Fermeture du Marché du Soleil : ultime offensive contre le commerce populaire marseillais ?
Le 2 février 2026 à Marseille, le « Marché du soleil » a fermé. Cette fermeture administrative décidée par la Préfecture pour une durée de six mois est présentée par l’Etat comme une opération de lutte contre la contrefaçon et le blanchiment. Ce discours martial et les actions sécuritaires qui l’accompagnent dissimulent mal ce qui sonne surtout comme une énième tentative de faire disparaître du centre de la ville des activités marchandes populaires, qui sont depuis bien longtemps en décalage avec l’image que les élites locales et nationales se font d’une ville « attractive ».
Depuis près d’un siècle, le quartier de la porte d’Aix cristallise la peur et le mépris des pouvoirs publics pour les activités économiques des populations immigrées. Dès les années 30, des urbanistes appelaient à détruire « la casbah des fripiers »[1] de la rue des Chapeliers, haut lieu de sociabilité des populations nord-africaines marseillaises depuis le début du siècle, ce qui sera finalement chose faite avec la destruction de l’îlot Sainte-Barbe à la fin des années 70. En 1981, Gaston Defferre promet un « rééquilibrage sociologique du centre »[2] dans une lettre à des électeurs inquiets de « l’expansionnisme de la population étrangère » et de « l’envahissement commercial de la voie publique ». Quelques années plus tard, en 1985, Henri Mercier, alors président de la Chambre de Commerce, porte la voix du patronat local et demande à la municipalité d’intervenir vis-à-vis de l’expansion du commerce transnational algérien à Belsunce, dont il dira des années plus tard que « ce commerce maghrébin, c’est sympathique quand c’est dans les souks, mais là c’était quand même pas tout à fait le style de la Canebière et du Vieux-Port »[3]. L’ouverture du Marché du Soleil en 1989 par un homme d’affaires est l’occasion pour la municipalité de se débarrasser à moindre frais de la gestion d’activités commerciales encombrantes et indésirables, en laissant ainsi au privé et aux services de l’Etat le monopole de leur contrôle. Depuis de nombreuses décennies, c’est bien le stigmate ethno-racial qui pèse sur le commerce populaire de la porte d’Aix qui justifie des politiques répétées de contrôle, de déplacement et de destruction de la part de la Ville et de l’Etat. La situation d’aujourd’hui est à lire dans la continuité de cette histoire.
Le lancement du projet Euroméditerranée en 1995 signe un changement d’échelle dans la transformation de la ville, et la Porte d’Aix se trouve au cœur de son périmètre d’aménagement. La destruction de l’autoroute, l’éviction du marché à la sauvette place Jules Guesde et des populations précarisées qui le fréquentaient, la réfection totale des espaces attenants à l’arc de Triomphe, la construction d’hôtels et de logements et l’implantations de différentes écoles supérieures (EMD, IMVT) relèvent d’une stratégie globale et autoritaire de redéfinition des activités et usages du quartier. Menée à coup d’expropriations et d’interventions policières, l’opération d’Euroméditerranée met en œuvre une production néolibérale de la ville, désormais fondée sur la valorisation foncière, « l’attractivité » et l’éloignement des activités et des individus historiquement construits comme indésirables, dont la seule présence dans l’espace public menace les logiques de rentabilité qui dictent désormais les politiques d’aménagement.
Dans cette perspective, l’existence même du Marché du Soleil, symbole du commerce populaire et immigré marseillais, et installé sur une emprise foncière de 3700 mètres carrés, apparaît comme un obstacle symbolique et matériel à la mise en récit d’un quartier requalifié et à la marchandisation de l’espace urbain. La mobilisation par les autorités préfectorales d’un discours sécuritaire et moral sur les contrefaçons et le supposé blanchiment, ainsi que le recours à un régime juridique d’exception à travers l’usage de la loi dite « narcotrafic » ne dupent personne : il s’agit bien ici, à travers une stigmatisation raciste des pratiques et des individus, de légitimer une intervention autoritaire de l’Etat visant à supprimer l’un des derniers bastions des économies marchandes populaires du périmètre d’Euroméditerranée, réalisant ainsi un rêve presque centenaire des élites de la ville.
[1] Castel Gaston et Ballard Jean, Marseille métropole, Les Cahiers du Sud, Marseille, 1934.
[2] Archives Municipales de Marseille, 1048W, Lettre de Gaston Defferre du 22 juin 1981.
[3] Cité dans Peraldi, Michel. et al. « 11. Centre-ville 1 : vendre, acheter ». Gouverner Marseille Enquête sur les mondes politiques marseillais, La Découverte, 2006. p.175-187.
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