Mes châteaux d’If: Une journée fasciste.

Billet de blog
le 18 Nov 2022
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Une journée fasciste. Célestin et Élise Freinet, pédagogues et militants, Laurence de Cock.

Le 24 avril 1933, Célestin Freinet sort avec un revolver pour protéger sa classe alors que le maire, membre des Jeunesses Patriotes , escorté d’une manifestation de parents d’élèves, vient à sa rencontre d’une manière bien peu fraternelle.

L’affaire se déroule à Saint Paul de Vence dans le sud de la France. Un an plus tard à Paris les ligues fascistes tentent de renverser le pouvoir. L’inflation galope dans une France percutée par la crise de 1929. Les gouvernements se succèdent à l’allure d’une course hippique. La chambre des députés essore l’épargnant. Voilà pour l’ambiance.

Le conflit entre Freinet, l’instituteur, et la Mairie tient en apparence au fait que celle-ci n’entretient pas les locaux de l’école. Célestin Freinet, lui pratique une éducation libre avec l’utilisation de l’imprimerie dans le développement des savoirs. Au village on l’accuse de vouloir faire des enfants des « bolchévistes » et des parents exigent son départ. Ce qu’on reproche à la pédagogie Freinet c’est la liberté pour les enfants d’écrire et de publier ce qui ne doit pas être dit. Ainsi certains écrivent qu’ils ne veulent pas partir à la guerre, d’autres évoquent une communion où les adultes sont éméchés. Enfin une lettre « libre » s’en prend au maire : un rêve écrit par Salvatore Diaz raconte que  toute la classe s’est révoltée contre le maire. « Si vous ne voulez pas payer les livres, on vous tue » continue le rêve en parlant du maître. De quoi foutre les jetons à l’autorité tout de même.

Sauf que Freinet fait suivre à ses élèves une correspondance avec des enfants russes, donc de tout jeunes communistes à ce moment-là. Les enfants correspondent en réalité avec bien d’autres classes dans le monde. Freinet va passer pour un agent de Moscou à Saint Paul. Les services de renseignements qui sont sur le coup notent que le couple Freinet se rend au Pioulier, un quartier qui est « habité uniquement par des végétariens anarchisants et nudistes, presque tous des étrangers » Déjà des Hollandais.

Laurence de Cock, historienne et enseignante, raconte grâce à l’étude des archives, les versions différentes de cette affaire et la vie de ce couple de pédagogues connus aujourd’hui mondialement. L’étude des rapports de l’inspecteur primaire Achard est élogieux à bien des égards mais «on dirait parfois que le maître prépare la lutte des classes en suggérant ou du moins en accueillant certaines phrases. » Idées inconvenantes pour l’enfant. Face à cette enquête diligentée contre lui, Freinet répond qu’on ne l’a pas inspecté depuis des années ce qui est irrégulier. Freinet sera censuré, l’inspecteur Brunet muté à Oran. La presse d’extrême droite s’empare de l’affaire. Maurras, à l’Action Française, signera tout de même 42 articles sur le sujet. Le journal radical La République répliquera avec son apôtre de Saint Paul : «C’est cet homme là que menace une conspiration qui pue la province embigotée…» L ‘Humanité, le journal des mouscoutaires prend aussi la défense de Freinet. En 1933, cette affaire devient une crise politique comme le fut le cas Francisco Ferrer, cet enseignant libertaire espagnol exécuté en 1909. Le député Pierre Taittinger, fortune de France s’il en est, attaque : «M Freinet fait du bolchevisme en action. Il met la psychanalyse au service du communisme le plus ardent. »

Les idéologies communistes ou anarchistes se proposent alors de changer l’état du monde. Le fascisme, mécontent lui aussi de cet état, de le restaurer, sur de l’ancien ou de l’identité. Comme l’écrivait Luis Régo dans son sketch admirable, La journée d’un fasciste: «Les riches doivent être contents d’être riches, les pauvres contents d’être pauvres.» C’est ça le fascisme.

L’ instituteur rebelle est muté à Bar sur Loup. Le climat ne lui va pas. Freinet est âgé et souffre depuis la guerre, du climat humide. Mis à la retraite, il réfléchit à ouvrir une école à Vence, une école nouvelle mais privée. Mais pour ses convictions, il faut qu’elle soit gratuite.

Coup de chance de l’histoire, le 4 juin 1936, Jean Zay devient Ministre de l’Éducation nationale du Front Populaire. L’école Freinet reçoit, après des refus, l’autorisation d’ouvrir.

Laurence de Cock s’interroge sur la place d’Élise dans le mythe Freinet qu’elle aurait elle même cherché à construire sans se donner une place. Pour comprendre sa vie, elle épluche les rapports faits par l’inspection puis se penche sur ce que Célestin a vécu pendant la guerre. En 1915 il est mobilisé puis très grièvement blessé en 1917 au poumon. On suit le parcours d’Élise d’une école à l’autre. Son engagement puisqu’elle est abonnée au journal Clarté de Barbusse et à l’École émancipée. Celle ci lit beaucoup et a une passion artistique. Célestin voyage en Russie et rencontre Nadejda KroupskaÏa, pédagogue et épouse de Lénine. Célestin et Élise vont se marier et adhérer au PCF en 1926. Ils sont syndicalistes révolutionnaires et ont des positions libertaires en même temps. Ils vont adhérer à l’idée de l’imprimerie à l’école qui est alors une revue de sciences de l’éducation autant qu’une coopérative. Dans les années 20, la politique éducative russe s’inspire de Dewey et n’est pas encore une entreprise de propagande. Tous deux souffrent de leur santé ce qui explique le conflit avec la Mairie sur l’hygiène de l’école de Saint Paul.

Dans leur classe à Vence, les Freinet suppriment les examens et privilégient le travail en plein air, le travail coopératif, manuel, industriel et agricole. Toute la classe est active. Pas de pupitres ni de bancs alignés face à un tableau. Une salle artistique, une salle d’imprimerie, une salle pour les petits…« Le devoir des pédagogies n’est point de plaire aux puissants du jour ; notre tache est autre − on nous l’a toujours affirmé: elle est de former des citoyens conscients, de former des hommes.» Pour cela, les Freinet mettent en place des méthodes de travail liés à la communauté. Journal mural, lecture des œuvres de tous, taches ménagères, fiches auto correctives, gymnastique.

En 1936, le couple accueille au Pioulier, le fameux coin des anars naturistes, des enfants réfugiés espagnols. Freinet lance un projet de front populaire de l’enfance.

L’arrivée de Jean Zay va changer l’école. Suppression de matières, ouverture vers le sport et le plein air, activités dirigées pour ne pas dire de loisirs. Ça passe mieux sur les bancs de la droite. Freinet se pense l’instigateur de ces réformes. Il se trompe. Mais l’Inspection désormais cautionne ses méthodes.

Laurence de Cock interroge enfin le travail historique d’Emmanuel Saint-Fuscien qui a produit un travail autour de l’influence de la guerre sur la pédagogie de Freinet. L’auteur soutient que Freinet qui fut un soldat somme toute banal dans ses actions, utilisa l’imprimerie pour créer son propre réseau. Hypothèse. N’en reste pas moins que comme de nombreux soldats, Freinet revint de la guerre avec une sorte d’aphasie partielle ce qui l’aurait conduit à laisser s’exprimer les enfants. En outre Saint-Fuscien négligerait le rôle d’Élise dans la pédagogie Freinet.

La parenthèse du Front Populaire s’achève. Célestin Freinet sera interné par le gouvernement de Vichy et tentera par tous les moyens de sortir des camps. Laurence de Cock met sur la table des arguments qui penchent vers la tentation collaborationniste de Freinet contre l’opinion qu’il aura tout fait pour sortir des camps y compris par la ruse. L’historienne pointe les « accointances du fascisme italien avec les écoles Montessori ». Comme quoi, tout peut être récupéré et détourné.

Cet ouvrage apporte des éclairages importants de la vie des Freinet sans cacher les aspects les moins admirables de leur vie.

Une journée fasciste. Célestin et Élise Freinet, pédagogues et militants, Laurence de Cock. Agone Novembre 2022, 19 euros.

Commentaires

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  1. Christophe Goby Christophe Goby

    Ne pas Freinet…surtout ne pas ralentir.

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