LES AILES DU GABIAN
CULTURE, SOCIÉTÉ, VILLE, QUARTIER
Samedi dernier, le 6 juin, dans « Marsactu », Nathalie Huerta et Géraldine Garnier présentaient leurs projets pour la Maison des Arts Marseille (LaMAM), qui s’installe dans l’ancienne Théâtre Toursky. C’est l’occasion pour le Gabian de consacrer ses ailes au lien social entre culture et quartier dans la ville.
La culture dans les quartiers de Marseille
Il ne peut y avoir d’identité sans culture, car c’est la culture qui l’exprime. Dans la ville, l’identité urbaine se manifeste dans las formes particulières des voix et des images de la ville. À Marseille, les mots et les représentations expriment à la fois l’identité de l’agora et celle des quartiers de la ville. Quand on va à la Plaine, par exemple, on retrouve les expressions par lesquelles elle est engagée, celles des peintres et des gaffeurs qui disent leur ville en nous la faisant lire. Quand on va à Endoume, et dans les quartiers qui peuplent cette petite ville située dans la grande, c’est la mer que l’on retrouve dans les arts de la rue. Dans d’autres quartiers de Marseille, d’autres formes d’expression manifestent d’autres langues de la ville. C’est ainsi que la culture propre à chaque quartier permet d’en reconnaitre les traits particuliers. Mais toutes ces langues et toutes ces voix se réunissent pour former la ville de Marseille en construisant le projet urbain qui va dire la ville en unifiant la cité. Dans les quartiers de Marseille, la culture réunit celles et ceux qui y habitent dans une esthétique commune qui fait de la ville une œuvre d’art : pas une œuvre d’art fermée à laquelle on ne touche pas, mais une œuvre en perpétuel recommencement, ancrée dans un mouvement continu de création et de recréation esthétique. Les villes se sont aussi toujours retrouvées dans des théâtres populaires dont les scènes sont, depuis toujours, pour celles et et ceux qui y vivent, des pratiques culturelles dans lesquelles ils construisent leur identité en s’y retrouvant. Aux arts martiaux, LaMAM préfère « les arts Marseille » : c’est qu’il ne s’agit pas de lutte mais de rencontres, qu’il ne s’agit pas de confrontations, mais de dialogues, qu’il ne s’agit pas de murs muets, mais de murs qui parlent, qui écoutent, qui montrent, qui regardent. Surtout, en concevant le projet d’une « Maison des Arts Marseille », destinée aux quartiers de la ville, il s’agit d’ouvrir les arts à une véritable égalité, de faire en sorte que les arts contribuent, par leur projet esthétique, à l’instauration d’une égalité réelle entre tous les lieux de la ville et entre toutes celles et tous ceux qui les habitent en s’y reconnaissant.
La politique culturelle et l’identité urbaine
C’est que c’est cela, la culture : une expression de l’identité. C’est pour cette raison que le théâtre a toujours accompagné les habitantes et les habitants des villes en leur donnant des voix et des expressions, mais aussi que celles et ceux qui vivent dans les villes se sont toujours aussi exprimés dans les musiques, dans les arts plastiques, dans les paroles qui les disent. Marseille a traversé toutes les crises qu’elle a connues dans son histoire en trouvant dans les pratiques culturelles des formes lui permettant de retrouver et de tisser sans cesse de nouveaux liens sociaux. Malgré toutes les différences qui peuvent distinguer les habitantes et les habitants de la ville, en raison des lieux d’où ils viennent, des classes sociales qui les distinguent, des histoires qui les séparent, Marseille s’est, depuis toujours, réunie et retrouvée grâce à la culture et aux dialogues par lesquels les cultures qui la fondent se retrouvent dans leur pluralité même. Saint-Mauront, où se trouve LaMAM, dans le 3ème, n’est pas un quartier financièrement riche, mais il est riche de la pluralité des voix, des langues et des cultures qui le peuplent, et qui vont dialoguer dans une maison des arts. C’est ainsi qu’il faut comprendre un projet culturel comme celui fut qui celui du théâtre Toursky et qui est aujourd’hui celui de LaMAM : par la culture, le quartier retrouve son identité et trouve ses voix dans la culture de la ville, mais la culture lui permet de construire une véritable égalité avec les autres quartiers de Marseille. En ce sens, il s’agit bien d’un projet politique qui noue ensemble l’égalité et l’identité en se donnant les voix multiples d’une citoyenneté plurielle. On peut comprendre, à Marseille plus qu’ailleurs, qu’il n’y a pas de citoyenneté sans égalité et qu’il n’y a pas d’égalité sans culture. Rappelons-nous ce que signifie le mot « culture » : la culture, c’est l’expression de l’identité parce que c’est ce que nous faisons pousser. Dans les champs, cela s’appelle l’agriculture, et, dans les villes, cela s’appelle la politique culturelle, la culture de la polis. Une maison marseillaise des arts donne à la ville les langages, les formes et les mots qui seront, pour elle, les expressions de l’identité, mais aussi de la solidarité, dans lesquelles elle se retrouvera en faisant se retrouver ses habitantes et ses habitants, issus de tous les quartiers de Marseille.
Les mondes et les quartiers
« La Maison des Arts Marseille invite tous les mondes », annonce fièrement LaMAM. C’est son projet, son intention – disons : sa raison d’être. Nathalie Huerta explique que l’art de la relation fait aussi partie de la création. La diversité des mondes est, à Marseille, le miroir dans lequel se retrouvent se reconnaissent les si multiples mondes qui, tout au long de son.histoire, ont patiemment, souvent difficilement, construit Marseille dans la pluralité de ses langues et dans la diversité de ses cultures et de l’histoire de ses peuples. Cela permet de mieux comprendre ce qu’est l’art. Si ce mot désigne, au commencement, le savoir-faire, l’expertise des mains et des corps, il s’est peu à peu articulé à une dimension particulière : l’esthétique. C’est ainsi que ce que l’on appelle la création s’est associé à la fois au projet d’une création esthétique et à celui d’une expression publique. C’est en ce point que les quartiers jouent un rôle dans la création mise en œuvre dans l’espace urbain. On ne crée par n’importe où : LaMAM crée dans l’espace de la ville, et, ainsi, son projet s’inscrit dans ce que l’on pourrait appeler un manifeste urbain de la création et de l’invention. Cela veut dire que la création et l’esthétique jouent un rôle important dans la politique de la ville. Plus précisément, parce que nous sommes à Marseille, la création et le projet esthétique constituent un mode majeur d’expression esthétique dans les lieux de la ville. C’est par le projet esthétique que les quartiers se trouvent un mode d’expression : l’esthétique devient la voix des quartiers, qui trouvent, dans cette expression artistique, une façon de se dire, de manifester leur identité, en revendiquant leur appartenance à Marseille. Les quartiers se reconnaissent dans les voix que leur proposent l’esthétique, comme le théâtre constitue la voix de la ville depuis l’Antiquité, comme les arts de la rue peuplent l’espace public des formes et des représentations dans lesquelles nous nous reconnaissons, comme les murs de la ville se sont toujours couverts d’affiches, de graffiti et d’images pour peupler les rues des voix et des mots qui les expriment. C’est aussi parce que LaMAM « invite tous les mondes », dit-elle, qu’elle est une maison des arts et des cultures ouverte sur les quartiers de Marseille : elle va leur servir d’espace d’expression; mais elle va aussi être l’espace dans lequel et grâce auquel celles et ceux qui vivent à Marseille viendront à la rencontre de la pluralité des cultures de la ville et grâce auquel les cultures de Marseille pourront venir à la rencontre les unes des autres. L’art sera ainsi le lien qui, entre les quartiers, manque encore trop souvent dans notre ville. Nous voilà de nouveau confrontés à la dimension politique de l’art.
Sans la culture et sans les arts qui la peuplent, Marseille serait une ville muette.
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