Les éditions marseillaises de bandes dessinées Aaarg ! ont annoncé dans un communiqué la mise en standby de leur activité. Leur combativité est mise à l'épreuve par un problème insurmontable de trésorerie. Cette structure indépendante tente de trouver un repreneur pour éviter de passer par un redressement judiciaire voire une fermeture.

“Aaarg !” Le cri du coeur poussé en 2013 au lancement des éditions de bandes dessinées pourrait bien se transformer en cri d’agonie 4 ans après. Comme ils l’ont annoncé jeudi 5 mai dans un communiqué, ils mettent en stand-by leurs publications : “À cette heure, notre avenir est plus qu’incertain sous cette forme. Le n°4 du magazine sera sûrement le dernier.

Pierrick Starsky, rédacteur en chef du magazine y décrit des problèmes de trésorerie récurrents, devenus ingérables. Un trou de 40 000 euros pour un chiffre d’affaires de 400 0000 euros met les éditions en danger de cessation de paiement. Après 38 numéros de la revue éponyme – qui comptait 2000 abonnés – et 27 livres parus aux éditions Aaarg, les publications sont donc suspendues en attente d’une solution.

Une collecte participative à 60 000 euros

Placardée sur la devanture des locaux de la rue des Trois-Frères-Barthélémy, une affiche annonce la couleur : “BAIL À CÉDER”. Dans l’arrière salle exiguë, l’ambiance contraste avec l’enthousiasme du début d’année, lorsque la revue Aaarg ! passait d’une formule bimestrielle à un magazine mensuel. À l’époque tout portait à croire que l’entreprise repartait sur des bases économiques saines même si le pari était osé. La trésorerie avait été équilibrée par une campagne de crowfunding qui avait explosé les plafonds initiaux de 5000 euros, en culminant à 60 000 euros. “Il y avait de quoi se dire « tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ». Le fait est que non. La structure souffre“, écrit encore Pierrick Starsky dans le communiqué.

Si l’activité bat toujours son plein entre les cartons de livraison remplis d’albums, l’expansion n’est plus à l’ordre du jour, au contraire. Pierrick Starsky met en avant le paradoxe de la situation : “On est rentable, on gagne 150 nouveaux abonnés chaque mois et pourtant, pour une question de trésorerie on est obligé de mettre la clé sous la porte”.

Ce problème est double, car “plus la boîte grossit, plus on a besoin de liquidités pour assurer les paiements.” Un problème classique pour les jeunes entreprises qui se lancent en indépendant, sans la logistique financière d’un gros groupe pour assurer leur développement.

Depuis le lancement de Aaarg ! en 2013, les  trois salariés de la  structure se partagent entre une partie édition et un magazine. La société qui les gère, une SCOP (société coopérative) a été intitulée Bigger Boat en clin d’oeil aux Dents de la mer. Une référence pop parmi une foule d’autres, qui traduisent une identité anti-conformiste et provocatrice. Brandir l’humour comme un “pavé” c’est ce qui anime l’équipe de Aaarg !, comme l’expliquait Pierrick Starsky dans un article de Ventilo paru peu après le lancement en 2013 : “On vit dans un monde extrême, donc on a besoin d’un humour extrême, de bousculer les conventions”.

Des “facteurs extérieurs” qui plombent l’activité

Comment en sont-ils arrivés là ? Pierrick Starsky explique que le trou de trésorerie actuel est principalement imputable à une baisse drastique des revenus issus de la vente des albums dans les 6 derniers mois.

Pour lui, la responsabilité serait largement imputable à Volumen, le diffuseur de Aaarg !, dont le mauvais travail aurait “torpillé” l’activité d’édition. Ce diffuseur chargé de placer les albums dans les librairies et grandes surfaces culturelles, aurait, toujours selon le rédacteur en chef, délaissé les bandes dessinées de ce petit éditeur indépendant au profit de titres d’éditeurs plus installés. Résultat : “Les six derniers mois, notre diffuseur n’a placé que 57 % des objectifs prévus, 54 % pour 2016 (en 4 mois). Ce qui représente une différence de chiffre d’affaires de 40 000 euros.” Si les albums ne sont pas sur les présentoirs des librairies ils ne risquent pas de se vendre.

C’est autant qui leur manque maintenant pour assurer l’activité, dans une trésorerie déjà fragile au quotidien. Or, Volumen a été racheté à la même période par Editis/Interforum, un réseau de diffuseur plus gros encore. À ce moment-là, ils ont subi des changements et les équipes ont été bouleversées. Pour l’équipe de Aaarg ! cette restructuration explique en partie leur déclassement dans le catalogue proposé par Volumen aux libraires, au profit d’autres éditions. Quant à savoir s’il faudrait attaquer le diffuseur en justice : “On a consulté quelques avocats… mais de telles poursuites seraient très compliquées. Ce serait beaucoup d’énergie et d’argent, que nous n’avons pas justement”, explique Pierrick Starsky.

Contacté par Marsactu, Volumen n’a pour l’instant pas donné de réponse. En attendant l’équipe de Aaarg ! a décidé de dénoncer le contrat qui les unissait à la structure. Au regard de leur expérience Pierrick Starsy conclut : “Choisir un gros diffuseur comme Volumen était probablement une erreur stratégique”. Une analyse partagée par Léa Guidi-Guidi, membre de l’équipe de Aaarg ! : “C’est systémique. Nous, petits éditeurs on était tout à fait secondaires.”

Ce à quoi il faut ajouter un contexte global défavorable d’un marché de la BD saturé de publications. Emmanuel Marin, l’un des deux fondateurs de la librairie spécialisée La Réserve à Bulles située à deux pas, le confirme : “Les publications de BD ont triplé alors que le panier des acheteurs est resté le même. Il y a vingt ans, ils auraient pu tirer leur épingle du jeu mais de nos jours, il y a tellement de production que les albums ont à peine le temps de rester sur les présentoirs avant de passer à la trappe.”

Une situation pour l’instant indécise

Aaarg ! fonctionne en partenariat avec l’association Jolly Rodger avec qui ils partagent leur local. L’association travaille sur trois pôles : arts graphiques et édition, un pôle événementiel/vidéo responsable notamment des vidéos J’irai vomir chez vous publiées sur le site de Aaarg !, ainsi qu’un pôle mutualisation des compétences qui permet de détacher des acteurs sur les projets de Aaarg ! ou dans d’autres associations comme Même Pas Mal, dont est issu Pierrick Starsky. Aaarg !, Jolly Rodger et Même Pas Mal forment ainsi un réseau d'”amitiés” sur Marseille autour de l’édition indépendante, se retrouvant régulièrement au festival de BD Badam organisé chaque année par la librairie spécialisée La réserve à bulles.

L’équipe de Aaarg ! affiche pourtant sa combativité malgré les difficultés nombreuses : “C’est sûr que c’est triste, mais on ne va pas se laisser crever.” Cependant le constat n’est pas que financier, il est aussi plus général, avec des limites humaines” atteintes pour une équipe de trois permanents. Plusieurs options sont évoquées, la poursuite en redressement judiciaire, le rachat de l’entreprise, voire la fermeture. L’équipe de Aaarg ! dit se projeter “dans tous les cas de figure”.

Il y a un début de pourparlers [concernant une reprise], explique Pierrick Starsky sans en dire plus sur l’identité du repreneur éventuel. Mais il y aura des conditions. Il faudrait évaluer Aaarg à sa juste valeur et il faudrait que le repreneur s’engage. Sur les abonnés surtout, mais aussi sur le catalogue, l’esprit et au moins une partie de l’équipe”.

A l'intérieur des locaux de Aaarg !
A l’intérieur des locaux de Aaarg !

Fonctionner en indépendant, c’était pour l’équipe de Aaarg ! un leitmotiv depuis les débuts. Derrière ce choix, ils affirment une volonté politique assumée de proposer une structure alternative dans le milieu de l’édition de bande dessinée, dominée par une poignée de grands groupes. Cela dans un esprit de “culture populaire” et avec la volonté de rémunérer correctement les auteurs qui connaissent de plus en plus la précarité, comme cela a été évoqué dans une étude présentée cette année au festival d’Angoulême. Tout ça rend leur décision de chercher un repreneur difficile à digérer.

On en parlait en blaguant au début, se souvient Pierrick Starsky. C’est sûr que c’est moins drôle maintenant. En tout cas on est très fiers, on a tenu 4 ans alors que certains prévoyaient notre mort au deuxième numéro. D’une certaine manière c’est un peu comme une rupture : on s’en remet toujours a priori. Il faut voir, c’est même peut-être un mal pour un bien.”

Plusieurs manifestations de soutien sont prévues, durant lesquelles des ventes de stocks à prix réduit seront organisées. Et si elle échoue à trouver repreneur, l’équipe de Aaarg ! assure en tout cas d’ores et déjà qu’elle s’efforcera de régler “proprement” la situation : “On devra trouver une compensation pour les abonnés à hauteur des numéros non livrés, rembourser les créanciers, etc. On repartira une main devant et une main derrière s’il le faut.”

Cet article vous est offert par Marsactu

Cet article vous a plu ?

Vous seul garantissez notre indépendance

JE M’ABONNE À PARTIR DE 1€

Si vous avez déjà un compte, identifiez-vous.

Mathieu Péquignot

Commentaires

L’abonnement au journal vous permet de rejoindre la communauté Marsactu : créez votre blog, commentez, échanger avec les autres lecteurs. Découvrez nos offres ou connectez-vous si vous êtes déjà abonné.

  1. JL41 JL41

    L’auteur de l’article fait bien ressortir l’opiniâtreté de l’équipe qui a réussi ce pari improbable de tenir 4 ans. On sait depuis un moment que le monde de la BD est devenu difficile. C’est ce que dit la Réserve à Bulles en une seule phrase : « Les publications de BD ont triplé alors que le panier des acheteurs est resté le même. Il y a vingt ans, ils auraient pu tirer leur épingle du jeu mais de nos jours, il y a tellement de production que les albums ont à peine le temps de rester sur les présentoirs avant de passer à la trappe. »
    Un auteur de BD qui nous réserve un belle surprise pour le mois de septembre me disait que : « la production de BD ressemble maintenant à celle de la littérature, les rayonnages sont encombrés et les ventes moyennes d’un album tournent autour de 1000 exemplaires. Certains libraires n’ouvrent même pas tous leurs cartons de nouveautés ! »
    Les éditeurs font pourtant des efforts lorsqu’on voit les navets qui parsèment les rayonnages et que certains achètent tout de même, sans le faire exprès. Ce sont la couverture et le travail de la coloriste («la» parce que c’est presque toujours une femme) qui font vendre, davantage que le contenu réel qui apparaîtra à la lecture.

    Il y a eu des changements de genre, on le voit avec la place prise par les mangas. Des changements de format et de contenu avec l’arrivée des BD historiques, du fondateur des mangas, Osamu Tezuka, avec son histoire japonaise de la dernière guerre, « L’histoire des 3 Adolf », à « Cher pays de notre enfance » d’Etienne Davodeau (auteur de BD) et Benoît Collombat (grand reporter à France Inter), qui vient de sortir.
    La surproduction dans le domaine de la BD n’est pas celle de la qualité. Le genre historique relève d’un travail très exigeant et il a certainement un avenir. « Cher pays de notre enfance » est consacré à la période des présidences de Pompidou et de Giscard d’Estaing. « Dans ces années là on tue un juge trop gênant. On braque des banques pour financer des campagnes électorales. On maquille en suicide l’assassinat d’un ministre. On crée de toutes pièces des milices patronales pour briser des grèves. On ne compte plus les exactions du Service d’Action Civique (le SAC), la milice du parti gaulliste, alors tout puissant. Cette violence politique, tache persistante dans l’ADN de cette Vè République à bout de souffle, est aujourd’hui largement méconnue. »

    Signaler

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire