NEGUÉS

À Marseille, les piscines seront bientôt une affaire privée

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Benoît Gilles
13 Nov 2015 2

Alors que le maire de Marseille inaugure les travaux de la piscine Vallier, Marsactu revient sur la privatisation des bassins marseillais. Nous avons mis la main sur un rapport qui décrit les deux projets -privés- qui doivent s'installer à Luminy et à la porte d'Aix.

Intérieur de la piscine Vallier. Photo : mairie des 4e et 5e arrondissements.

Intérieur de la piscine Vallier. Photo : mairie des 4e et 5e arrondissements.

À Marseille, quand l’orage éclate, la piscine se vide. Il ne s’agit pas d’un message cryptique mais d’un incident survenu en septembre dernier à la piscine Vallier. Bassin historique de Marseille, Vallier est resté fermé deux années durant en raison d’importants travaux de rénovation. Elle a rouvert le 8 septembre pour fermer le 13 aussitôt après que l’eau a rejoint le tout-à-l’égout. “Tout est rentré dans l’ordre, affirme Richard Miron. Je vais le dire avec mes mots. Aujourd’hui, tout est informatisé dans les piscines : l’hygrométrie, le taux de chlore… L’orage a entraîné un bug informatique et la piscine s’est vidée. Mais tout est réglé.”

Ce n’était là qu’un incident mineur qui n’empêchera pas le maire d’inaugurer ce vendredi “les travaux de la piscine Vallier”. Car le réseau des piscines de la Ville est dans un tel état que les premières tranches de travaux sont en soi un évènement qui mérite un ruban coupé. Mais, plus que la remise en eau de la piscine, c’est le mode de gestion futur qui fait débat.

Recours au privé

La semaine dernière, lors d’une réunion de la commission consultative des services publics locaux, l’opposition s’est alarmée d’un recours au privé pour gérer la piscine Vallier et celle de la Granière. “Nous ne sommes pas dans le dogmatisme, peut-être que la délégation de service public est le bon système, explique Stéphane Mari, président du groupe socialiste au conseil municipal qui assistait à cette session. J’aimerais savoir ce qui motive ce choix. Lors du vote du plan piscines en 2008, nous avions voté 1 million d’euros d’études. Où sont-elles? J’aimerais lire des rapports d’études argumentées qui justifient ce choix. Depuis 2008, beaucoup de piscines ont fermé. Aucune a ouverte.” Effectivement, depuis le vote de ce plan ambitieux, rien ou presque n’est sorti de terre.

Ce n’est pas un choix dogmatique. Nous ne sommes pas dans le tout public ou le tout privé, se défend Richard Miron, adjoint aux sports (Les Républicains). Nous souhaitons mettre en place plusieurs types de gestion. Depuis plusieurs années, nous connaissons une baisse importante des dotations de l’État. Forcément, nous sommes obligés d’adapter nos projets. Or, la gestion des piscines est une affaire coûteuse.”

L’exemple Magnac

La Ville prévoit donc de conserver dans le giron public un certain nombre de bassins dits de proximité et de confier au privé d’autres “sites aquatiques”. C’est notamment le cas de La Granière et de Vallier. “Cela doit permettre d’offrir en même temps un large accès public mais également de maintenir des créneaux pour les clubs et les écoles”, reprend Richard Miron. Or, la Ville peine à offrir des bassins pour ces trois demandes croisées. “À Vallier, le mercredi après-midi, le club de plongeon s’entraîne et je ne peux pas réserver de couloirs au grand public. Le samedi après-midi est réservé aux clubs et le dimanche comme en soirée, c’est très compliqué d’ouvrir avec un personnel municipal.”

Pour l’adjoint, le recours à la délégation de service public est donc la solution idoine. Il prend pour exemple la piscine Magnac dont la gestion est de la responsabilité de l’ASPTT. “Vous avez vu le prix de l’entrée? s’insurge Stéphane Mari.  À 5 euros le tarif plein et 4 euros en réduit cela revient cher d’aller se baigner en famille. Sans compter que la Ville continue de financer le déficit.” Tout ceci ne démonte pas l’adjoint aux sports qui trouve logique ce double mode de financement. “Cela coûte un peu plus cher parce que l’offre de service est plus large et nous continuons à financer parce que le délégataire continue d’offrir des plages horaires aux écoles et aux clubs.”

Les grands pôles aquatiques

Il y a un troisième étage à cette fusée : les grands pôles aquatiques dont la construction comme la gestion est assurée par le privé. Cela concerne deux sites identifiés depuis longtemps. La piscine de Luminy, seul bassin de 50 mètres en plein air, est fermée depuis 2008 et spot privilégié des grapheurs. L’autre est un projet dans les cartons de la même époque et consiste en l’installation d’une piscine nouvelle génération. “Dans les deux cas, nous souhaitons mettre en œuvre un nouveau mode de gestion, explique Richard Miron. Cela consiste par la signature d’un bail emphytéotique avec une structure privée assortie d’une concession de travaux. Un appel à projet va être lancé en 2016, en ce sens.” La revue spécialisée TBPM a déjà dévoilé ce plan de bataille.

Cette stratégie est connue puisqu’elle est décrite en détail dans le rapport synthétique d’une “mission exploratoire relative à la définition de nouveaux concepts d’équipement aquatique” confiée aux cabinets IPK Conseil et Taj et rendue en janvier dernier.

document

La commande émane de la délégation “grands projets” dont Gérard Chenoz a la charge. Mais ce dernier se défausse bien volontiers. “Attendez, je ne suis qu’un outil. Je peux vous dire qu’il s’agit grosso modo de trouver des solutions pour alléger la facture. Contactez Richard Miron, il est bien plus au courant.”

Ce dernier franc du collier l’avoue tout de go : il n’a pas lu ce rapport même s’il en connaît les grandes lignes. Que peut-on lire dans ce rapport ? Le premier point est sans doute un constat connu : les caisses sont aussi vides que les bassins. Cela donne :

La mise en oeuvre du « plan piscines » de la Ville de Marseille se trouve confrontée aux contraintes budgétaires, lesquelles ne permettent pas à la Ville d’engager en maîtrise d’ouvrage publique toutes les opérations initialement envisagées et pour certaines déjà programmées.

Pour réaliser les deux pôles aquatiques, le rapport préconise de coupler les deux projets en spécialisant les bassins et en confiant leur gestion au privé. “Tout en s’affranchissant tout du moins dans un premier temps, des contraintes de service public qui « dégradent » généralement le compte d’exploitation de tels équipements,” notent les rapporteurs.

Luminy site de ré-athlétisation ?

Pour Luminy, les consultants imaginent un projet grand public mais pas un “centre aquatique à spectre très large”. Luminy est situé dans le parc des Calanques avec un vrai risque incendie, des arbres classés et des possibilités de stationnement limitées. Pas de quoi attirer des centaines de milliers d’usagers par an. Mais la piscine découverte fonctionnera toute l’année (avec un “bassin nordique” pour les moins frileux). Le rapport imagine même une ouverture à la construction pour permettre de l’hébergement.

En effet, la dimension “grand public” serait associé à une spécialisation en lien avec les laboratoires spécialisées dans le sport et déjà présents sur le campus voisin. Les installations pourraient donc servir aux recherches du pôle Technosport étendues aux sports aquatiques mais aussi devenir “un centre de ré-athlétisation” comme celui de Capbreton (83) géré par le groupe Générale de santé. “Bien sûr, cela va donner du sens mais il ne faut pas se leurrer : on ne va pas remplir un bassin de 50 mètres, un autre couvert de 25 et une fosse de plongeon avec des étudiants ou des scientifiques, prévient Miron. Il faut impérativement un projet grand public. En France, il y a 25 sites à la vente et ça se bouscule pas pour acheter.” Pour la partie “grand public, le rapport IPK est très cash : “ceux qui souhaiteront profiter de ce cadre sans égal (…) qui devront en acquitter le vrai prix”. Ça va douiller.

Aquaboulevard à bobos à Euromed?

Le rapport IPK explore aussi les scénarios de l’installation d’une piscine dans le périmètre Euroméditerranée. Non pas au Nord du côté des Crottes, un lieu “excentré” et “peu porteur” car éloigné des clientèles d’entreprises que le projet proposé souhaite attirer. En effet, plus qu’Aquaboulevard, le projet vise les “consommateurs (aussi consomm’acteurs) implantés dans les entreprises d’Euromed”. Ils imaginent donc un projet similaire au Nuage dessiné par Starck à Montpellier qui offre outils de bien-être, jeux aquatiques et services annexes. Le rapport liste donc des activités aquatiques (aquabiking, aquazumba, aquafitness…), un “espace de remise en forme sec et humide”, mais aussi des services associés (crèche, salle des arts créatifs, bibliothèque (sic), un espace incentive (resic), un resto bio, un barbier, un bar à eau…)

Pour le montage financier, le rapport prévoit bien un montage via un bail emphytéotique administratif associé à une convention d’exploitation. En gros, la Ville reste propriétaire mais n’aura la jouissance de l’équipement qu’à l’issue d’une très longue période (généralement 99 ans). Dans l’intervalle, c’est elle qui versait un loyer sur une longue période :

“Ce dernier percevra, de la part de la Ville, des loyers en contrepartie de la mise à disposition des équipements. En principe, ce loyer lissé sur la durée du contrat couvrira l’amortissement financier des constructions intégrant le coût des études et de la construction, le coût de la maîtrise d’œuvre, le coût de la maintenance ainsi que les charges de préfinancement et de financement.”

Le tout fait furieusement penser au partenariat public-privé, utilisé notamment pour la rénovation du stade Vélodrome. Clairement, le groupe privé qui prendrait la charge de ces investissements couplés verrait son effort financier remboursé par la Ville sur la durée de la concession. Le projet Luminy est évalué entre 12 et 15 millions d’euros et de 25 à 30 millions d’euros pour celui d’Euroméditerranée. Une chose certaine : la Ville n’a pas les moyens de s’offrir des piscines à bulles à ce prix-là.

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