L’UNIVERS MARSEILLE 2
Je vous propose aujourd’hui la deuxième partie de la lecture, commencée la semaine dernière, du livre important sur l’histoire de Marseille d’Alèssi dell’Umbria, l’Histoire universelle de Marseille.
Marseille et ses projets
Dans son live, Alessi dell’Umbria a un regard sur les projets qui forment ce que l’on pourrait appeler l’ossature politique de l’imaginaire urbain de Marseille. En insistant sur le fait que, pour la métropole de Marseille, la planification fut, notamment à Fos, un « projet colossal » : pour les aménageurs, nous dit-il, « le site n’était qu’un espace vide ». C’est dire combien, finalement, et cela sans doute depuis le début, la figure même de la métropole désignait, à Marseille, un objet politique impossible Au-delà du cas particulier de l’aménagement de Fos, l’auteur du livre retrace une petite histoire des projets et des plans d’aménagement qui ont tenté, sans toujours y parvenir, de s’imposer à Marseille. C’est qu’on se rend compte, en lisant le livre, que Marseille est une ville de projets plus, peut-être que les autres villes de notre pays. Dans son histoire, Marseille aura passé sa vie à naviguer entre le réel et l’imaginaire, pour nouer des liens entre eux et, ainsi, pour projeter la ville et la métropole dans leur futur. N’oublions pas que, dans la langue française – s’en rendre compte aide à lire le livre d’A. dell’Umbria, le futur n’est pas un temps, mais un mode. C’est ainsi qu’il y a un futur du présent (je ferai) et un futur du passé (je ferais). L’importance du travail de projet dans l’histoire de Marseille, de la ville et de son urbanisation, permet mieux comprendre le rôle du futur, mode de l’imaginaire, dans la politique de la ville.
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Une histoire de confrontations de classes
Plus peut-être que celle d’autres villes, l’histoire de Marseille est fondée sur des confrontations incessantes de classes et de luttes pour des hégémonies sociales. Les différences entre les classes sociales, à Marseille, sont immenses, nous explique A. dell’Umbria. Peut-être cela tient-il à la fois à la spirale sans fin du déclin que nous présente l’auteur dans son histoire de la ville et à une caractéristique des villes du « Sud ». Dans le monde, les pays et les villes du Sud manifestent, plus sans doute que ceux du Nord, des différences extrêmes entre les classes sociales, et, notamment à Marseille, cela peut-il aider à comprendre les difficultés de la ville à se projeter dans des planifications et des prévisions lui permettant de penser son futur. Les confrontations entre les classes, les revendications de certains travailleurs, lors de situations de crise économique qu’ont pu connaître la ville et la métropole, et dont dell’Umbria nous présente l’histoire, accentuent les confrontations entre les différentes classes sociales de la ville, devenue, au fil du temps, un véritable espace de lutte des classes. « Dans une ville où les patrons avaient pu exploiter des forçats pendant un siècle », nous explique dell’Umbria (p. 331), à propos de la fin du XIXème siècle et du début du XXème, « on était évidemment prédisposé à traiter les ouvriers non qualifiés comme des bagnards ». Cela permet de comprendre les difficultés des processus de l’industrialisation à Marseille.
Marseille et la colonisation
C’est ainsi que la confrontation entre les classes sociales s’est manifestée dans l’ère de la colonisation puis dans celle de la décolonisation. En montrant que Marseille est née et a vécu dans de multiples expériences de colonisation, puis de décolonisations et d’indépendances, le livre d’A. dell’Umbria situe l’histoire de la ville dans une forme de croisement entre l’histoire de la cité et celle de notre pays. À la lecture de son ouvrage, on peut aller jusqu’à se demander si, en 1830, la colonisation de l’Algérie a constitué pour la France, et, en particulier pour Marseille, un éveil au monde ou un enfermement. Toute la ville aura été transformée par les épisodes de la colonisation, qui a donné des partenaires privilégiés aux échanges commerciaux, par ceux des guerres comme celle d’Algérie, puis par ceux de la décolonisation, qui a transformé les liens entre la France et les anciennes colonies et qui a instauré une évolution particulière de la population de la ville et de métropole ainsi, au-delà, des identités politiques de la ville dans le champ du débat public.
Marseille et l’espace méditerranéen
L’Histoire universelle de Marseille montre que la ville a eu une façon bien particulière de s’inscrire dans l’espace culturel, économique et politique du monde méditerranéen. Le monde méditerranéen constitue un réseau de villes, qui établit une forme de concurrence entre les grandes villes de ce monde, mais aussi un ensemble de pratiques culturelles et politiques communes, dans ce que l’on pourrait appeler une histoire partagée, comme l’avait bien montré F. Braudel. C’est ainsi que dell’Umbria nous explique (p. 42) que, dès le début de son histoire, au treizième siècle, Marseille « ait pu être, en ce temps-là, une véritable république », poursuivant ainsi : « la réalité politique de Marseille fut bien celle d’une ville maritime s’administrant à sa guise et choisissant ses alliés en toute indépendance ». Sans doute est-ce ainsi que son appartenance au monde méditerranéen ait pu faire de Marseille une « ville-univers ».
L’environnement et l’écologie
C’est en ce point que les choses commencent à devenir difficiles. L’Histoire universelle de Marseille nous montre comment l’environnement a été, tout au long de son histoire, plombé par des siècles au mieux d’indifférence, mais aussi, au pire, d’une dégradation assumée, et même voulue. Le livre de dell’Umbria relève notamment trois domaines dans lesquels l’histoire de Marseille est celle d’une dégradation continue de l’environnement urbain. Le premier est celui de la construction et de l’immobilier. Au logement du début dans des petites maisons, suivi par l’installation de beaux immeubles haussmanniens, ont succédé des tours et des cités sans souci esthétique et animées par le seul projet d’enfermer des populations en les entassant loin du centre dans des logements sans confort et sans souci de paysage. C’est ainsi, nous rappelle le livre, que ces logements modernes sont devenus des lieux de racisme, de violences et de narcotrafic. Le second domaine dans lequel l’environnement a connu une dégradation sans fin est celui des transports et de la circulation. Le recto, consistant dans la faiblesse des transports en commun a eu pour verso l’invasion de la métropole par la circulation automobile avec son cortège de pollution, d’embouteillages et de recherche incessante de stationnement. La malédiction automobile aura eu, notamment, des effets sur le logement, en étant associée au rejet des habitantes et des habitants vers les périphéries, et sur la pollution. Enfin, l’environnement aura connu une dégradation liée à la fois à la paupérisation des habitants de Marseille et à l’absence de souci écologique des constructions dans les cités, et même dans le centre. C’est ainsi que la commercialisation de l’environnement contribue à la fin de la qualité de la ville et au « bateau (qui) coule ».
L’économie marseillaise et la ville de réseau x
Les vieux métiers conçus autour de la mer et du commerce ont disparu, nous explique dell’Umbria, ainsi que les activités agricoles encore présentes dans les espaces périphériques, et ont peu à peu été remplacés par une économie mixte associant la ville et la politique urbaine aux entreprises, notamment dans le domaine tertiaire et dans le domaine financier. Mais, surtout, ce que montre le livre de dell’Umbria, c’est la difficile montée en puissance contemporaine d’une économie fondée sur des activités du numérique. C’est toute une nouvelle économie urbaine qui commence à se développer de nos jours, sans que l’on sache bien encore si ce développement de ce que l’on pourrait appeler la « ville numérique » aura un lendemain et permettra à Marseille de retrouver la dynamique économique qu’elle a connue du temps de l’activité maritime. On peut dire que, dans cette évolution de la ville et de son économie, Marseille prolonge ce qui l’a, en quelque sorte, toujours caractérisée, selon dell’Umbria : l’absence de centre (p. 728 : « Marseille se singularise par un fait étonnant : elle n’a pas de centre »). Le livre remarque notamment, trois faits importants. Le premier est l’échec des soi-disants « centres commerciaux » situés dans la ville comme le Centre Bourse. Le second est l’avènement d’une autre centralité qu’il propose de désigner comme une centralité populaire, en particulier dans le cours Belsunce. Le troisième est ce fait qu’à Marseille, il n’y a pas de centre parce qu’il s’agit d’une ville de réseaux, comme on peut le voir depuis le XVIIème et le XVIIIème siècles, où la préférence » du « négoce marseillais » allait », nous dit dell’Umbria, « à un fonctionnement en réseau basé sur des relations de confiance personnelle permettant l’association ponctuelle ». « On ne pouvait avoir de crédit », nous explique l’ouvrage, que par « considération de la personne » (p. 224). Sans doute s’agit-il d’une constante permettant de donner du sens aux logiques de l’économie urbaine et métropolitaine à Marseille, probablement liées, peut-on aussi comprendre en lisant « L’Histoire universelle de Marseille », à la culture méditerranéenne de la ville.
Dell’Umbria (Alèssi), Histoire universelle de Marseille, Marseille, éditions Agone, 2025, 894 p., bibl., ind.
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