Enquête sur un Datacentre sur terrains familiaux en plein Marseille #1

Billet de blog
le 16 Sep 2026
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Enquête sur un Datacentre sur terrains familiaux en plein Marseille #1
Enquête sur un Datacentre sur terrains familiaux en plein Marseille #1

Enquête sur un Datacentre sur terrains familiaux en plein Marseille #1

C’est Marseille bébé, ou l’éternelle rengaine d’un système mortifère

« If you are free, you need to free somebody else. If you have some power then your job is to empower somebody else. » Toni Morrison

Pour info, je n’ai encore jamais lu Toni Morrison mais cette phrase me touche profondément.

Quand Marsactu a annoncé l’ouverture de la consultation publique sur le data center Saint-Louis (https://marsactu.fr/bref/a-marseille-la-consultation-publique-sur-le-data-center-de-saint-louis-demarre/), j’ai soigneusement noté la date sur mon agenda.

Marseillaise depuis 25 ans et travaillant dans le secteur associatif depuis 20 ans, je ne suis experte en rien mais j’ai une petite expérience militante et politique accompagnée d’un goût prononcé pour ce qu’on appelle grossièrement l’empouvoirement. En anglais ça passe mieux : empowerment. Autrement dit, l’idée que des habitants d’un territoire puissent s’organiser et faire valoir des politiques émanant de leurs droits, usages et besoins à des fins d’intérêts collectifs et partagés me semble être une voie salutaire à cultiver, particulièrement en ces temps où fascisme, techno-solutionnisme et réchauffement climatique menacent les conditions de vie de tout un chacun – enfin, de certains plus que d’autres.

Jeudi 3 septembre 2026, rue de Lyon, 18h30. Je suis un peu à la bourre, je cours, j’ai honte d’avoir cherché sur mon GPS la mairie des 15/16 et de méconnaître autant certains quartiers de ma ville. Ce n’est pas faute de les avoir quasiment tous traversés, qu’il s’agisse des quartiers Nord ou Sud, populaires ou aisés, pour le travail (ateliers en milieu scolaire, centre social ou au pied des cités, tournages, rencontres inter-associatives etc.), pour des rendez-vous personnels, des événements culturels, etc. mais force est de constater que je n’ai habité que le centre ville de Marseille. Mon expérience purement habitante est donc limitée sur un territoire si étendu et fracturé. Et la différence entre « savoir et éprouver » est fondamentale.

J’arrive à la mairie de secteur, lieu indiqué sur le registre de participation à la consultation publique
https://www.registre-numerique.fr/datacenter-studios-marseille/reunion/c6a0eaf3-7d19-459b-9de7-edd38de88033 : j’entre dans le parc, je vois l’accueil fermé mais croise deux personnes qui semblent travailler ici et m’indiquent l’arrière du bâtiment. J’y trouve une troisième personne, sans doute un gardien ou un agent de sécurité à qui je demande s’il a des infos concernant la réunion publique. Il me dit « c’est rue Denis Papin, à 300m, plein de gens sont déjà passés et m’ont posé la question». Je le remercie et retourne sur mes pas. Je ressors le GPS, je suis en stress d’être en retard, je croise des jeunes à qui je demande s’ils connaissent cette rue, je leur montre mon écran et nous rions de ma mauvaise lecture de la carte numérique sur mon téléphone. Je leur dis merci et cours rejoindre ce qui s’avère être le CMA (Centre Municipal d’Animation) Denis Papin. J’arrive devant la porte d’une salle comble pendant la présentation d’un gars hyper grand parlant de studios de cinéma et racontant être un enfant du quartier désireux de partager son rêve hollywoodien.

Je ne vois aucun agent, aucun élu, mais la salle est pleine. Je distingue quelques visages que je suppose être du milieu associatif mais ne reconnais personne.

Il faut dire que je n’ai suivi l’histoire et le devenir de l’ancienne usine à sucre Saint-Louis qu’en surface et depuis quelques mois seulement.

J’ai malgré tout rattrapé le coche, fait la promotion de cette réunion publique et étudié avec quelques collègues les documents proposés sur l’espace dédié à la consultation publique. Nous repérons que l’avis de la MRAe (Mission Régionale de l’Autorité Environnementale) n’est sorti que le 1er septembre, soit une semaine après l’ouverture de la consultation. En outre, cet avis présente des marqueurs d’alerte que j’ai en tête en écoutant la réunion et qu’on a commencé à rassembler par ici : https://datacenter-saint-louis.urgence-marseille.fr/

Tiens les jeunes qui m’ont aidé à trouver la rue Denis Papin arrivent dans la salle. Il y a du monde. Ça va, ça vient, ça circule. Le fameux “enfant du coin”, Mike a fini sa présentation. Il a tenté de faire rêver l’auditoire en parlant de Ridley Scott et de Rami Malek. Chez moi ça ne prend pas plus que ça, probablement parce-que j’ai eu la chance de faire des études de cinéma (dans une école publique d’ailleurs!). Je connais ce milieu. Mais bien entendu qu’à 20 ans et sans conscience politique, j’aurais trouvé ce projet exaltant et prometteur. Je constate que j’ai vieilli et changé de milieu, de regard. J’entends parler vaguement des studios de Martigues, de Provence Campus. Je n’ai pas encore creusé le sujet et les ramifications liées à ce Studios de la Méditerranée lui-même rattaché au projet de data center, mais je reste interloquée : depuis mon arrivée à Marseille, justement avec un rêve de cinéma, je n’ai cessé d’entendre parler de projets de studios. À la Friche, à la Joliette, Luc Besson, patin couffin…ah la lumière du Sud ! Et peut-être aussi de très gros enjeux financiers. Tant que les scénarios ne sont pas en écriture inclusive ou ne fustige pas de “mauvaises cibles”, la Région « de Muselier » sera contente. Quant à la ville, je repense à Tom Cruise sur le Vieux Port (ou l’inverse, pardon j’ai parfois le calembours compulsif), à Jul aux JO, les politiques aiment souvent se faire mousser avec des « stars », mais passons, la réunion porte sur les aspects environnementaux liés au projet de data center.

J’essaie d’ailleurs de piger pourquoi les deux présentations sont ainsi liées. La deuxième arrive d’ailleurs et concerne donc directement le data center, qui serait l’élément permettant aux studios de la Méditerranée de boucler leur financement (“il nous manque 16 millions d’euros” entend-on), et pour lequel le représentant de Edged déroule son powerpoint. Pour que le public comprenne bien, on lui explique que ses usages (facebook, whatsapp, youtube, etc.) nécessitent ce genre de machineries qui seraient hyper bien étudiées pour ne causer aucun dégât ni désagrément. Les fameux « data centers vertueux ». J’ai déjà lu ça quelque part dans une délibération métropolitaine de 2025 (https://deliberations.ampmetropole.fr/documents/metropole/deliberations/2025/06/30/ANNEXE/109679_137785_109679%20Annexe.pdf). Il faudra relire et comparer les modalités d’attribution du titre “vertueux”, en intégrant les travaux de nombreuses associations et collectifs de terrains complétant la voix institutionnelle – et par chance nous avons à Marseille un terreau très fertile et pointus d’acteurs du numérique (je ne parle pas des grands gourmands ou des gros mégalos qui s’accaparent le territoire et certains financements).

Le public présent a-t-il eu accès à des temps sur les enjeux du numérique et leur complexité ? Comment émettre un avis éclairé sur des sujets dont la technicité nous rebute potentiellement et à laquelle nous ne sommes finalement pas ou mal (in)formés – de même que certains décideurs d’ailleurs ?

Après ces deux présentations, le commissaire enquêteur prend le relais et propose au public d’engager une discussion sans interpeller directement les porteurs de projet. Il dit qu’il est le seul à pouvoir être sollicité et parle « sous leur contrôle technique ».

Pas de sonorisation, personne pour passer un micro ou prendre les tours de parole, pour animer la réunion quoi !

Au début les questions sont écoutées, les réponses aussi. Des interventions favorables, défavorables, des interrogations portant sur des zones peu claires du dossier, mais j’écoute mal – je suis un peu sourde et sollicitée en même temps par mon voisin de droite, un vieil homme engoncé dans sa chaise, habitant du quartier qui marmonne plusieurs fois dans sa barbe « Ils ont été achetés, on vend encore du rêve à ces jeunes pour une fois de plus les enfumer ». Une dame crie qu’elle a besoin d’un emploi, d’autres personnes que les habitants du quartier sont abandonnés depuis tellement longtemps – « on n’a quasiment pas d’école, pas de transports, quand on appelle la police, elle ne vient pas, etc. » – qu’on ne peut pas les priver d’un tel projet, quand bien même il s’avèrerait potentiellement dangereux.

On entend « je vis dans le quartier depuis plus de 20 ans et je vous ai jamais vu ». On entend aussi « je préfère un cube de 10 étages qui dégage de la chaleur plutôt qu’un immeuble en face de mon jardin, pourvu que je puisse y bronzer sans haut ou sans bas si ça m’chante» ; « si vous empêchez ce projet, alors on aura quoi à la place ? ».

Sur l’emploi, une militante lance depuis le fond de la salle « un data center ne génère pas ou très peu d’emplois, l’IA en supprime au cinéma, ce projet ne va pas vous apporter de travail ! Vous vous faites avoir !». Sur les enjeux de pollution, quelques voix qui semblent avoir sérieusement étudié le projet alertent, les PFAS (substances per-et polyfluoroalkylées) contenus dans le liquide de refroidissement , et autres produits toxiques utilisés pour faire fonctionner ce data center en plein cœur d’habitations, présentent un sérieux danger, entre autres exemples.

Mais cela reste inaudible et remet les pendules à l’heure des discours écolos décorrélés de la lutte des classes et des inégalités territoriales, économiques et sociales. Quand ta préoccupation majeure c’est de travailler pour pouvoir payer un loyer et à manger pour ta famille, quand tu n’as pas le même accès (que ceux du centre ville par exemple) aux transports en commun, aux écoles, aux bibliothèques, aux piscines, à la sécurité, la salubrité, à l’ensemble de services publics destinés à réduire les inégalités, comment peux-tu te prononcer et te mobiliser en faveur de l’environnement ? Quand les pouvoirs publics te méprisent à ce point là, et depuis des décennies toutes les miettes sont bonnes pourvu de se sentir considéré.

Toutefois, ceux que je nomme « les habitants », ne sont pas à mettre toutes et tous dans le même sac. Certains se demandent ce qu’il va se passer entre 2028 et 2030, où une augmentation de puissance du data center est prévue ? Des groupes électrogènes vont-ils tourner pendant deux ans ? Bruit et pollution de l’air en avant ! D’ailleurs j’entends aussi parler des navires de croisières, mais je ne comprends pas. S’agit-il d’opposer les luttes contre les nombreuses pollutions subies par les habitants ?

Il y a cette tentative de division permanente en plus d’un brouhaha qui ne permet aucun échange constructif. À tel point qu’à un moment, le commissaire enquêteur dit « vous allez me faire regretter d’avoir organisé cette réunion ». Je me lève et crie avec d’autres que c’est la loi. Je suis de plus en plus tendue et effarée du spectacle.

D’autres phrases me reviennent à la volée, comme celle du commissaire enquêteur évoquant l’engagement signé de la part d’Enedis aux frais du data center (jusque là, je ne vois pas ce qu’il y a d’extraordinaire dans un pays faisant face à une surproduction d’électricité), l’absence de conséquences sur les factures des ménages, etc. Je ne sais plus s’il aborde la pollution sonore, les coupures d’eau et d’électricité possibles, en tous cas, il n’évoque pas toutes les réserves que j’ai aperçues sur l’avis de la MRAe, et au sujet duquel je l’interpelle grâce à une habitante venue près de moi – elle était devant, je l’avais repérée, « alerte », et voyant que je levais la main depuis une demi-heure, elle s’est rapprochée pour tenter de distribuer la parole aux personnes du fond. Je pointe la date de sortie de l’avis, une semaine après l’ouverture de la consultation, et l’absence de nombreuses études d’impact et autres qui rendent légitimes les inquiétudes soulevées.
Il explique à des gens près de lui que la MRAe est composée d’anciens je ne sais plus quoi, bien payés, etc. « Oui, comme les commissaires enquêteurs » sommes-nous quelques-uns à lui rappeler.

Ambiance.

Tout se mélange entre formation de cinéma, emplois, studios, data center, c’est bruyant et désorganisé, ça transpire le « hors champ » en fait. Rien n’émanera de cette salle et du grand nombre de personnes en présence. Ça se passe ailleurs. Et aucune trace de démocratie pour l’instant, ici comme ailleurs. Voire, je ressors de la réunion avec ce sentiment d’une démocratie empêchée et la colère qui va avec.

J’ai aussi entendu que dire à des gens qu’ils se font complètement avoir, c’est potentiellement les infantiliser et les placer en position de ne pas être suffisamment intelligents pour distinguer ce qui est bon ou pas pour leur quartier. L’argument est imparable. Qui suis-je pour venir partager ma voix ici ? Il m’apparaît qu’on joue présentement sur les affects, que toute cette comédie permet justement de freiner les intelligences en présence et un dialogue assorti de pensée critique. Non pas que les personnes soient bêtes, mais plutôt prises dans un système dont il est difficile de s’extirper.

Un peu comme dans une relation toxique, la rengaine a toujours le même accent : on prend les miettes qui nourrissent l’espoir (lequel?) mais nous font passer à côté de ce que l’on mérite véritablement. Mais qui peut se permettre de nous dire qu’on est en plein aveuglement? Personne n’est à notre place, c’est facile de parler quand on n’est pas directement concerné. Suis-je concernée ?

Peu de temps avant que je parte, un jeune homme a donné de la voix d’une manière mesurée et qui semblait vouloir calmer tout le monde : « il n’y a rien d’idéal, il faut faire des compromis » pour justifier qu’un projet ultra dangereux en termes environnementaux côtoie ce projet de cinéma qu’ils sont plusieurs à magnifier à l’extrême, sur fond émotionnel et à celui qui parle le plus fort.

Pardon mais ça ne tient pas. Enfin, j’ajouterais pour l’heure que derrière cette réunion ubuesque, il y a des dirigeants et dirigeantes politiques qui connaissent et suivent (s’ils travaillent) ces deux dossiers. Où étaient-ils et quelle est la position de la ville sur cette consultation publique, à laquelle elle devra de toute façon participer !

A suivre donc …

Citoyen-ne-s-de-marseille.fr

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