À Air-Bel, l’eau continue de cristalliser toutes les angoisses

Actualité
le 23 Avr 2018
0

Frappée par la mort, il y a quelques mois, d'un habitant suite à la présence de légionelles dans les canalisations, la cité d'Air-Bel (11e) vit depuis dans la psychose. Et le traitement massif de l'eau au chlore n'arrange pas le climat de méfiance généralisée, en attendant des travaux qui tardent à se concrétiser. La visite, médiatisée, de Jean-Luc Mélenchon sur place a cependant relancé les espoirs des habitants.

Rania Aougaci habite à Air-Bel (11e) depuis 2006. À l’entendre, c’est autant d’années à se sentir « prise pour une imbécile » par les bailleurs de la cité. Ce jeudi 19 avril, comme ses voisins de l’amicale des locataires d’Air-Bel, elle a craqué. Et coupé court à la rencontre prévue avec les quatre bailleurs (Erilia, Habitat en région, Unicil et Logirem). Insatisfaits par le discours de ces derniers, les locataires ont quitté la réunion « au bout de même pas cinq minutes ». Après cela, Rania Aougaci est venue s’asseoir devant le local de Djamila Haouache. Le frère de cette dernière, Djamel, est décédé de la légionellose en septembre 2017. Cette maladie respiratoire se contracte par inhalation de gouttelettes d’eau contenant une bactérie dont la présence est avérée à Air-Bel : la légionelle.

Mais cette fois, la première demande que Djamila Haouache et Rania Aougaci ont formulé aux bailleurs concernait l’indemnisation des charges d’eau chaude. Promises pour l’année 2017, les voisines souhaiteraient qu’elles portent sur trois ans. Faute de réponse ce jeudi-là, elles soufflent d’une même voix : « Ils jouent la montre. Nous n’avons même pas encore été indemnisés pour 2017. Ils avaient pourtant réitéré leur promesse publiquement lors de notre dernière rencontre, le 23 mars. Ce matin, ils semblaient ne plus se souvenir de rien ! » 

Des bailleurs pourtant sous le feu politique de Jean-Luc Mélenchon. Le député France insoumise a médiatisé sa visite sur place et pointé directement leur responsabilité, en répétant plusieurs fois leurs quatre noms, dans une vidéo qui comptabilise des dizaines de milliers de vues. Les habitantes ont vu leurs espoirs revivifiés par la venue du chef de file du groupe France insoumise à l’Assemblée. « Même ceux qui ne l’aiment pas ont apprécié sa démarche », salue Djamila Haouache.

Sur les neuf hectares de la cité, les rumeurs se frayent un chemin

Mais passé le tourbillon, la mobilisation ne gagne pas les 6 000 habitants d’Air-Bel. Une question de communication, analyse Rania Aougaci : « Malgré toutes nos demandes, on reste mal informés. Alors dites-vous que ceux qui restent à l’écart de nos discussions ne savent rien. Et c’est impossible de parler avec tout le monde, ici. Regardez comme c’est fait. » De son doigt, elle balaye la cité, immense ensemble de neuf hectares repérable par ses quatre tours, en contre bas de… soixante-douze cages d’escaliers. Résultat : aucune communication directe entre les extrémités de la cité. « C’est pour cela qu’il y a plein de rumeurs », regrette Rania Aougaci. Et que chaque tournée effectuée par les voisins se transforme en série de préconisations.

Chez une famille de trois enfants au bâtiment 62, les murs se fissurent et la salle de bain renferme une humidité insoutenable. « Il faut aérer ! C’est très mauvais ! » ordonne presque Djamila Haouache aux parents, dont le plus petit garçon est asthmatique. Chez une dame âgée du bâtiment 60, qui a toujours bu l’eau du robinet jusqu’à présenter des irritations sur le buste, une voisine prévient : « Il ne faut pas boire, c’est toxique ! Il faut acheter l’eau en bouteille ! » La voisine s’appelle Aurélie Méradou. Comme beaucoup d’autres, elle est persuadée que le chlore ajouté à l’eau pour la décontaminer est la cause d’un grand nombre de symptômes des habitants d’Air-Bel. Elle cite l’expérience de sa sœur : en proie à des maux de ventre « à se plier en deux », les douleurs ont cessé net il y a six mois « lorsque la famille s’est mise à la Cristalline. » 

Détartrage des pommeaux en attendant les travaux

Des déductions largement partagées à la cité mais démenties par les bailleurs. Face à la psychose qui s’empare peu à peu d’Air-Bel, ils répondent à coup de pédagogie. À l’entrée du centre social, un grand panneau coloré informe : pas de risque de légionellose si la répartition des rôles est respectée. Du côté des bailleurs, il s’agit de vérifier la qualité de l’eau et d’effectuer les travaux de canalisations. Quant aux locataires, ils doivent stopper le développement de calcaire qui attire la légionelle.

Détartrer régulièrement les pommeaux, robinets, joints et flexibles, et changer les pièces si elles sont usées, voilà ce qui incombe aux locataires. Au quotidien, il faut aussi ouvrir le robinet d’eau froide en premier, et laisser couler l’eau chaude avant usage. En octobre 2017, le mois suivant le décès de Djamel Haouache, deux courriers avaient été déposés dans les boîtes à lettres pour encourager vivement à suivre ces « mesures de précaution ». Sur l’un d’eux, les bailleurs réitéraient : l’inhalation d’eau chaude est à éviter, mais « il n’y a aucun risque par ingestion d’eau ».

Les locataires d’Air-Bel souhaitent analyser leurs propres échantillons d’eau

Sur les relevés d’eau, la présence de légionelles est chronique

Mais à Air-Bel, l’eau est tenue responsable de bien d’autres maux. Chacun y va de sa mésaventure : des trous dans les cheveux, des boutons sur le corps, des démangeaisons, des champignons. D’autres moins inquiets relèvent tout de même cette sensation quotidienne de sortie de piscine lorsque après la douche, la peau est recouverte de particules blanches à l’odeur chlorée.

Depuis le décès de Djamel Haouache, les bailleurs doivent fournir des relevés d’eau trimestriels pour y détecter les légionelles. Sur demande des locataires, les résultats sont affichés au pied des immeubles. Ils portent la mention « Conforme » ou « Non conforme. Traitement de l’eau au chlore », selon le taux de concentration de légionelles. Au-delà de la norme de 1 000 unités formant colonies (UFC) par litre, le résultat est affiché en rouge. Lors du décès de Djamel Haouache, ses canalisations enregistraient 3 600 UFC par litre.

Les bailleurs « forcés de pousser les doses de chlore très haut »

En attendant les travaux, le chlore améliore la situation de manière ponctuelle. Exemple à la tour 3, celle où réside Aurélie Méradou. Sur les derniers relevés de mars 2018, la tour est passée au vert avec moins de 10 UFC par litre. Mais un mois plus tôt, les bailleurs y avaient relevé un taux alarmant de 10 000 UFC par litre. Un chlorage intensif entretemps explique cette chute brutale. Précision d’un bailleur : « Le risque de légionellose nous a forcé à cette période à pousser les doses de chlore très haut. » Sans jamais dépasser les normes légales, assure-t-on.

Un dosage exceptionnel qui semble avoir fait ses preuves : en mars, les eaux de toutes les canalisations étaient passées au vert. Sauf que l’arrêt du chlorage risque fatalement de voir revenir les colonies de légionelles. Et qu’en attendant, la brutalité de la méthode rend les locataires défiants. En témoignent les bouteilles d’eau du robinet stockées par Aurélie Méradou, avec l’espoir de les faire analyser. L’une d’elles est marron : elle provient du même robinet que celle qui a été remise à Jean-Luc Mélenchon.

Un an pour rénover les canalisations des 1 200 logements

Ces multiples nuisances attendent une solution radicale : la rénovation de tout le réseau d’eau chaude. Les canalisations horizontales, qui courent sous les immeubles, sont en cours de travaux. Le chantier devrait s’achever avant la fin de l’année. La rénovation des canalisations verticales s’annonce plus laborieuse. Ces canalisations distribuent l’eau dans les appartements, et le chantier exige d’avoir accès aux 1 200 habitations de la cité.

Le 20 avril, un communiqué a annoncé un léger report de délai pour ces canalisations : le chantier devrait se tenir « de mi-2018 à mi-2019 ». À la Ville, Arlette Fructus, adjointe au logement et à la rénovation urbain, explique « mettre les bailleurs sous pression pour qu’ils respectent ce calendrier. » En y ajoutant le chantier du réseau de chauffage, le coût des travaux atteint 4,5 millions d’euros. Quand à l’indemnisation des charges d’eau chaude de 2017, les bailleurs promettent de relancer le dialogue et d’organiser une nouvelle rencontre avec les représentants des locataires prochainement. Faute de quoi les porteurs du programme de rénovation urbaine, à laquelle la cité va enfin être intégrée, risquent d’être accueillis par des habitants chauffés à blanc.

Article en accès libre

Soutenez Marsactu en vous abonnant

OFFRE DÉCOUVERTE – 1€ LE PREMIER MOIS

Si vous avez déjà un compte, identifiez-vous.

Commentaires

Vous devez être vous-même abonné pour écrire un commentaire sur un article réservé aux abonnés.

Ajouter un commentaire

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire