À la rue par grand froid, les réfractaires vivent d’entraide et de débrouille

Reportage
le 21 Jan 2017
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La semaine qui s'achève a été la plus froide depuis le début de l'hiver à Marseille. Tandis que le plan grand froid et les dispositifs qui vont avec fonctionnent à plein, dans la rue, certains, que les services sociaux qualifient parfois de "réfractaires", préfèrent trouver d'autres solutions. Ils passent le début de la nuit ensemble, avant de se diriger chacun vers son abri de fortune.

Photo d
Photo d'archives Marsactu.

Photo d'archives Marsactu.

Il est 21h ce jeudi. L’immense préfecture de région trône place Félix-Baret, majestueusement illuminée dans la ville qui s’endort déjà. Une voiture officielle, berline noire luisante, s’en échappe. On imagine le préfet lui-même rentrer à la maison, après les derniers coups de fil urgents. Pour vérifier que le plan grand froid est au point, peut-être ? À quelques pas de là, des silhouettes au pas nonchalant, discrètes, presque invisibles, convergent vers un banc. Un homme avec une veste d’ouvrier des travaux publics jaune fluo y est recroquevillé au dessus d’un livre de poche.

Quatre ou cinq hommes se rejoignent là tous les soirs. Jean-Michel, le lecteur, se relève avec un sourire de bienvenue en apercevant Jean-Charles, notre guide. Jean-Charles est atypique dans ce milieu où il a pris ses marques au fil des mois. Rencontré via son compte Twitter, où il interpelle régulièrement ses abonnés sur les conditions de vie difficiles dans la rue, le jeune homme est jovial, a l’esprit vif et est visiblement très instruit. À demi-mots, il accepte qu’on le mette dans la catégorie de ceux pour qui “la rue est presque un choix, une quête de soi” persuadés, à tort ou à raison, que “le jour où on veut revenir à la vie normale ce sera possible”. Jean-Charles squatte quelque part vers la gare Saint-Charles.

Un garage ou un camion pour “poser la tête”

Autour du banc, David, un grand Marseillais, jean fuselé et blouson noir à capuche, Jean-Michel, puis les deux Philippe, tous les deux plutôt petits, l’un tout en noir, santiags, crâne à moitié rasé avec une petite couette, le second noyé dans un grand anorak verdâtre, d’où dépasse son visage débonnaire et moustachu coiffé d’un bonnet. Au sein de la bande, tous savent où ils dormiront ce soir. Pas dans un foyer, mais dans un recoin qui est le leur. Jean-Michel a “son garage” depuis quelques semaines du côté des Chartreux. Philippe et Philippe partagent, en plus de leur prénom, “un camion sur la corniche, avec vue sur mer !”, qu’ils ont pu se payer récemment grâce à une gâche de l’un des deux. Ils le rejoignent à pied chaque soir.

David est le seul à avoir obtenu une place en foyer il y a deux ans. Il vit du RSA, épuisé d’avoir “bouché les trous” pendant des années de petits contrats accumulés. Il rêve d’un emploi stable, d’un CDI. “Le marché immobilier n’est pas fait pour les hommes libres”, philosophe-t-il en attendant. Il a bien besoin des maraudes de bénévoles qui parcourent le centre de Marseille le soir pour distribuer à manger, et dont tous attendent l’arrivée d’une minute à l’autre. Et puis se retrouver pendant la première partie de la nuit a quelque chose d’un rituel, un moment de vie sociale, peut-être plus simple à l’heure où la ville se vide.

Philippe a vécu à la rue plusieurs mois avant de vivre dans un camion avec l’autre Philippe. (LC)

“On a un endroit pour poser la tête mais pas pour habiter, faire à manger, recevoir des gens, résume Jean-Charles. On est des mal-logés”. Tous sont passés par des nuits à la rue et ont développé des systèmes de débrouille qu’ils partagent. Philippe, à la moustache, a dormi pendant plusieurs mois dehors. Dans le quartier, il a tenu bon grâce à des élans discrets de générosité : les bars du coin qui lui offrent le café ou un commerçant qui lui laisse, aujourd’hui encore, les clés de sa boutique pour pouvoir utiliser les toilettes et laisser ses affaires la nuit. Il aurait même été invité plusieurs fois à prendre sa douche à la cour administrative d’appel toute proche. Artisan du bâtiment, il a dû quitter sa chambre meublée il y a un peu plus d’un an pour cause de loyers impayés. À 50 ans, il ne trouve plus assez de gâches. “Le proprio garde toutes mes affaires tant que je ne l’ai pas remboursé. Et encore, il est réglo, d’autres auraient tout vendu pour se rembourser”, explique-t-il. “Quand t’es dans ce genre de situations, tu te débrouilles par le bouche-à-oreille, donc forcément, t’as aucun recours si c’est toi qui doit de l’argent”, complète, fataliste, son homonyme ex-militaire.

“La Madrague, j’y retournerai jamais”

Dans le vocabulaire des travailleurs sociaux, ces hommes sont des “réfractaires”, des “indépendants”, à cette période de l’année où l’objectif est de mettre tout le monde à l’abri. Ils seraient moins d’une centaine à Marseille. Tous ont un point commun, grand froid ou pas, ils n’envisagent pas une seconde de suivre les équipes du Samu social dans un lieu d’hébergement d’urgence. Ils refusent de risquer de perdre leur “nid” durement obtenu pour une place provisoire. “On y est infantilisés, pour prendre une aspirine, il faut une autorisation”, s’agace Jean-Charles, qui est passé par là. “La Madrague, j’y retournerai jamais. J’y suis resté une semaine, il y a huit ans, j’ai failli casser la gueule aux mecs. On dormait à cinq par chambre à l’époque. Si t’es pas alcoolisé ou autre, tu n’es pas à ta place”, témoigne Jean-Michel au sujet de l’unité d’hébergement d’urgence de la Madrague-ville. “Quand le SAMU passe, ils me disent, “salut, comment ça va ?” Besoin de couvertures, de croquettes pour ton chien ?” Et voilà, ils savent bien que je n’irai pas avec eux”. 

À la rue depuis 9 ans, Jean-Michel refuse d’aller dans les centre d’hébergement collectif. Il dort dans un garage à l’autre bout du centre-ville. (LC)

Malgré ses neuf années à la rue, Jean-Michel évite les accueils de nuit et de jour. “Vivre en groupe, moi je peux pas”, lâche-t-il, avouant préférer la compagnie de son chien. Il a récemment reçu un refus de 13 Habitat pour un logement social. “On m’a dit qu’ils ne voulaient pas de SDF, à cause des drogués et des alcooliques”, déplore ce petit homme tranquille, “qui ne touche pas à l’alcool et ne boit même pas de café !”, atteste Jean-Charles. Dans une rue adjacente, les deux hommes connaissent un “interstice” dans la ville dont ils indiquent l’emplacement à ceux qui en ont besoin. Dans une rue calme, une petite porte blanche toujours entrebâillée qui donne sur trois ou quatre mètres carrés de carrelage, probablement un ancien hall d’entrée dont les murs ont été condamnés après des travaux. Une mousse en guise de matelas, du tissu et une chaise attendent en permanence celui qui aura besoin d’un abri. “C’est un coin qui nous rassure”, confie Jean-Charles.

Soupe aux légumes verts

Vers 21h30, un monospace s’arrête juste à côté du banc. “C’est elles ? C’est pas la même voiture que la dernière fois, mais on dirait bien !”. Cinq jeunes femmes pétillantes débarquent de la voiture. Tous les deux jours, ces habitantes de la cité des Bourrelys (15e) procèdent à une maraude, façon amateurs. Elles ouvrent le coffre duquel s’échappe une vapeur de petits plats mijotés.

Au menu ce soir, soupe de légumes verts puis patates, haricots verts et bœuf en sauce. Depuis un mois et demi, elles tiennent le rythme de leurs tournées et reçoivent des dons venus de la famille et des voisins. “À chaque fois, ce sont des plats chauds, cuisinés maison, et toujours une soupe”, explique Sonia qui travaille dans la restauration. David savoure son assiette en échangeant quelques mots avec les maraudeuses, il se réjouit de ce contact humain “comme à la maison”. “Ceux qui ne mangent que les sandwiches et les plats préparés que distribuent les grandes associations, ça se voit, ils sont marqués, constate Jean-Charles. Là c’est à taille humaine. Tout ça, ça empêche d’être clochardisé, c’est ce qu’on veut tous éviter”.

Un groupe de jeunes femmes des quartiers nord fait le tour de la ville tous les deux jours. (LC)

Le monospace et ses occupantes reparti vers d’autres points de rendez-vous, notre guide nocturne nous invite à poursuivre vers le palais de justice, où, pense-t-il, “il y aura plus de monde”. Une quinzaine d’hommes y sont rassemblés, entre 20 et 60 ans, de toutes les origines. Les histoires sont semblables. Ceux qui restent à la rue si tard sont tous dans un entre-deux. On parle d’assistantes sociales qui négocient pied à pied les loyers des “marchands de sommeil”, de divorces, d'”hébergement provisoire”, de squat, de parking, ou de “demain, je suis peut-être à la rue”. Tout le monde se connaît, une certaine camaraderie se dégage, avec quelques accrocs sans gravité. Plusieurs d’entre eux montrent du doigt l’endroit où on a retrouvé mort un sans-abri polonais il y a un mois. Au milieu de l’immense bassin qui occupe une bonne partie de la place, les angelots virevoltent sur une mer de glace.

À 22h40, une patrouille de bénévoles du Secours catholique vient faire la dernière étape de sa tournée devant le palais. Ceux qui ont déjà rempli leurs estomacs grâce aux petits plats venus des quartiers nord en profitent pour remplir aussi leurs sacs. Autour d’un café, d’un petit gâteau ou d’un sandwich, l’équipe prend des nouvelles, essaye de retenir les prénoms, les situations de chacun. “Vous êtes Polonais ? Tiens, il y a beaucoup de Polonais ce soir, note Geneviève, qui passe deux soirées par mois à faire la tournée. Ce soir, on a tout distribué, on n’a plus de couvertures, plus rien”. 

Le Secours catholique maraude dans la partie sud de la ville tous les soirs, et le mardi, des produits d’hygiène sont distribués. Ils peuvent aussi solliciter le 115 si on le leur demande : “à nous, ils répondent”. La nuit avance sans heurts. Sans apercevoir de bouteilles d’alcool non plus, d’ailleurs. “Ce soir ça s’est bien passé ici, constate Alain, l’un des bénévoles, mais à un autre endroit, j’ai du me fâcher. Selon les soirs ça peut bien se passer à un endroit, mal à un autre.” “En général dans la rue, il y a quand même pas mal de violences. C’est cordial ce soir, mais chacun a des expériences avec les uns ou les autres”, glisse Jean-Charles avant de reprendre la direction de la préfecture.

Sur le chemin, les deux Philippe et Jean-Michel n’ont pas bougé de leur banc. Le Secours catholique passe aussi leur proposer les quelques produits qui leur restent. Nous les laissons, une part de gâteau des rois à la main. Il est 23 h 30 passées et ils traînent encore un peu avant d’aller rejoindre leurs abris de fortune, à quelques kilomètres de marche de là. Vivante, la nuit est froide, pas glaciale.

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Commentaires

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  1. corsaire vert corsaire vert

    Sans voix …c’est peut être notre honte qui nous empêche de persifler sur ce sujet .

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  2. Juliette Juliette

    Big up à ce groupe de femme des quartiers Nord.

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