Éducation aux médias et à l’information : Marseille esquisse une réponse citoyenne.
À Marseille, un collectif de plus de vingt associations, journalistes, acteurs culturels et éducatifs porte un plaidoyer inédit : faire de l'éducation aux médias et à l'information (EMI) une politique publique structurée, pérenne et ambitieuse. Dans une ville où la campagne électorale a elle-même connu une tentative de déstabilisation par une opération d'ingérence étrangère sur les réseaux sociaux, la réponse des candidats à cette interpellation éclaire autant qu'elle interroge.
Éducation aux médias et à l’information : Marseille esquisse une réponse citoyenne.
Photo : Journée EMI – Rencontres Nationales de la Fédération de l’Audiovisuel Participatif (FAP), Orléans 2023 (Crédit : S.W.)
Un geste collectif structurant, à portée politique
Pendant plusieurs mois à Marseille, portés par une dynamique résolument transversale, des journalistes indépendants, des réalisateurs, des radios associatives, des médias de proximité, des éducateurs à l’image et au numérique, ou encore des acteurs des médiathèques, de l’Éducation nationale et de l’Éducation populaire, ont pris le temps de travailler ensemble à formuler un plaidoyer commun structuré en dix propositions concrètes, adressé lors de la campagne à l’ensemble des candidats à la mairie centrale1.
Cette démarche d’interpellation n’est pas anodine. Elle traduit une prise de conscience collective : l’action quotidienne de ces acteurs — au plus près de leurs publics — reste trop souvent invisible, sous-financée et fragmentée. Leur ambition est simple : sortir de la logique des appels à projets ponctuels pour construire un cadre politique durable, co-élaboré avec les institutions, capable de former largement les citoyens à comprendre les médias et à développer leur esprit critique.
Ce mouvement marseillais s’inscrit aussi dans le mouvement plus large d’un secteur en pleine vitalité. Partout en France, de plus en plus de journalistes, soucieux de renouer avec leurs publics, se forment à l’éducation aux médias et à l’information grâce à une certification professionnelle désormais reconnue par les commissions paritaires de la presse et de l’audiovisuel2.
Dans plusieurs régions, la montée en compétence de ces acteurs par l’échanges de pratiques entre pairs se traduit par une structuration progressive de leurs coopérations, prenant parfois la forme d’une recherche-action. En PACA, un réseau s’est notamment constitué pour dialoguer avec la Direction Régionale des Affaires Culturelles et obtenir des garanties de continuité d’action, comme en témoigne la tribune parue en fin d’année dernière dans ces mêmes colonnes3.
À Marseille, sans attendre, cette dynamique collective trouve aujourd’hui une traduction concrète.
Pourquoi maintenant ?
Le contexte dans lequel ce plaidoyer émerge n’est pas celui d’une inquiétude diffuse et lointaine. C’est celui d’une transformation brutale, documentée et accélérée du paysage médiatique et des pratiques informationnelles des usagers.
D’un côté, la concentration capitalistique sans précédent autour de quelques grandes fortunes, dessine un paysage où la pluralité de l’information, qui est sa condition même d’existence, recule au profit d’intérêts économiques et idéologiques clairement assumés.
De l’autre, les tentatives de déstabilisation du service public de l’information se multiplient. La Commission parlementaire qui a été mise en place dans un climat de défiance vis-à-vis de l’audiovisuel public, a incarné jusqu’à la caricature les ambitions de certains élus de mettre la presse sous tutelle politique. Que ces excès finissent par être en partie contenus ne doit pas faire oublier la pression permanente qui s’exerce sur les rédactions, les radios et les télévisions publiques.
À cela s’ajoute la révolution numérique dans ce qu’elle a de plus déstabilisant : l’essor des intelligences artificielles génératives, la prolifération des fausses informations, la domination des algorithmes qui hiérarchisent l’information non selon sa qualité mais selon sa capacité à capter l’attention, la régulation volontairement lacunaire des grandes plateformes. Dans ce contexte, la capacité d’un citoyen à identifier une source fiable, à croiser les informations, à résister aux bulles de filtre et à la manipulation, voire à créer ses propres usages, ressources ou contenus vertueux, n’est plus un luxe culturel. C’est une compétence de survie démocratique.
Quand la campagne marseillaise elle-même devient cas d’école
La campagne des élections municipales marseillaises a fourni, malgré elle, une illustration saisissante de ce dont parlent les acteurs de l’EMI. La tentative de déstabilisation du candidat Sébastien Delogu via une opération d’ingérence étrangère sur les réseaux sociaux – visant à diffuser de fausses informations pour nuire à sa candidature – a rappelé que ces phénomènes de manipulation, souvent décrits comme abstraits ou lointains, peuvent désormais frapper au cœur d’une élection locale ou d’un débat démocratique ordinaire4.
Cette affaire n’est pas un épiphénomène. Elle est le signe d’une époque où la campagne électorale se joue aussi – parfois d’abord – sur les plateformes numériques, dans des espaces peu régulés, avec des outils de manipulation sophistiqués accessibles à des acteurs mal intentionnés. Elle interroge la capacité des électeurs, des médias et des institutions à identifier, nommer et contrer ces attaques. Elle donne au plaidoyer du collectif EMI une résonance concrète et immédiate : si Marseille avait une culture partagée et solide de l’éducation aux médias, cette manipulation aurait-elle eu le même impact ?
Ces problématiques sont désormais prises en compte par des opérateurs comme Visibrain, dont le baromètre permet un suivi de visibilité sur les réseaux sociaux5 (et l’on y voit que sur ce terrain, les candidats marseillais ne sont pas en reste !), l’ONG AI Forensics qui enquête sur les nouveaux usages de l’IA, notamment sur son influence en Europe en contexte électoral6, ou encore l’agence d’État Viginum, qui permet de scruter et prévenir la réception de ces circulations de datas parfois difficilement maîtrisables7. Mais si l’espace numérique est devenu un terrain important des campagnes électorales – notamment sur TikTok où un espace spécifiquement dédié aux enjeux électoraux a d’ailleurs été récemment ouvert par la plateforme8 – ce n’est sans doute pas un hasard. Cela répond aussi à une forme d’insatisfaction croissante vis-à-vis des médias traditionnels.
Le traitement médiatique local de la campagne n’a pas toujours contribué à élever le débat. La chaîne régionale France 3 – Ici Provence-Alpes n’a finalement pas organisé de véritable confrontation entre les candidats. Après un premier débat organisé par BFM et La Provence – où certains propos rappelaient des discours que l’on croyait disparus depuis les années 1940 – le service public s’est contenté d’une succession d’interventions individuelles. Résultat : quelques mots-clés pour résumer la campagne – « ville sale, police, caméras »9. Sécurité, propreté, tranquillité : nouvelle devise municipale ? Difficile, dans ces conditions, d’ouvrir un véritable débat sur les enjeux culturels, éducatifs ou démocratiques qui fondent pourtant un projet de citoyenneté commune.
Dans le même temps, plusieurs organisations marseillaises réunies en coalition10 ont entrepris un travail sérieux d’analyse des programmes municipaux afin de renforcer le pouvoir citoyen. Leur démarche mérite d’être saluée. Mais la grille de lecture est restée centrée sur des indicateurs somme toute assez classiques – accès aux services publics, transparence démocratique, enjeux écologiques ou sociaux. L’éducation aux médias, comme les droits culturels ou l’éducation artistique d’ailleurs, en est largement absente. Ce silence interroge. Peut-être ces droits et pratiques paraissent-ils si évidents qu’on les croit déjà acquis. Or ils ne le sont pas. Comprendre l’information, produire des récits, participer au débat public : ces capacités conditionnent en réalité l’exercice de tous les autres droits.
Ce que les candidats ont répondu – et ce que cela dit
Sur l’EMI, six listes candidates ont été sollicitées (deux autres ont depuis émergé et n’ont pu être jointes dans le temps de la diffusion du plaidoyer). Trois ont répondu par écrit : la liste du Printemps Marseillais menée par Benoît Payan, celle de la coalition de gauche et écologiste portée par Sébastien Delogu pour LFI, et la liste du Rassemblement National conduite par Franck Allisio. Les trois autres n’ont produit aucun document écrit. Pour ces dernières, nous considèrerons que le silence en dit déjà long.
Un diagnostic partagé sur l’urgence
Le premier constat serait presque réconfortant : les trois candidats qui ont répondu partagent un diagnostic similaire sur la gravité de la situation. La liste Payan pointe avec précision les « évolutions structurelles et multifactorielles » qui touchent le paysage médiatique : concentration, crise de la presse, régulation abandonnée aux algorithmes, montée des fake news. La liste Delogu dénonce nommément les logiques délétères d’appels à projets concurrentiels et la fragilisation des médias associatifs indépendants. Même la liste Allisio, dans l’élan de banalisation qu’elle essaie à tout prix de faire avaliser, répond sur ce thème au-delà de ses traditionnelles obsessions sécuritaires et raciales, dans un registre plus technocratique certes, mais en reconnaissant la nécessité d’une éducation à l’intelligence artificielle pour tous les âges.
Tous trois acceptent également le principe d’une feuille de route politique sur l’EMI, de financements pluriannuels, d’une cartographie des acteurs, et d’une coopération renforcée entre la municipalité et les associations. Sur le fond du diagnostic et sur plusieurs instruments proposés, le consensus est réel.
Des divergences de fond qu’il ne faut pas minimiser
Mais le consensus s’arrête là où les visions politiques divergent. La liste Payan, sortante, s’engage sur des éléments de méthode concrets : dans le prolongement de la logique qu’elle a mise en œuvre pour l’éducation artistique et culturelle et l’éducation populaire sous la précédente mandature, elle s’engage à désigner rapidement un élu référent sur les questions de l’EMI, à réunir les directions concernées pour fonctionner en dialogue avec les acteurs, et co-organiser des Rencontres de l’EMI. C’est la réponse la plus complète dans ses engagements opérationnels, inscrite d’ailleurs en toute lettres dans son programme officiel11, même si elle reste conditionnelle à une réélection.
La liste Delogu donne le même écho, citant aussi l’EMI dans son programme12, en allant plus loin sur la question des rapports entre la Ville et les associations dans sa réponse qu’elle inscrit dans une critique explicite des pratiques clientélistes, le fait qu’elle entend défendre de la fin des subventions discrétionnaires, et la proposition d’outils concrets comme la plateforme de mutualisation que serait la « Maison municipale de la création », voulant marquer une vision structurellement transformatrice des relations entre pouvoirs publics et société civile.
La liste Allisio, en revanche, révèle une lecture partielle et réductrice des enjeux. Centrer la réponse quasi exclusivement sur l’éducation à l’intelligence artificielle et sur un hypothétique « centre dédié à l’IA au Centre Bourse », c’est méconnaître – ou esquiver – la dimension fondamentalement politique de l’EMI : l’accès à une information plurielle, la lutte contre la concentration médiatique, le renforcement de médias indépendants. La liberté d’informer et la déontologie journalistique sont absentes de sa réponse. On notera aussi l’ironie de voir le RN réclamer des « référendums locaux » comme espace de débat, dans une réponse qui ne dit mot du pluralisme médiatique ou des dangers que son propre courant politique représente pour la liberté de la presse en Europe.
Après le vote, quelle vigilance ?
La démarche du collectif EMI Marseille ne s’arrêtera pas le soir du premier tour. C’est peut-être là sa force la plus durable. En formulant dix propositions précises et traçables, les associations et les journalistes qui ont porté ce plaidoyer ont créé un outil de suivi et de redevabilité. Quel que soit le résultat des urnes, elles pourront comparer les engagements pris et les actes posés.
Car les promesses de campagne peuvent avoir une fâcheuse tendance à s’évaporer une fois les élus installés. Il existe déjà une longue histoire de politiques culturelles et éducatives annoncées avec ambition et mises en œuvre avec mollesse ou discontinuité. Les acteurs de l’EMI le savent, comme d’autres : leurs financements sont précaires, leurs projets soumis aux aléas des équipes municipales, leurs actions rarement inscrites dans des cadres contractuels durables.
Ce qu’ils demandent est simple dans son principe, mais restera conditionné à des moyens concrets de mise en œuvre : un élu référent identifié dès le début du mandat, un comité de pilotage interinstitutionnel, des financements pluriannuels, incluant des temps de coopération entre acteurs comme faisant partie intégrante de leurs missions, une ligne de coordination et des grilles tarifaires équitables. Les actions pourront inclure des formations, des ateliers, des rencontres annuelles de l’EMI à Marseille pour rendre visible, relier et dynamiser un écosystème trop souvent dispersé. Et une cartographie actualisée des acteurs permettra de traduire les dynamiques et travailler l’équité dans la répartition sur le territoire. En somme : il s’agit de réunir les conditions minimales pour que l’EMI cesse d’être une bonne intention qui repose essentiellement sur la mobilisation des acteurs, mais soit soutenue par une véritable politique opérationnelle.
Ce que Marseille peut donner à faire et à voir
C’est peu dire que Marseille est une ville de reliefs et de contrastes. Hors des clichés, cette cité méditerranéenne traversée par des migrations, des cultures et des narrations multiples, est de ce fait à la fois un creuset d’expérimentation sociale intense et un terrain de toutes les vulnérabilités : précarité, inégalités scolaires, maillage dense mais fragile, concentré dans certains secteurs quand d’autres quartiers souffrent de désertification en termes d’offre culturelle et éducative. Elle est aussi une ville de mobilisations, de créativité associative, d’inventivité dans la transmission.
C’est précisément parce qu’elle concentre ces tensions de l’époque que Marseille peut être un laboratoire pertinent pour une politique ambitieuse d’éducation aux médias et à l’information. Pas seulement dans les écoles, mais dans tous les temps de la vie – centres sociaux, bibliothèques, espaces de quartier. Pas seulement pour les enfants, mais pour les adultes, les personnes âgées, les publics peu scolarisés que l’espace numérique confronte quotidiennement à des informations qu’ils ne savent pas toujours évaluer.
Le plaidoyer du collectif EMI est une invitation à prendre au sérieux ce que la démocratie exige de nous collectivement : au-delà du droit de vote et pour son exercice même, la capacité à s’informer librement, à penser de manière critique, à résister aux manipulations. Ce n’est pas une ambition secondaire. C’est le cœur du projet républicain.
Les acteurs de l’EMI marseillais ont fait leur part : ils ont nommé les enjeux, construit des propositions, interpellé les candidats, rendu publics leurs engagements. La balle est désormais dans le camp de ceux qui gouverneront la ville. Et dans celui de tous ceux – journalistes, citoyens, parents d’élèves, directeurs de centres sociaux, chefs d’établissements scolaires – qui refuseront que ces engagements restent lettre morte.
Samuel Wahl, journaliste indépendant et auteur documentaire, participe aux travaux du collectif EMI Marseille et accompagne la structuration du réseau EMI PACA ; il est également chargé de cours en Master professionnel de journalisme culturel à l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle.
1 Plaidoyer des acteurs marseillais de l’EMI et réponses des candidats :
https://drive.google.com/drive/u/1/folders/1c8rwdvVyzKNfVXnaQhqEuNLWkuZXuW5T
↩
2 Formation certifiante en éducation aux médias reconnue par les commissions paritaires de la presse et de l’audiovisuel (CPNEF) : https://www.cpnef-av.fr/les-formations/CCPI-EMI,
portée en PACA notamment par la FAP – Formation Action Pro : https://lafap.net/
↩
3 Tribune « L’EMI en PACA : une priorité sans moyens ? », Agora de Marsactu (15/12/2025) :
https://marsactu.fr/agora/education-aux-medias-et-a-linformation-en-paca-une-priorite-sans-moyens
↩
4 Tentative d’ingérence visant Sébastien Delogu – dépêche AFP :
https://u.afp.com/SuFy
↩
5 Analyse des tendances sur les réseaux sociaux pendant la campagne municipale 2026 – Visibrain :
https://www.visibrain.com/fr/blog/municipales-2026-top-sujets-reseaux-sociaux
↩
6 Les enquête de AI Forensics peuvent être consultées sur leur site : https://aiforensics.org/work
À mettre en regard avec la note de l’Observatoire de l’IA de l’université Panthéon-Sorbonne, qui appelle à une meilleure régulation en contexte électoral : https://observatoire-ia.pantheonsorbonne.fr/sites/default/files/2025-02/ivado_enonce_ia-et-elections-finale-vf.pdf
↩
7 Viginum – Service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques (SGDSN),
feuille de route 2026-27 de l’Institut national pour l’évaluation et la sécurité de l’IA (INESIA) :
https://www.sgdsn.gouv.fr/notre-organisation/composantes/service-de-vigilance-et-protection-contre-les-ingerences-numeriques
↩
8 Plateforme Tiktok, espace dédié aux élections municipales 2026 :
https://newsroom.tiktok.com/elections-municipales-2026
↩
9 « Municipales 2026 à Marseille : ville sale, police, caméras… » – France 3 Régions :
https://france3-regions.franceinfo.fr/provence-alpes-cote-d-azur/bouches-du-rhone/marseille/municipales-2026-a-marseille-ville-sale-police-cameras-les-propositions-des-candidats-allisio-delogu-payan-et-vassal-avant-le-premier-tour-3312594.html
↩
10 Analyse citoyenne des programmes municipaux – Collectif Commun Possible Marseille :
www.facebook.com/CommunPossibleMarseille/posts/pfbid02vm8f9gHFSBk6hMEMfeRqnToTYNFsNe5cGsTMdmooYN9c3J7cQKhTwVXjinCeEQjwl
↩
11 Programme « Pour Marseille » – Benoît Payan, p.45 : La Culture pour toutes et tous, par toutes et tous : Parce qu’elle s’impose, depuis ces dernières années comme un enjeu essentiel de la vie citoyenne de toutes et tous, à tous les âges de la vie, nous bâtirons une stratégie municipale d’éducation aux médias et à l’information, en dialogue avec les acteurs concernés (associations spécialisées, médias participatifs et locaux, mouvements d’éducation populaire, acteurs de l’éducation et de la jeunesse…).
https://www.pourmarseille.fr/programme.html
↩
12 Programme « Marseille fière et populaire » – Sébastien Delogu, mesure 116 :
https://sebastiendelogu2026.fr/programme/chapitre-2/#section-4-axe-3
↩
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