[Entre les lignes] Mamie double effet
Auteur, slameur, Mbaé Tahamida Soly est l'un des fondateurs de la Sound Musical School B Vice à la Savine. Voyageur sans permis, il utilise au quotidien les transports publics. Ils lui offrent la matiÚre de portraits de voyageurs, écrits comme des saynÚtes et postés sur les réseaux sociaux. Pour Marsactu, il en fait une chronique à lire entre les lignes.
Une vieille dame dans un nuage d'aigreur. (Dessin : Ben8)
Le prolongement du tram T3 đ a Ă©tĂ© inaugurĂ© en grande pompe en janvier dernier en prĂ©sence de tout ce qu’on compte de politiques en campagne pour les prochaines Ă©lections municipales et mĂ©tropolitaines. Je me devais donc de le prendre afin de comprendre ce qu’il a de si spĂ©cial ou de rĂ©volutionnaire pour attirer cet arĂ©opage de grosses huiles habituĂ©es Ă voyager plutĂŽt en voiture avec chauffeur đ. L’occasion de faire sa connaissance se prĂ©sente Ă moi une fin d’aprĂšs-midi de janvier pluvieux â.
Au terminus de mon bus 30 đ, au mĂ©tro GĂšzeđ, je file vers la rue de Lyon pour le rencontrer. En examinant de prĂšs le panneau affichant son nouveau tracĂ©đ€ïž, je remarque que ses deux extrĂ©mitĂ©s n’ont pas bĂ©nĂ©ficiĂ© du mĂȘme traitement : si sa portion sud peut s’enorgueillir de neuf nouvelles stations đ (4,4 km de lignes supplĂ©mentaires), sa partie nord doit se contenter de trois pauvres arrĂȘts (1,8 km). Cette derniĂšre aurait pourtant mĂ©ritĂ© un vrai coup de pouce afin de se conformer aux affiches placardĂ©es sur tous les engins, arrĂȘts et autres quais du rĂ©seau RTM : “Un tramway pour relier le Nord au Sud.” đUn slogan qui, au passage, fait fi du rĂŽle tenu par le mĂ©tro M2 depuis le dĂ©placement de son terminus de Bougainville Ă GĂšze âïž Ă la fin de l’annĂ©e 2019.
Sur le quai, j’attends donc mon tramway đ en direction de La Gaye sous une pluie fine đŠïž en compagnie d’une quinzaine de personnes, dont une dame autour de soixante-dix ans đ”. Bonnet rose pĂąle, des lunettes de vue, đ un manteau rouge, đ§„pantalon velours noir đainsi qu’un sac violet et un cabas vert, đelle tire avec peine un gros caddie de course.đ Je lui propose naturellement mon aide, mais elle me lance d’un ton ferme :
â Touchez pas Ă mes affaires, je sais me dĂ©brouiller toute seule. Merci.
â D’accord, madame. Mes excuses. Bonne soirĂ©e.
â C’est ça, oui.
Sur ce, je tourne les talons et m’Ă©loigne d’elle de quelques pas pour lui laisser sa bulle dâaigreur. Lorsque mon tram arrive, je me rends compte quâil sâagit de l’une des rames nouvelle gĂ©nĂ©ration en service sur la ligne.đ J’appuie sur le bouton d’ouverture et la porte se met Ă retentir tout en clignotant en vertđ©. Elle Ă©met ensuite un bip stressant accompagnĂ© d’une lumiĂšre rouge en se refermant derriĂšre moiđ„. L’intĂ©rieur, bien que plus Ă©troit que celui des rames plus anciennes, est trĂšs lumineuxđ et donne le choix aux usagers de trĂŽner sur des siĂšges en bois,đșen position haute ou basse. Les emplacements pour les fauteuils roulants đŠŒsont clairement marquĂ©s sur le sol parquetĂ©. Un coin du panneau d’information se transforme en Ă©cran pour projeter des images en direct de l’intĂ©rieur de la rame đŠ. Et les voyageurs disposent mĂȘme de prises USB pour charger leur tĂ©lĂ©phone đ±. “La rĂ©volution est en marche sur le rĂ©seau RTM”, me dis-je.
Je pointe mon ticketđ« mais la borne est hors service. Je me dirige vers dâautres, mais elles sont Ă©galement en panne. DĂ©pitĂ©, je dĂ©cide de ranger mon ticket et dâaller mâasseoir comme un resquilleur dans une boĂźte de nuit, anxieux de voir dĂ©barquer des videurs zĂ©lĂ©sđš. Câest le moment que choisit notre mamie grincheuse pour entrer en scĂšne. Elle se dirige vers des siĂšges Ă proximitĂ© dâune porteđȘ, pose ses bagagesđ , cale bien son caddie puis sort son titre de transportđïž. Je me garde bien de l’informer de la panne des machines et lui laisse le loisir dâen faire elle-mĂȘme le constat đ. AprĂšs en avoir essayĂ© trois ou quatre, elle se met Ă pester đ  :
â Ils te mettent des tramways neufs qui ont dĂ» coĂ»ter la peau des fesses et ils sont pas foutus de mettre une borne qui marche.
Elle va s’asseoir, sort son tĂ©lĂ©phone đ±et appelle un numĂ©ro de son rĂ©pertoire.
â AllĂŽ, je suis Ă GĂšze, j’arrive. TâinquiĂšte pas. (Elle raccroche)
Annonce : T3 DIRECTION LA GAYE
â Putain ! On n’est pas sourds, hein. Ils auraient pu rĂ©gler le volume depuis le temps. đ§
Cela amuse un jeune couple compatissant et lâhomme lui suggĂšre de changer de place.
â C’est pas la peine, c’est fort de partout. đ
â Dans ce cas, il faut prendre son mal en patience, madame. Ăa sert Ă rien de rĂąler. đ
â Je rĂąle si je veux. On est encore dans un pays libre, non ?
â Bien sĂ»r, madame. Mais vous vous fatiguez pour rien.đ©Depuis qu’il est en circulation, c’est comme ça ! Pourquoi vous nâavez pas pris le mĂ©tro ?đ Câest plus rapide en plus.
â Et lui, non ?! C’est toi qui vas tirer mon chariot dans les escaliers ?đȘ
â Oui, câest vrai. Jâai pas pensĂ© aux escaliers.
â Faut rĂ©flĂ©chir un peu dans la vie. Si câĂ©tait pas ça, jâaurais pris le mĂ©tro. âïž
Annonce : PROCHAIN ARRĂT : SALENGRO COUGIT
â En tout cas, ça nous arrange bien le tramway.
â Ăa nous arrange Ă rien du tout. C’est plus long.
La jeune femme âïžvient alors Ă la rescousse de son compagnon qui semble Ă court dâargumentsđ :
â Mais c’est plus agrĂ©able, non ? On n’est pas sous terre, đon voit le ciel.đ On se sent plus en sĂ©curitĂ© que dans le mĂ©tro. đŠș
Annonce : SALENGRO COUGIT. PROCHAIN ARRĂT : SALENGRO BACHAS
â Et on te casse les oreilles aussi. đIls vont me bousiller les tympans, ma parole.đ§ââïž
â Ils vont rĂ©gler le volume des haut-parleurs, ne vous inquiĂ©tez pas. đ
Annonce : SALENGRO BACHAS. PROCHAIN ARRĂT :
â Câest pas possible. Tu prends le tram une journĂ©e, tu deviens sourd, con.đ
â Il faut regarder le bon cĂŽtĂ© des choses, madame. Moi, ça me facilite la vie. đMaintenant, aprĂšs le travail, đ ïžjâai une ligne directe pour rentrer chez moi. Je nâai plus Ă prendre le T3 Ă la Joliette. Certains soirs, câest carrĂ©ment glauque. âŁïžCâest rempli de clochards, de migrantsâŠ
â Vous parlez des maraudes de lâassociation Vendredi 13, câest ça ?
â Oui, câest ça.
â Heureusement quâil y a des associations comme ça. Moi aussi, elle mâa beaucoup aidĂ©e quand mon mari est mort. Jâavais pas le choix si je ne voulais pas crever de faim avec ma fille malade. Ils ont mis des mois avant de me verser ma pension de rĂ©version.
Un silence sâinstalle soudain entre nos trois protagonistes. Mamie semble avoir coupĂ© le sifflet au jeune couple qui, mal Ă lâaise, dĂ©cide de changer de place. Ce qui nâempĂȘche pas cette derniĂšre de rĂąler Ă chaque annonce. Et de remonter soudain dans mon estime.
Mais une horrible pensĂ©e se met cependant Ă germer dans ma tĂȘte : dĂ©sormais, sauf incident, je ne prendrai que le tramway pour rentrer Ă la maison. Je ne croiserai plus les regards des mendiants et des SDF sur la rue de la RĂ©publique. Je nâaurai plus la boule au ventre chaque mardi et jeudi soir en traversant la place de la Joliette bondĂ©e de nĂ©cessiteux qui font la queue pour un panier repas.
Hélas, les transports en commun pour relier nos quartiers peuvent aussi nous déconnecter de certaines réalités de la ville.
Commentaires
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Encore un texte qui nous projette dans la situation, on y est dans ce tram avec vous.
VoilĂ une vieille dame irascible qui balance sans filtre quelques vĂ©ritĂ©s… elle a quelques raisons d’ĂȘtre aigrie par la vie, par la ville, c’est sĂ»r…
Quant à votre conclusion, pas sûr pas sûr : dans le tram se croise la diversité sociale marseillaise, plus que dans le bus.
De quoi Ă©crire plein de futures chroniques, j’en suis sĂ»re !
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Je suis d’accord pour la diversitĂ© sociale đ surtout avec ce tram qui part “des beaux quartiers, aux quartiers avec des maisons pourries” comme j’ai pu entendre une dame le dire
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Encore une belle tranche de vie.
Et une mamie ronchon qui a finalement les deux pieds bien posés par terre.
Big up pour l’association vendredi 13.
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Merci. Big up Vendredi Ă 13. đ
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LâhumanitĂ© comme elle nous intĂ©resse et comme on lâaime⊠malgrĂ© tout. Merci pour ce nouveau clin dâĆil qui fait Ă la fois sourire et rĂ©flĂ©chir..
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Merci beaucoup pour la lecture et pour votre retour đ
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