Marseille gay-friendly : tolérante, accueillante ou acceptante ?

Billet de blog
par Lagachon
le 19 Sep 2014
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Aujourd’hui je voulais aborder un sujet que je vois devenir d’actualité depuis quelques années et qui n’a rien de facile : l’homosexualité à Marseille (1). On en a parlé pour l’Europride, il y a eu les Manifs pour Tous, les contre manifs, et puis il y a le Refuge qui fait une communication exceptionnelle et parle régulièrement de ces adolescents provençaux expulsés de chez eux pour la bonne et simple raison qu’ils sont homosexuels. Pourquoi se demander soudainement si la ville est “gay-friendly” ou pas ? Que veut dire cette question ?

On pourrait même se demander si cette question a un sens ? En tous cas, elle veut bien dire quelque chose parce des classements existent… Mais bien souvent il s’agit plus de mesurer l’attitude des habitants que de la ville en tant qu’institution.

Pourquoi ne pas dire que l’on classe les Marseillais plutôt que Marseille ? Admettons que les classements annoncent la couleur, il reste énormément de biais. Il faudrait segmenter les marseillais en catégories car je doute que la population soit homogène sur cette question, on pourrait ensuite dresser une carte des quartiers plus ou moins accueillants pour les homosexuels et se rendre compte que c’est corrélé avec le revenu, la pratique religieuse, le niveau d’éducation et peut-être même le genre (comme d’habitude, je me méfie des simplification du type, Marseille est “latine” ou “méditerranéenne” et donc naturellement homophobe, l’existence de Barcelone montre que c’est plus compliqué que ça).

Il faudrait aussi distinguer la tolérance, l’accueil et l’acceptation des homosexuels car ce n’est pas la même chose de tolérer l’existence d’une “pratique” (la tolérance n’est-elle pas dans ce cas une façade acceptable du mépris ?), accepter que ce soit visible socialement, voire même au point de chercher à accueillir ceux qui le montrent. Cf la fameuse phrase “ils font ce qu’ils veulent du moment qu’ils ne se montrent pas”.

Sur ce point, je pense que les marseillais sont plutôt tolérants mais acceptent peu que ce soit visible, l’office du tourisme (qui a un onglet “gay friendly”) le précise bien :

“Ville ouverte naturellement vers les autres, jamais dure face aux différences, elle a su marquer son histoire par un caractère souvent à part, forgeant ainsi l’image d’une ville “cabocharde”.

L’homosexualité à Marseille se vit paisiblement. Ici point de démonstration, pas de quartier gay, peu de drapeaux arc en ciel sur les façades. Tout le monde est le ou la bienvenu partout..”

On est tolérant face à l’homosexualité “paisible” et non-démonstrative. Quant à l’accueil, on est dans une situation paradoxale très intéressante, c’est là où je veux en venir, mais permettez-moi une petite digression pour clarifier les choses.

L’apparition de classements des villes “gay-friendly” est à mettre en parallèle avec d’autres classements, dans le cadre de la concurrence que se livrent les villes pour capter les ressources publiques et privées, voir Emilie Hooge (La côte des Villes), ou  Hélène Cardy sur le sens des palmarès et encore Renaud Epstein sur le gouvernement par les honneurs (2). On retrouve des classements comme celui des villes “où il fait bon entreprendre”, “les plus green ou durables”, “les plus créatives” etc… je ne prends pas ces exemples au hasard, entrepreneuriat, l’éco-durabilité, la créativité et la tolérance envers les minorités sexuelles sont des valeurs dominantes pour les villes modernes (allez voir du côté de Richard Florida et de ses détracteurs pour les détails). Vous ne verrez pas par exemple de classement de la ville où il y a le moins de contrôle au faciès, pas qu’il soit absurde de se poser la question, mais juste que ce n’est pas pour l’instant un critère dominant de la “coolitude” d’une ville.

L’ère Gaudin est marquée par l’entrée de Marseille dans ce type de modernité (une entrée qui se fait au rythme que peut supporter un vice-président du Sénat, mais ça rentre petit à petit). Deux chantiers à long terme sont par exemple de “repeupler” le centre-ville avec des habitants plus jeunes et/ou à plus fort pouvoir d’achat (d’où le retour des facs, la New-Rue de République, le nouveau Vieux-Port…), et le développement du tourisme (MP2013, les Croisières etc…).

Je reviens donc à ma question de départ : pourquoi se demander soudainement si Marseille est “gay-friendly”, pour immédiatement dire que non ?

A mon humble avis, cette question a pour objectif de faire du sujet un problème, quelque chose dont le politique va devoir s’occuper. Le sous-entendu de la question est : Marseille n’est pas gay-friendly et ça n’est pas bien. Regardez, des ados se font expulser de chez eux, d’autres se font tabasser… On pourrait rétorquer que les filles subissent un harcèlement de rue sans nom à Marseille (et partout en France, voir cet article du Monde qui reprend plusieurs recherches sur le sujet) et que personne ne s’en soucie.

Mais voilà, je pense que l’intérêt porté par la Mairie (et très gentiment relayé par la Provence) à l’aspect gay-friendly de Marseille relève plus d’une politique d’attractivité touristique que d’une politique publique (à l’inverse de la loi Taubira par exemple).

L’objectif est de rendre la ville fréquentable pour les touristes homosexuels, préférablement ceux à fort pouvoir d’achat. Je ne serais pas étonné que la ville veuille accueillir un événement comme le circuit à Barcelone avec des soirées à 50€ pour filtrer les participants. Ils rêvent du “good gay money”, pétris du cliché des homos DINK (Double Salaire Pas d’Enfant in French) que le marketing adore tellement ils ont un gros pouvoir d’achat.

(NB du 7/10 : une recherche vient d’être publiée il y a moins d’une semaine sur le cas de Buenos Aires et le rebranding de la ville par, entre autres, l’affichage d’une tolérance envers les minorités sexuelles. On y parle de tolérance sélective, basée notamment sur le pouvoir d’achat et les normes hétérosexuelles. A toutes fins utiles : il s’agit d’une revue académique “radicale”).

Retour à ce que j’écrivais plus haut : il s’agit de travailler sur l’accueil et non pas sur l’acceptation. Cette différence expliquerait qu’un élu UMP de Marseille se démène pour faire remonter la ville dans les classements internationaux des villes les plus gay-friendly et pouvoir accueillir de riches couples d’homos à l’Intercontinental, tout en étant férocement opposé au mariage et à l’adoption par ces mêmes couples s’ils vivent à Marseille (d’ailleurs, ça se comprend d’un point de vue comptable, s’ils adoptent ils ne seront plus DINK. Il est très important d’empêcher l’adoption pour tous si l’on veut conserver le mythe du couple homo à fort pouvoir d’achat).

Il est probable que cette politique améliore la situation globale de certains homosexuels dans certaines partie de la ville puisqu’il paraît difficile de chercher à attirer des DINK sans pouvoir garantir leur sécurité, on ne peut pas non plus demander à tous les touristes vivant dans les quartiers gays des capitales européennes de vivre “paisiblement” (au moins dans les quartiers touristiques). Ce développement passe donc par une plus grande acceptation de la visibilité sociale de l’homosexualité. Tout ça me semble être de bonnes nouvelles.

En revanche, ça ne devrait pas résoudre la question de leur situation dans les quartiers populaires ou dans les familles intégristes, et ça n’est de toutes manières pas l’objet. On peut se demander si ça pourrait l’être : est-il du ressort de la Mairie de s’occuper de l’acceptation d’une différence par les habitants ? L’Etat fait sa part en instituant dans la loi une égalité de fait, mais que peut faire la Mairie ? Ah oui, éventuellement lutter contre les facteurs qui favorisent l’homophobie comme la précarité économique ou le faible niveau d’instruction… mais c’est plus dur !

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(1) : par soucis d’honnêteté, je dois vous dire que je ne suis pas neutre dans l’histoire. Je pense pouvoir parler du sujet en connaissance de cause : j’ai grandi dans la région, je vis à Marseille et suis en couple avec un autre garçon depuis près de 7 ans.

(2) : un grand merci à Nicolas Maisetti pour ces références et sa relecture constructive du billet.

Commentaires

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  1. Sid Sid

    Dur la patience avec le clavier qwerty, hein ?

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    • C’est à dire ? je fais bcp de fautes, j’en ai corrigé quelques unes en tous cas donc merci.

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  2. Electeur du 8e Electeur du 8e

    Mouais… En tout cas, en dehors de l’aspect marketing, il me semble qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire dans les têtes, ici – et pas seulement dans les quartiers populaires et dans les familles intégristes -, pour que l’homosexualité soit considérée simplement comme banale. Dans les cours de récréation comme entre adultes, les insultes comme “pédé” ou “enculé”, qui sont rarement dites sur le ton du compliment, me paraissent plus fréquentes qu’ailleurs…

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    • Le langage, c’est vraiment qqch mais j’ai malheureusement peur que ça ne soit pas mieux ailleurs. Ceci dit, c’est gratuit je n’ai aucun chiffre.

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