À Aix, des marches exploratoires pour dire le sentiment d’insécurité des femmes

Reportage
le 10 Mar 2022
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Des marches exploratoires sont organisées ce mois-ci à Aix pour élaborer un regard féminin sur les aménagements urbains. L'occasion de mettre des mots sur les peurs qui peuvent les dissuader de se déplacer, et, pour la mairie, de réfléchir à des solutions.

15 étudiantes ont participé à la marche exploratoire du 8 mars à Aix-en-Provence. (Photo : ML)
15 étudiantes ont participé à la marche exploratoire du 8 mars à Aix-en-Provence. (Photo : ML)

15 étudiantes ont participé à la marche exploratoire du 8 mars à Aix-en-Provence. (Photo : ML)

“J’ai déjà aidé une fille à enfiler un pantalon au milieu de la rue car elle avait peur de se faire agresser physiquement ou verbalement en rentrant chez elle”.  En peu de mots, voilà le tableau planté. Ce mardi 8 mars, à Aix-en-Provence, 15 étudiantes se retrouvent devant la faculté d’économie et de gestion en début de soirée. En compagnie de l’association Solidarité Femmes 13, elles vont suivre un trajet minutieusement préparé, entre le quartier des facultés et le centre-ville, emprunté par des milliers d’étudiants chaque jour. Cette marche exploratoire vise à leur permettre d’échanger entre elles et avec l’association autour de leur ressenti lors des déplacements quotidiens, en tant que femme.

“C’est notre quotidien ce parcours, c’est des problèmes qu’on rencontre constamment”, affirme une des participantes. “On doit tout le temps trouver des solutions comme marcher rapidement, dormir chez quelqu’un, être au téléphone ou encore s’habiller différemment”, formulent-elles en chœur. Pour ces étudiantes, un sentiment d’insécurité accompagne chacun de leur déplacement en ville, la nuit.

“Plus personne ne rentre seule en ce moment à Aix-en-Provence”, assure une des participantes. Cette dernière évoque “de récentes affaires” ayant eu lieu dans la ville, comme l’agression et le viol d’une jeune femme en pleine rue en décembre dernier. Elles craignent de rencontrer des hommes malveillants, violents verbalement ou physiquement.

Avant d’arriver à la mairie, elles sont passées aux abords du parc Jourdan, devant la bibliothèque de droit, se sont dirigées vers la gare SNCF et routière puis sont remontées vers le centre-ville. En arrivant devant l’hôtel de ville, elles tirent un premier bilan de cette marche exploratoire.

Les participantes remplissent un carnet d’enquête qui permettra de rédiger des bilans approfondis. (Photo : ML)

La non-mixité aussi c’est une bonne idée car on peut parler sans avoir peur.

“On a le sentiment d’être utile, on peut vraiment échanger, parler librement et on se sent écoutées”, confie une des jeunes femmes. “La non-mixité aussi c’est une bonne idée car on peut parler sans avoir peur”, ajoute l’étudiante. La plupart affirment être prêtes à participer à nouveau à une marche exploratoire de ce type. Mais avant, il faut remplir les carnets d’enquête fournis par Solidarité Femmes 13 .

Les participantes commentent la visibilité dans l’espace public, en notant la présence ou l’absence d’éclairage, la largeur des rues ou encore l’existence de passages piétons.

“Par rapport aux transports en commun…”

La déambulation se termine par un temps d’échange avec les élus de la Ville dans la salle des états généraux de la mairie, ce qui vient ajouter un côté assez formel. “Ça va être un travail de long terme sur les prochains mois”, avertit en préambule Sylvain Dijon, adjoint en charge de la sécurité à la maire d’Aix-en-Provence.  L’élu anime les débats et prend en note les remarques. L’éclairage fait partie des préoccupations principales des femmes lors de leurs déplacements. “Lorsqu’on passe dans les petites ruelles pour aller à Schuman, on doit utiliser la lampe torche de nos téléphones”, commence une étudiante. “Sur toute la rue en face de l’Expresso café on ne voit rien”, ajoute une de ses camarades. “Moi, seule, je ne serais pas passée par là. C’est très glauque !”, complète même la présidente de Solidarité Femmes 13.

Les étudiantes ont pu directement s’entretenir avec des élus de la Ville d’Aix-en-Provence, principalement Sylvain Dijon. (Photo : ML)

“On a eu un problème pour identifier à qui appartient ce passage, explique Kayané Bianco, adjointe en charge de la vie étudiante, au sujet du chemin entre le parc Jourdan et le haut de la faculté de droit. Maintenant c’est fait et la personne en charge s’est engagée à réhabiliter le passage après les travaux”. L’association souligne toutefois : “Il y a des solutions immédiates en attendant, comme mettre des miroirs pour avoir déjà plus de visibilité”.

Une des participantes soulève un nouveau point pendant la réunion. “Par rapport aux transports en commun…”, commence la jeune femme avant d’être interrompue par les rires de l’assemblée. La question semble très sensible. “Ce n’est pas la ville qui gère directement les transports que vous prenez”, rappelle Sylvain Dijon, en référence à la métropole, autorité organisatrice des transports. “À partir de 22 heures, il n’y a plus de transports en commun alors qu’on est dans une ville étudiante”, constate tout de même la participante. L’adjoint au maire propose de se tourner vers Keolis, l’entreprise chargée des transports urbains à Aix. “Mais cela va poser un problème de rentabilité”, prévient l’élu, peu convaincu par la proposition d’une extension du service de nuit.

Une application regroupant 400 “safe spaces” disponible pour l’été

“Est-ce que si on déploie un outil avec une liste de 400 lieux où vous pouvez vous rendre si vous vous sentez en insécurité vous l’utiliserez ?”, interroge ensuite Sylvain Dijon. L’élu enchaîne immédiatement sur la présentation d’un projet en cours de développement en lien avec l’application Umay, anciennement nommée Garde ton corps. Cette carte interactive permettrait aux Aixoises et aux Aixois de se réfugier dans un lieu sûr s’ils font face à une situation présentant un risque pour leur sécurité. L’établissement accueillerait directement les personnes et pourrait appeler la police municipale afin qu’elle intervienne directement si besoin.

“L’idée c’est de travailler avec des hôtels, commerçants, lieux publics ou universitaires ou encore les taxis d’ici le printemps ou l’été”, annonce l’élu. Une des étudiantes interpelle toutefois les représentants de la Ville. “Pour que ce soit efficace, il faut communiquer sur la façon dont les lieux sont sélectionnés car personnellement j’aurai peur de monter dans un taxi”, souligne la jeune femme. “Les établissements signeront une charte”, s’engage en réponse l’adjoint au maire.

Un impact sur les politiques publiques encore à mesurer

“On s’attendait que cela soit un dialogue de sourd, mais finalement on s’est senties écoutées”, confie une participante à la sortie. Solidarité Femmes 13 n’en est pas à son coup d’essai : deux marches exploratoires féminines ont déjà été organisées sur Aix-en-Provence, dans le quartier d’Encagnane et de Beisson.

“Cela fait trop peu de temps qu’on organise ces marches pour savoir s’il y a un réel impact sur les politiques publiques”, reconnaît tout de même Mathilde Remignon, chargée de projet au sein de Solidarité Femmes 13. La prochaine marche organisée par l’association à Aix aura lieu le jeudi 17 mars dans le quartier du Jas-de-Bouffan. Pour Solidarité Femmes 13. “À l’issue des précédentes marches, certaines femmes ont pris notre contact et sont revenues vers nous pour dénoncer des violences”, raconte notamment Mathilde Remignon. Un signal encourageant pour l’association.

Un concept déjà testé à Marseille
Les marches exploratoires à Marseille ne sont pas nouvelles. En 2019, Marsactu s’était déjà rendu à un événement organisé par l’association Ancrages. Pour Samia Chabani, déléguée générale de l’association : “C’est une démarche qui vise à être valorisée”. En 2019, l’association a rendu un premier rapport intitulé “La marche exploratoire, récit d’expérience de l’association Ancrages à Marseille”. “Peut-être que la nouvelle équipe à la mairie de Marseille va s’emparer de ce plaidoyer”, espère Samia Chabani. “Il faut des solutions systémiques : travailler sur l’aménagement de l’espace urbain, mais aussi sur l’accueil des migrants ou encore la sécurité dans les transports. Tous les leviers doivent être pris en considération”, estime-t-elle. Ancrages propose de davantage développer ces expérimentations dans les quartiers excentrés car “l’aménagement y est encore plus hostile aux femmes”. Dans le rapport, l’association résume la problématique à l’origine des marches exploratoires : “Les hommes s’installent, les femmes traversent.”
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Commentaires

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  1. zaza zaza

    juste pour vous dire que la première marche exploratoire a été faite par la commission genre de ATTAC avec le groupe des femmes de la Maison pour tous de la Belle de Mai en 2018
    https://www.youtube.com/watch?v=cep9m8nJZX4
    et que c’est suite à cela que Ancrage a effectué la sienne
    Cordialement

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