ouverts jusqu’à minuit, 1h ou encore plus tard. Le citadin moderne veut pouvoir faire ses courses à 23h s’il le veut, parfois il termine de travailler à 22h donc ça n’est pas qu’une question d’envie. Et puis les transports, comment un touriste peut-il boire un verre ou deux au Vieux-Port, aller danser au One Again et rentrer dormir à son hôtel à la Joliette ? Et les étudiants de Luminy ou Saint-Jérôme ? Enfin, comment parler de ça sans penser à l’étudiante qui a dansé au Trolley-Bus et prend un bus de nuit du Vieux-Port à St Jérôme à 4h30 du matin… la question de la sécurité se pose également.

Voilà, aborder Marseille la nuit se révèle finalement très complet et à la manière d’une Capitale de la Culture, permet de s’occuper d’une multitude de problèmes. Si on se fixait comme objectif de doter la ville d’une vie nocturne dynamique sous quelques années, nous serions obligé de travailler sur le vivre ensemble, l’attractivité, les transports, l’activité économique et la sécurité. Ma foi, ça ressemble pas à un programme électoral ça ?

Quelques sources pour aller plus loin : un rapport un de l’Ecole de Guerre Economique sur la compétitivité nocturne de Paris (2009), un article non publiée d’une étudiante américaine sur la ville de Pittsburg intitulé “Work hard, play hard: the role of nightlife in creating dynamic cities“. La méthodologie de la seconde source laisse franchement à désirer, mais quand on a rien sous la main, disons que ça a le mérite d’exister. Et il y a aussi les Actes des Etats Généraux de la nuit à Paris (2010).

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(1) pour la petite histoire, la plupart des lecteurs de ce billet arrivent sur le blog en tapant sur Google “où trouver des prostituées à Marseille”, je suis le 7e lien et en très mauvaise compagnie, tout ça parce que je raconte dans ce billet qu’en rentrant de cette fête, quelqu’un m’a posé cette question dans la rue.

Commentaires

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  1. Hervé Lucien Hervé Lucien

    Bravo, c’est une bonne réflexion qu’il faudrait toutefois compléter avec un facteur aussi insaisissable qu’irréductible : le pouvoir de la mafia dans la ville…

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    • Bien vu et merci de cette remarque. Last but not least, penser par la nuit oblige aussi à poser la question des mafias, décidément, la nuit est un vrai programme municipal !

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  2. <a href='http://manyoly.com' rel='external nofollow ugc' class='url'>lou</a> lou

    le référencement google c’est magique n’est ce pas..
    pour ma part j’ai cliqué sur facebook, sur un lien que 3013 avait partagé.

    Très sympa votre blog ! 😉

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  3. Yann Yann

    Certes, le facteur mafia est à prendre en compte, et largement car il considère aussi les restrictions que les jeunes entrepreneurs ou ” garçons ” ( Ou femmes d’ailleurs ) du métier ( Bars, Boite, Discothèque, restaurant, salle de concert ) rencontre. Certes, rien n’est jamais à 100% bloqué, mais désirant participer à l’évolution de la nuit Marseillaise par la création de concept cartonnant ailleurs, j’ai déjà du haut de mes 25 petites années de vie été confronté à certaines situation pour le moins, démotivantes.

    Mais, certains diront que c’est comme partout. Le plus malheureux est quand on décide de se laisser entendre certains conseils.

    ” Mais si tu ne veux pas rencontrer de problèmes, il faut rester sous un certains seuil.. ”

    Ma fois, limiter mes possibilités et donc mon chiffre me révolte. Ce pourquoi j’ai décidé d’élargir mes recherches de locaux jusqu’à Paris. Avec un capitale fabriqué sur Marseille.

    Voilà pour la petite parenthèse personnelle.

    Je vous félicite cependant pour ce superbe article qui défini bien la nuit à Marseille. Le concept des nuits Blanches/Noirs est pour le moins très explicite.(Voir trop pour les potentiels futurs visiteurs de notre belle Marseille Haha.)

    Alors. Qu’attendez vous pour vous présenter aux municipales ? C’est un sacré programme qui mérite largement d’être entendu par les ” grands sièges ” (Poussiéreux si j’ose dire) Marseillais.

    Merci à vous, car quand bien même cet article n’est pas uniquement dédié aux personnes de ma vocation, il contribue à la considération globale du noyaux qui fit jadis les légende de la vie nocturne Marseillaise, ou le tout paris se déplaçait aussi.

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    • Merci d’avoir éclairé le billet avec cette expérience personnelle

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  4. Très bon article 🙂 Marseille est plurielle et complexe,mais Marseille c’est avant tout une histoire d’amour, que l’on prend pour le meilleur et pour le pire.

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    • Merci, la fameuse histoire d’amour-haine… !

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  5. Mezze Mezze

    A mon sens la priorité est de permettre aux étudiants de St jerome et luminy d accéder facilement au centre en transports en commun (je rêve d une prolongation du métro par exemple) afin qu ils puissent travailler et se divertir

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