Un tribunal, deux juges, deux ambiances

Billet de blog
le 28 Juin 2026
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En colère, révolté, bouleversé, ému, épuisé, soulagé (parfois)… On ne sort jamais indemne d’une audience au tribunal du Canet. Deux expériences vécues à quelques jours d’intervalle par deux équipières de la Cimade devant deux juges des libertés et de la détention (JLD) en témoignent.

Ce dimanche 21 juin, 9 retenus ont été présentés entre 10h25 et 14h, soit 24 minutes par audition de retenu, temps de délibération et mouvements de mise en place inclus…

Il fait chaud, mais ce n’est pas la canicule, le juge est habillé de manière décontractée, chemisette et nu-pieds dans ses sandales, pourquoi pas ? Quoique ! Sauf que la désinvolture du juge n’est pas que vestimentaire. Celui-ci n’introduira jamais les retenus. Leur nom ne sera prononcé que devant les policiers pour qu’ils les fassent entrer. Il ne s’adressera jamais à eux, ni ne donnera leur date et lieu de naissance… Et bien sûr ne dira rien de leur parcours…

Au fur et à mesure que la matinée avance, le juge s’affale de plus en plus dans son fauteuil, s’étonne que les avocats de la défense puissent reprendre lors de la deuxième audience des arguments qui avaient déjà dû être évoqués, et rejetés lors de la première audience, au cours de la première présentation d’un retenu devant le JLD, 26 jours plus tôt. En clair, pour lui, tout cela traîne…

Au retour de sa délibération, il fait signer les retenus avant même d’indiquer sa décision, et quand une avocate de la défense s’en étonne, il dit le faire parce qu’il est distrait et aurait peur d’oublier, tout en rappelant que « signer, ce n’est pas s’engager »… Quand l’avocate dit qu’elle n’a jamais vu agir ainsi aucun JLD, il lui répond sèchement : « Je fais ce que je veux ici »…

9 retenus présentés, 9 prolongations, ses décisions ne sont que très peu argumentées… « L’arrêté de la préfecture est motivé. Pas de passeport en cours de validité. Prolongation signifiée… ». Il n’aura pas un mot pour les retenus, ni pour la famille venue de Perpignan assister à l’audience. Quand l’un d’entre eux, placé à l’isolement, se présente extrêmement faible, claudiquant, avec la mutilation d’un bras faite au CRA, sa seule conclusion sera : « Pas de mot de médecin de l’OFII, donc apte à être maintenu en rétention ».

Et enfin quand le dernier retenu rejette son avocate commise d’office, le juge souffle bruyamment « les états d’âme de ces messieurs commencent à m’énerver »…

Il était temps que ça se termine, au 8e retenu, le juge menace… de s’endormir…

Trois jours plus tard, même tribunal du boulevard Ferdinand-de-Lesseps, mais avec un autre juge et une tout autre ambiance.

Fait exceptionnel, le juge interpelle des membres de la famille d’un retenu après avoir donné son jugement. Il voulait comprendre pourquoi M. F. est le seul de la famille à ne pas avoir la nationalité française. Il vient de prolonger sa rétention en avouant d’emblée les limites de son pouvoir. Il a été sensible aux arguments de la défense concernant le parcours de vie de M. F. depuis son arrivée en France à l’âge de 13 ans, sa formation de menuisier, son travail régulier et ses multiples attaches familiales présentes sur le territoire, dont son fils.  Il déplore ne pouvoir l’assigner à résidence au vu d’un précédent jugement cassé en cour d’appel car M. F. ne possède pas de passeport. Malgré le verdict de prolongation, un souffle d’empathie traverse la salle d’audience à travers l’écoute de la famille, les conseils pour la suite, y compris de la part de l’avocat représentant la Préfecture, l’aveu des limites de l’exercice du juge. Ce dernier n’était pas une fausse excuse : le lendemain, la cour d’appel a bel et bien rejeté l’appel de M. F.

Plus tard, dans un moment d’attente entre deux retenus, le juge exprime son désarroi sur cette juridiction : « Je ne supporte plus ce contentieux », « ce n’est que du vernis pour dire que des gens ont des droits ». Point de vue partagé par tous les acteurs présents ce jour-là : l’avocat et la représentante de la Préfecture, l’avocate de la défense et l’interprète. Seule la position de la greffière, masquée par son gros ordinateur, échappe au public. Lorsque le juge compare ce tribunal à ce qu’il fait lors du contrôle des hospitalisations d’office – « Comment contrôler la parole d’un médecin ? » – l’avocat représentant la Préfecture surenchérit : « Ici, c’est pire ».

 

La Cimade Marseille

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