Quatre ans après un incendie meurtrier, la vie suspendue d’habitants des Lauriers
En juin 2020, les derniers étages de l'entrée N des Lauriers sont ravagés par un incendie meurtrier. Une grand-mère, sa fille et sa petite fille y perdent la vie. Quatre ans plus tard, la vie de cette entrée est comme figée. Confiée au même juge que les effondrements de la rue d'Aubagne, l'enquête piétine. Le bailleur, Habitat Marseille Provence, envisage de reloger les derniers habitants.
La grande barre des Lauriers, récemment rénovée dans le cadre d'un projet de renouvellement urbain. Photo : B.G.
En apparence, rien ne distingue l’entrée N de la barre des Lauriers à Malpassé des autres “blocs” qui égrainent l’alphabet de A à M. Pourtant, à cet endroit, la vie s’est en partie arrêtée depuis le 14 juin 2020. Ce dimanche-là, à 14 heures, un incendie part du dixième étage de l’immeuble, qui en compte treize. Une maman et sa petite fille sortent de l’ascenseur pour venir rendre visite à la grand-mère. Elles seront toutes les trois prises au piège des flammes. La grand-mère et sa petite-fille succombent immédiatement. La mère, très gravement brûlée, décède quelques jours plus tard à l’hôpital.
Une enquête est ouverte dans la foulée pour déterminer les causes de cet incendie. Rapidement, l’hypothèse électrique est écartée. Trois jours plus tard, trois adolescents du quartier sont déférés devant un juge et mis en examen pour “destruction par un moyen dangereux pour les personnes ayant entraîné la mort”. Le plus jeune, dont les parents habitent cette entrée, a mis le feu à un canapé entreposé sur un palier. L’affaire apparaît donc bouclée.
Les épais carreaux de verre ont explosé sous la chaleur. (Photo : B.G.)
Chaos aux derniers étages
Pourtant, rien n’a vraiment changé à l’entrée N des Lauriers. Le temps s’y est comme figé. L’ascenseur ne fonctionne plus. Il est placé sous scellés. Aux trois derniers étages où le feu a été le plus violent, c’est toujours la désolation. Les murs sont noirs, les cadres en acier grillagé qui séparent chaque volée de marches ont vrillé sous l’effet de la chaleur. Des canettes et des mégots de joints témoignent que le lieu sert de coin tranquille. Plusieurs appartements sont équipés de portes anti-squat.
Arrivé au dernier étage qui débouche sur le toit-terrasse de la grande barre, on croise une jeune femme. Comme beaucoup des habitants des derniers étages, elle a pris l’habitude de passer par l’entrée voisine, où l’ascenseur fonctionne, pour rejoindre son immeuble. Elle doit alors monter jusqu’au dernier étage, passer par le toit, puis redescendre dans son immeuble à elle. “Quand je suis pressée et que je veux gagner du temps, c’est le plus simple, sourit Assia Abdoumadi. Et souvent, quand je sors tard le soir, ma mère préfère que je reste dormir chez une amie, plutôt que j’emprunte ces escaliers qui ne sont pas sécurisés.” Ce sont ses parents qui ont signalé la présence de squatteurs “après avoir entendu du bruit au-dessus de leur tête“.
Quand l’incendie a eu lieu, j’étais en troisième. Je passais le brevet. Là, je suis en dernière année d’école d’infirmière.
Assia, une habitante
“Pour mes parents qui commencent à être âgés, monter sept étages, ça n’est pas simple, poursuit-elle. Vous vous rendez-compte, quand l’incendie a eu lieu, j’étais en troisième. Je passais le brevet. Là, je suis en dernière année d’école d’infirmière.”
Un peu plus bas, Gérard Berlinghi se désole de l’état de l’immeuble où il vit depuis cinquante ans. “Même au troisième, c’est compliqué de vivre sans ascenseur. Mon fils me donne un coup de main pour les courses de temps en temps.” Il se demande s’il sera encore là pour voir la cage d’escalier enfin rénovée.
Habitante du premier étage, Saïda a reçu un coup de fil de son bailleur à la fin de l’été. “Ils m’ont informée de leur volonté de nous reloger, au moins le temps de faire les travaux. Mais, moi, si c’est pour me reloger dans le quartier, ce n’est même pas la peine. On n’a rien demandé à personne“. Elle ne se souvient pas que son interlocuteur ait mentionné l’enquête en cours durant leur conversation.
Relogement contraint
En juin dernier, le bailleur social Habitat Marseille Provence (HMP), propriétaire des lieux, a envoyé un courrier aux onze ménages qui vivent toujours sur place. Le directeur général, Jean-Bernard Dambier, les encourage à quitter les lieux.
“Habitat Marseille Provence n’a toujours pas été autorisé à exécuter les travaux de remise en état et de fonctionnement d’un certain nombre d’équipements, notamment l’ascenseur. À ce jour, n’ayant aucune visibilité quant à une date prochaine d’autorisation, nous nous voyons contraints de procéder à votre relogement.”
Joint par Marsactu, le directeur général confirme que l’instruction étant toujours en cours, “le juge ne nous a pas autorisés à entreprendre la réfection de l’immeuble et notamment à remettre en route l’ascenseur“. “C’est pour cette raison que nous avons fait le choix de proposer le relogement aux familles. Cela fait cinq ans qu’ils vivent sans ascenseur. L’immeuble est habité jusqu’au septième étage. Il y a des personnes âgées, on comprend que cela peut être pénible.”
Le feu a déformé les cadres en acier entre chaque volée d’escaliers. (Photo : B.G.)
Jusqu’à cet été, l’instruction était menée par le juge Matthieu Grand, le même qui a instruit le dossier des effondrements de la rue d’Aubagne, le dossier le plus emblématique parmi les affaires dont il avait la charge. Il y a quelques mois, dans le cadre d’une rencontre informelle sur l’habitat indigne, le tribunal judiciaire de Marseille avait invité des journalistes à un point avec différents magistrats. Le juge d’instruction y était présent. Outre l’affaire de la rue d’Aubagne, il a également évoqué le dossier des Lauriers.
Enquête pour homicides involontaires
Celui-ci comprend en fait deux volets : le premier, centré sur l’incendie volontaire de cet encombrant, a débouché sur des mises en examen. Le second est toujours à l’instruction. Il concerne des préventions d’homicides involontaires par “négligence ou manquement à une obligation de prudence ou de sécurité imposée par la loi ou le règlement”. Les mêmes infractions reprochées aux personnes morales et physiques, mises en examen et jugées en ce moment dans le procès des effondrements de la rue d’Aubagne.
Le juge Grand s’intéressait notamment aux manquements possibles du bailleur social, dirigé à l’époque des faits par Jean-Luc Ivaldi. Son successeur, Christian Gil, lui-même jugé dans le cadre de l’affaire de la rue d’Aubagne, cette fois au titre de directeur général de Marseille Habitat, avait été entendu par le juge dans le cadre de cette autre procédure.
Selon nos informations, le juge s’intéressait en particulier à la question du raccordement au gaz des appartements et à la réfection des tuyaux d’adduction par une société prestataire. Ce sujet précis a fait l’objet d’une expertise. Depuis lors, le système de raccordement a été refait à neuf, comme en témoignent les canalisations jaune vif et les traces de soudure encore visibles dans la cage d’escalier. En revanche, l’expertise des ascenseurs n’avait pas démarré quand le juge Grand avait la main sur le dossier. Désormais, c’est son successeur, Mohamed Mahouachi, qui devra le piloter. À moins qu’un autre juge du pôle santé publique, accidents collectifs et environnement n’hérite du dossier.
Une instruction peut durer des années. D’ici à sa clôture, les habitants devront se passer d’ascenseur. Ou bien déménager.
Actualisation le 10 décembre 2024 à 10 H 39 : Ajout du témoignage d’une habitante.
Commentaires
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2020-2024 : 6 ans plus tard?
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“Des canettes et des mégots de joints témoignent que le lieu sert de coin tranquille. Plusieurs appartements sont équipés de portes anti-squat.”
Canette + mégots de joints = coin tranquille
Sérieusement Benoît Gilles?
S’il y avait des canettes et des mégots de joints dans votre propre cage d’escalier (peut-être y en a-t-il après tout?), vous considéreriez aussi cela comme un coin tranquille?
Personnellement, mais je conçois que chacun puisse avoir un avis différent sur cette situation, j’y vois plutôt un témoignage de la présence de gens à la fois peu éduqués au civisme, puisqu’il y déposent des déchets, et délinquants, puisque la consommation de cannabis est un délit.
La présence de portes anti-squat ne vient que renforcer ce sentiment : l’occupation illicite du bien d’autrui est également un délit.
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La lecture de l’article est glaçant de vérité. Comment pouvez-vous imaginer que ce qui “sert de coin tranquille” puisse l’être pour les habitants ! Il ne l’est que pour les fumeurs de joints, les résidents choisissant de passer ailleurs ou de croiser plus au large et donc, ils sont peinards. Élémentaire.
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Qu’est ce qui vous permet d’affirmer ou d’infirmer que les fumeurs de joints et les résidents sont deux groupes distincts?
Vous habitez sur place? Vous fumez des joints sur place? Vous travaillez sur place?
L’article ne précise pas qui profite de ce “coin tranquille” ; donc pour ma part j’envisage les deux possibilités, bien qu’elles ne soient pas mutuellement exclusives.
Peu importe in fine car quelle que soit l’hypothèse, ceux qui sont responsables de ce dépotoir sont, je me répète, à la fois peu éduqués et des délinquants. Ca aussi c’est élémentaire.
Et en ce qui concerne le délai de réalisation des travaux, c’est avant tout le service public de la justice qu’il faut blâmer. Le bailleur lui, également personne publique, aurait manifestement été plus inspiré de proposer une solution de relogement bien plus tôt que maintenant.
Et c’est de nouveau la justice qu’il faut remercier pour la célérité de la seconde instruction.
Encore trois belles illustrations de l’efficacité de nos services publics marseillais!
Enfin, trop de gens pensent que le logement social est un dû. Je comprends tout à fait la personne qui ne souhaite pas être relogée dans le quartier ; mais le bailleur est dans son droit. Si elle n’est pas satisfaite par la proposition, libre à elle d’aller se loger ailleurs. La France pays étant un inépuisable agrégateur de misère sociale, les candidats à la reprise de ce logement libéré seront malheureusement nombreux.
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