À Noailles, l’ombre d’un centre social plane toujours sur le domaine Ventre

Reportage
le 6 Nov 2017
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Début décembre, la Soléam organise le concours d'architecte du centre social de Noailles. Coup d'envoi d'un équipement que le quartier attend depuis des lustres, il doit empiéter sur une partie du domaine Ventre, enclave bobo du quartier.

En cette fin de vacances scolaires, Yohan s’agite en musique. Entre le ménage des différents immeubles qui donnent sur la cour intérieure, l’arrosage des plantes et les menus travaux, le gardien du domaine Ventre ne chôme pas. En musique grâce à son téléphone dans une poche et un haut-parleur bluetooth dans l’autre. Cela offre un bruit de fond guilleret au calme de cet ensemble clos situé au cœur du quartier le plus populaire du centre-ville, Noailles.

Une des voies d’accès sous porche du domaine Ventre. L’association Artriballes y organisait des ateliers de cirque.

Bientôt une autre forme d’animation pourrait venir troubler cette douce quiétude dont le gardien (depuis quatre mois) et trois portails fermés (depuis 1999) garantissent la permanence. La Ville, l’État et la Caisse d’allocations familiales ont pour projet de doter d’un centre social le quartier Noailles, cœur de ville pauvre et populaire. « Nous nous sommes aperçus que la population de ce quartier central ne se rendait pas dans les centres sociaux voisins, constate Sylvie Carréga, adjointe au maire (LR) en charge de cette thématique. La Canebière forme une barrière invisible avec Belsunce. On trouve ce même effet de frontière avec le Cours Julien ou le centre Tivoli, plus haut sur le cours Franklin-Roosevelt. Or, tout le monde s’accorde à dire qu’un équipement de ce type est une nécessité à cet endroit ».

« Absence totale d’espaces verts »

Pas grand monde ne viendra donner tort à ce constat. Il est inscrit dans le contrat de ville depuis près de 20 ans. On le retrouve en toutes lettres dans le récent protocole de préfiguration du nouveau programme national de rénovation urbaine pour Marseille.

Le quartier Noailles, (…) se caractérise par une densité importante du bâti avec une quasi absence de cœur d’îlot, une absence totale d’espaces verts, de respiration, d’aires de jeux pour enfants et un manque de places urbaines qualifiées. Pour autant, ce quartier qui comptabilise un nombre d’enfants et de jeunes plus important que dans le reste du 1er arrondissement, ne possède aucun équipement public (absence d’écoles publiques, d’accueil petite enfance et d’équipement social).

Lequel protocole donne enfin un horizon pour deux équipements sociaux attendus depuis des lustres dans le quartier : une micro-crèche de 10 places pour le 63 de la rue d’Aubagne et un centre social dont la première tranche devait être lancée au second semestre 2016. En janvier, le concours d’architectes visait « la réalisation d’un équipement socio-culturel dans le domaine Ventre ». Près d’un an après, la Soléam qui porte le projet de rénovation de Noailles annonce la réunion d’un jury de concours d’architectes pour début décembre, unique petite pierre blanche sur le long sentier de ce projet.

Fermé depuis 1999

Ces délais et le silence qui l’accompagne nourrissent l’inquiétude des riverains, à commencer par ceux du Domaine Ventre. Corinne Scotto est la présidente de l’association qui gère les espaces extérieurs de cette copropriété enclavée. « Nous n’avons pas d’opposition de principe à ce projet, explique-t-elle. Nous nous interrogeons sur son implantation et les conséquences sur la vie du domaine. Nous sommes fermés depuis 1999 en raison notamment des gros problèmes de toxicomanie qui existaient sur le quartier. Depuis, il y a une vraie vie de quartier qui s’est construite avec les 200 personnes qui y habitent, avec une vraie diversité sociale et culturelle. Nous sommes conscients de la nécessité d’un tel lieu, mais le choix de ce local qui donne sur la rue Moustiers, une rue étroite et très passante, nous pose question ».

Des trinitaires déchaussés à monsieur Ventre

L’histoire du domaine Ventre est intimement lié à l’histoire religieuse de la ville. Encore aujourd’hui, « le petit village » de 200 habitants à son propre clocher (celui de l’église Sainte Trinité, sise rue de la Palud). La cloche y résonne régulièrement. Elle est aussi le lieu de résidence de frères franciscains et trois filles de la charité du sacré-cœur de Jésus vivent dans l’ancien presbytère.

Le domaine proprement dit date de la fin du XVII quand des frères dits « trinitaires déchaussés » vinrent y fonder un couvent, aux portes de la ville comme le résume le géographe David Emain qui mène des recherches sur la gentrification du domaine Ventre. Ce sont eux qui demandèrent alors le percement des rues qui délimitent aujourd’hui le domaine Ventre. Le domaine prit le nom de Ventre après l’acquisition du terrain par un entrepreneur du même nom.

Le cœur d’îlot subit de multiples transformations dues aux activités économiques qui se succèdent. Elle prend la forme actuelle d’une cour accessible par trois rues sous porches à la fin du XIXe siècle. La fermeture par trois portails et digicodes date de la fin du XXe siècle.

Une rencontre avec le président de la Soleam, Gérard Chenoz, n’a pas apporté beaucoup plus d’informations, relate celle qui est par ailleurs la compagne d’un adjoint d’arrondissement d’opposition. « Mais je ne fais pas de politique, se défend-elle. Ce qui m’intéresse, c’est de voir avancer les projets dans un dialogue constructif. »

Pour éviter que l’entrée du futur centre social se passe par le domaine Ventre, la Ville a procédé à l’expropriation de deux locaux commerciaux situés rue Moustier. C’est par là que les minots de 6 à 12 ans accéderont aux salles de l’ancien local qui occupe plus de 800 m2. Les plus grands, de 12 à 18 ans, devraient être accueillis dans une annexe dédiée au public jeune et située dans la petite rue de l’Arc qui plonge à quelques mètres à peine. Un ancien immeuble traversant, résolument insalubre et propriété de la Ville, accueillera cette seconde partie du centre social, avec une entrée au 44 rue d’Aubagne. Quasiment en face du petit local de Destination familles.

Quel projet ?

L’association de proximité remplit pour une bonne part, sans en avoir le titre, ni les financements, les fonctions d’un centre social. De là, on regarde avancer les projets municipaux tout en vivotant avec de toutes petites subventions et pas mal de bénévoles.

Au-delà de la question immobilière, c’est celle du projet qui suscite des interrogations. Dans le protocole de préfiguration du programme de rénovation urbaine, les travaux doivent durer six ans. À l’issue de ceux-ci, la Ville devrait accompagner la création d’une maison pour tous, dotée d’un agrément de la CAF pour tenir le rôle d’un centre social. Une procédure qui ferait l’objet d’une délégation de service public. Or, à ce jeu de concurrence, ce sont les grosses fédérations d’éducation populaire qui sont choisies par la mairie. Plus rarement les associations de quartier.

« Gonfler des baudruches »

Vu le long délai d’accouchement, les associations de quartier ont le temps de voir venir. Et d’imaginer des stratégies pour remettre l’habitant au cœur du projet. C’est en tout cas le souhait de Michel Guillon qui suit les projets de la Ville dans le quartier depuis quelques décennies. Au nom du collectif Noailles ombres et lumières qu’il anime, il a eu une entrevue avec les techniciens de la Soleam cet été. Il en est sorti peu rasséréné. « Nous n’avons pas réussi à obtenir la moindre date ni pour le projet de piétonnisation du quartier, ni pour la présentation du plan-guide du quartier, ni pour le projet de centre social. Pour moi, c’est tout le projet Noailles qui est encalminé. La municipalité préfère gonfler des baudruches avec les Dimanches de la Canebière ou en se félicitant des avancées d’un hôtel, un projet privé, qui ne la concerne plus. »

Le futur centre social doit occuper toute la partie droite de l’entrée située rue Moustier.

Au cœur du domaine Ventre, on n’attend pas de voir passer les ballons ou l’arrivée d’un centre social à son entrée. Une locataire du quartier, Sophie Lalanne imagine déjà investir un ancien local occupé par une association de flamenco, vide depuis sept ans pour y bâtir un lieu culturel. « Notre idée est d’ouvrir ici un lieu de diffusion artistique de théâtres et d’autres formes artistiques. Cela permettrait d’ouvrir le domaine Ventre et de permettre des échanges avec le quartier. »

En parallèle, le lieu développerait aussi des activités liées « au bien-être et à l’intelligence collective ». Tout en assumant l’aspect « bobo » de son projet, Sophie Lalanne défend la volonté d’une innovation qui partirait des habitants eux-mêmes. « Cela ne sert à rien de plaquer un projet tout fait sur le quartier, argumente-elle. Il faut faire avec les gens pour les gens. C’est comme ça qu’on construit de l’innovation. » Première étape : un projet de fresques réalisées par les enfants du quartier pour mettre un peu de couleurs aux grands murs blancs qui jouxte le (presque) futur centre social. En attendant les travaux et le projet, le portail du domaine Ventre s’entrouvre un peu.

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