Renouer avec les danses du pays, des Comores à la Friche la Belle de Mai
Depuis trois mois, chaque dimanche, un ballet insolite s'installe dans un recoin de la Friche la Belle de Mai. Les jeunes de l'association diaspora de Nioumadzaha Bambao, aux Comores, réapprennent les danses traditionnelles du pays de leurs parents. Le but : renouer avec leurs racines et financer des projets de développement de leur village.
Rue Guibal, les tambours annoncent la couleur, celle d’un voyage immobile dont la ville a le secret. Une boucle qui part de la Belle de Mai aux Comores, cet archipel de l’océan Indien qui, depuis un peu plus d’un demi-siècle, fait partie de l’identité marseillaise, au même titre que la Corse, l’Italie, l’Espagne ou l’Algérie. Ces tambours comoriens accompagnent des voix lancinantes, un brin saturées, et des coups de sifflet rageurs.
Dans un creux de la Friche la Belle de Mai, sous l’imposante bâtisse en béton de l’ancienne manufacture des tabacs, des femmes et des hommes dansent. Ils dansent à perdre haleine, dans un curieux ballet circulaire. Ils dansent ensemble, enfants, parents et grands-parents mêlés.
Pendant trois mois, de dimanche en dimanche, cette curieuse cérémonie est devenue un rendez-vous. Comme d’autres, on s’est assis sur ces marches de béton pour les regarder, les dessiner, avant d’oser les aborder. Les curieux et les badauds sont nombreux au fil des dimanches, intrigués par ces pas chaloupés qui dessinent une vague circulaire. De temps à autre, des enfants d’ailleurs s’invitent dans ce bal comorien, juste pour le plaisir d’un déhanché au son des tambours. Ils y sont accueillis avec joie.
Les foulards servent à occuper les mains tandis que la danse se concentre sur les appuis. (Dessin : Ben 8)
Tout ceci trouve une forme d’aboutissement, ce samedi 30 novembre, dans une salle de la Cabucelle, non loin de la station de métro Gèze. Il s’agit d’une journée culturelle de l’association des jeunes du village de Nioumadzah Bambao, au sud de la Grande Comore, l’île principale de l’archipel. Le point d’orgue de cette grande journée ouverte à tous est justement la démonstration de ces danses dont les jeunes de l’association se sont emparés.
“Cette journée est l’occasion pour nous de célébrer la culture comorienne, explique Anissa, 27 ans, un voile gris perle qui encadre son visage. C’est aussi l’occasion de réunir des fonds pour participer au développement de notre village d’origine.” Elle-même est marseillaise et connaît le pays d’origine de ses parents par les voyages au “bled”, un été sur deux. “Ma mère ne nous a pas éduqués dans cette culture, explique la jeune femme. Apprendre ces danses, c’est une manière de se réapproprier une culture qui nous appartient et permettre sa transmission aux plus jeunes générations.”
Croquis de la danse des hommes. (Dessin : Ben 8)
De répétition en répétition, les jeunes de l’association ont donc réussi à fédérer la génération née en France et leurs parents nés aux Comores, autour de ces danses, 150 au total sur la boucle WhatsApp. Ils viennent de tous les quartiers de Marseille, mais aussi des villes voisines, pour assister aux répétitions.
L’an dernier, les fonds récoltés ont permis de construire un terrain de basket. Cette année, l’argent doit aider à acheter des fournitures de base pour l’école publique du village. “On sait que l’État comorien n’a pas les moyens de développer notre village, alors c’est nous, enfants de la diaspora, qui prenons le relais.” Sur l’ébauche de la page Wikipédia de la commune, on peut lire :
“Malgré l’accroissement des activités économiques constaté depuis l’an 2000, année de référence, les foyers continuent d’avancer grâce à la participation active de la diaspora. Cette dernière occupe une place prépondérante dans le processus de développement de la ville. Elle permet notamment de construire des foyers de jeunes, des marchés, de nouvelles routes goudronnées…“
Anissa est photographe de mariage. Elle a tissé des liens avec d’autres jeunes nés à Marseille, dont les parents viennent du même village. C’est le cas de Haïria, à peu près du même âge.
Réseau diasporique
“On ne se connaissait pas et pourtant, nos parents viennent du même village, mais on a grandi dans des quartiers différents, poursuit la jeune femme, voile noir, manteau brun et maquillage soigné. On est devenues amies.” Haïria est infirmière en psychiatrie. Elle exerçait à l’hôpital Nord, dans une aile de l’établissement qui accueille des prisonniers, avant de faire une pause pour élever ses enfants. Et le dimanche, elle danse avec le mkumi en main, le foulard traditionnel que l’on retrouve dans beaucoup de danses.
“Il sert surtout à s’occuper les mains, car l’essentiel de la danse repose sur un enchaînement de pas, qui changent en fonction des rythmes des tambours“, détaille-t-elle. Si elle est incollable sur les différentes danses, c’est que son mari, Boié, est le maître de ballet, l’homme au sifflet.
Lunettes rondes et fin collier de barbe, il enchaîne les danses sans jamais montrer de fatigue. Lui a grandi aux Comores et appris ces danses d’un maître qui lui-même les a apprises d’un ancien. “Dans les rythmes et les pas que nous apprenons, certains viennent d’Anjouan, d’autres de Mohéli, les deux autres îles de l’archipel. Pour nous, c’est la famille. Cela permet de découvrir la richesse culturelle de notre pays.”
Adaptation à la sauce marseillaise
Ces danses très codées sont aussi adaptées à la sauce diaspora. Ainsi, certaines danses, qui ne sont pas mixtes au pays, le deviennent une fois réinterprétées à Marseille. “Pour le djaliko, on a adapté la danse traditionnelle, explique Saandiddine Tadjidine, l’ancien président de l’association ADN-B, qui organise cette journée culturelle. À l’origine, il s’agit d’une danse mixte où les femmes et les hommes dansent ensemble, mais des pas différents. Dans notre version, nous dansons tous les mêmes pas.”
Croquis des musiciens. (Dessin : Ben 8)
Ondulations du corps et changements d’appuis, le ballet comorien repose sur une coordination très fine entre les trois musiciens, le maître de danse muni du sifflet et les danseurs et danseuses qui le suivent. “On est tous connectés, cela crée une véritable osmose, poursuit Saandiddine Tadjidine. Dans mon enfance, c’est des danses que j’ai toujours vu faire par mes oncles notamment. Mon père, lui, ne dansait pas.” La plupart de ces danses sont reliées à la cérémonie du grand mariage, cette fête somptuaire, pilier de la société en Grande Comore. Elle dure plusieurs jours et entraîne de folles dépenses, dans un jeu de dons et contre-dons d’une extrême complexité. Les différentes étapes de la cérémonie sont marquées par ces danses que les jeunes reprennent à leur sauce.
La plus spectaculaire est celle des hommes qui se danse bâton à la main, à un rythme de plus en plus soutenu. Accroupis, puis debout, ils virevoltent en suivant les changements de rythme. “Franchement, c’est la danse la plus cardio, rigole Yourdatja, jeune femme de 18 ans qui vit au Massalia, dans le 14e. Moi, ce que j’aime dans ces danses, c’est qu’elles montrent notre unité. Cela nous rend forts et nous rapproche de plus en plus, et cela montre comment le fait de travailler ensemble apporte du positif.”
Danse des mamans
Pendant que nous parlons, ce sont “les mamans” qui prennent place dans le cercle. Elles forment deux lignes, face à face. La danse démarre puis s’interrompt à plusieurs reprises. Anissa sourit : “Cela fait trois mois qu’elles répètent et elles n’y arrivent pas. Pourtant, il n’y a que deux pas.” Le maître de danse reprend les pas et demande aux musiciens de battre la mesure. “Elles n’y arrivent pas parce que nos mamans sont des stars, rigole Haïria. À chaque fois, il y en a une qui ajoute un petit geste de la main, du coup sa voisine l’imite et, à la fin, tout le monde se plante.”
Patiemment, son mari reprend la chorégraphie dans les grands éclats de rire des femmes qui peinent à se discipliner. Seront-elles prêtes pour ce samedi ? “Franchement, personne n’est capable de le dire, mais si elles se trompent, personne ne leur en voudra.” Rendez-vous ce samedi, pour vérifier si les mamans de l’association ont travaillé la choré.
Journée culturelle de l’association Diaspora Nioumadzaha Bambao, au Salon Ishstar, 44 boulevard du capitaine-Gèze, 13014. Entrée unique : 10 euros à partir de 10 heures. La soirée se conclut par un Dj set de Moris Beat.
Vous avez un compte ?
Mot de passe oublié ?Ajouter un compte Facebook ?
Nouveau sur Marsactu ?
S'inscrire
Commentaires
0 commentaire(s)
L’abonnement au journal vous permet de rejoindre la communauté Marsactu : créez votre blog, commentez, échanger avec les autres lecteurs. Découvrez nos offres ou connectez-vous si vous êtes déjà abonné.