L’URGENCE DES MOTS
Le 22 avril, « Marsactu » avait proposé, à la Mûrisserie, cours Julien, à Marseille, un débat avec Laurent Mauriac, fondateur du site « Brief.me » et Julien Vinzent, président de « Marsactu ». Intitulée « Bien s’informer », cette rencontre était consacrée à l’urgence démocratique de l’information.
Débat "Bien s'informer, une urgence démocratique", le 22 avril à la Mûrisserie. (Photo : AdC)
La presse indépendante en ligne
La presse indépendante en ligne est une forme de presse écrite qui ne se trouve pas dans les kiosques, mais qui est diffusée en ligne. Cette forme de presse contribue à élaborer de l’information et à la diffuser hors des canaux ordinaires des médias classiques sur papier et des médias numériques de loisir. Le projet d’une telle presse est d’utiliser le numérique pour résister à l’emprise des idéologies dominant le monde de l’information de nos jours. Toutefois, Laurent Mauduit et Julien Vinzent ont aussi rappelé le rôle de la presse numérique dans la diffusion de fausses nouvelles reprises comme des des annonces de faits et d’événements élaborées par l’intelligence artificielle. Cette presse contribue à l’aliénation des personnes et des opinions en dominant l’espace public de ses mots qui n’en sont pas car ils ne sont écrits par personne, puisqu’elle est préparée grâce à des processus technologiques.
L’urgence démocratique
Si nous parlons d’urgence démocratique, c’est que la démocratie est en danger. On a pu assister, avec le développement de la presse écrite en ligne, à une montée considérable de la désinformation. La démocratie est en danger devant des entreprises comme celle de V. Bolloré qui contrôle tout, de l’édition littéraire aux médias, et qui impose son idéologie en licenciant celles et ceux de ses salariés qui ne s’y conforment pas. La question de la concentration des médias dans des grandes entreprises soumises au capitalisme dont elles sont des acteurs pose de façon urgente la question de la liberté d’informer des journalistes. C’est ainsi, par exemple, que, lors d’une audition au Sénat sur la concentration des médias, Bernard Arnault défendait l’idée qu’il se permettrait d’intervenir si un journal comme Les Échos se mettait à défendre “l’économie marxiste” (M. Thépot, dans Mediapart », 22 04 26).
Les mots pour informer
Le rôle des mots dans la société est d’informer. Les fausses nouvelles sont un véritable danger, et le monde de l’information a connu un véritable tournant avec l’accroissement du rôle de l’intelligence artificielle dans l’information. D’abord, cela s’est accompagné d’une croissance de ce que l’on appelle le « doomscrolling », c’est-à-dire d’un biais de négativité, qui conduit à ce que, par exemple, 61 % des français, selon un récent sondage, « se méfient de l’information ». Ensuite, on a pu assister à une sorte de déresponsabilisation des faux médias et de l’absence des journalistes remplacés par l’intelligence artificielle. Ils envahissent l’espace public sans contrainte et sans la légitimation de l’information car ils ignorent ce que l’on appelle la déontologie de l’information et ils ne sont soumis à aucun observatoire et à aucune critique. C’est ainsi, par exemple, que D. Trump avait inondé l’espace public de fausses nouvelles concernant le président vénézuélien Maduro. La question des médias conçus par l’intelligence artificielle et diffusés dans les réseaux soulève, à l’égard des médias numériques, les mêmes questions que celles qui avaient été posées par la publicité dans ce que l’on peut appeler l’espace public traditionnel : des questions liées à la domination de l’espace public par l’argent. Mais la question de l’information soulève aussi celle du journalisme, de la formation des journalistes, de leur statut, et, aussi de leur rémunération et de leurs conditions de travail, qui n’ont cessé de se dégrader au fil des années.
Les mots pour comprendre
C’est grâce aux mots que nous comprenons la société et que nous lui donnons un sens. Les faux journaux et les fausses nouvelles qui inondent l’information aujourd’hui nous empêchent de comprendre le monde car ils nous donnent des soi-disant informations biaisées qui, grâce à leur aspect séducteur, sont davantage des outils de loisirs que de véritables outils de médiation et d’information. Mais les mots nous permettent de comprendre l’emprise de l’intelligence artificielle et nous donnent les moyens de la maintenir à distance. Au cours du débat à Marsactu, Laurent Mauriac a expliqué que le déroulement de cette invasion de l’intelligence artificielle se déroule deux temps. Le premier consiste dans la phase d’apprentissage : il s’agit de la reformulation progressive de questions destinées à prendre la place de vraies questions en utilisant leurs mots. Le second consiste dans la phase de diffusion : il s’agit de la prise de contrôle de l’espace public par les opérateurs de l’intelligence artificielle. Ces mécanismes de la domination de l’intelligence artificielle ne peuvent être mis au jour que par des systèmes d’analyse et d’intellection comme, par exemple, Brief.me. Les limites de l’information sont désormais claires : d’un côté, nous sommes devant les procédures et les métiers de l’information proprement dite, qui peut, par exemple, être validée par la recherche, les sciences et le débat, et, de l’autre, nous nous heurtons à deux domaines. Le premier est celui de la mal-information, qui est une absence de qualité de l’information, mais qui ne s’inscrit pas nécessairement dans un projet de nuisance. Le second est celui de la désinformation qui assume une volonté de nuire aux lectrices et aux lecteurs réduits à un rôle de consommatrices et de consommateurs dans un espace public transformé en un espace de distraction. Même si le divertissement n’est pas à proscrire, notamment car il peut faciliter la diffusion de l’information, il importe de le distinguer de l’information au sens propre.
Les mots pour résister
Par les mots, nous pouvons résister à la dictature et à la pression que la société fait peser sur nous. La presse indépendante en ligne est là pour nous permettre de résister, dans le domaine des médias et de l’information, à la dictature que les Arnault, les Drahi, les Bolloré font peser sur les médias et sur l’information. C’est grâce aux mots que nous pouvons exercer une des dernières garanties de liberté qui nous restent face à l’idéologie diffusée dans les grands groupes : celle du doute. Nous pouvons douter et nous informer grâce à une presse indépendante dont les titres nous proposent l’information qui nous donne les mots de la résistance. La résistance consiste aussi, pour les médias en ligne indépendants, dans la mise en œuvre d’un système d’un système d’adhésion par l’abonnement. Cette diffusion par abonnements permet de fidéliser les lecteurs et de leur permettre de cesser d’être de simples lecteurs pour devenir de véritables adhérents à un projet partagé. Ce dispositif de l’adhésion contribue à la division de l’espace public en deux, le monde de la consommation et celui de l’information et du débat. Enfin, la résistance doit se penser, désormais dans un espace public qui va au-delà de l’espace public national : c’est à l’échelle européenne qu’il importe de concevoir la résistance, c’est pourquoi D. Mauriac nous explique que le Syndicat de la presse indépendante en ligne (le SPIIL) envisage de créer un syndicat européen, tandis que, selon J. Vinzent, les enjeux du débat et de la résistance se conçoivent désormais à l’échelle de la mondialisation, pour répondre au maillage mondial des médias et des agences de presse. Une autre façon de résister est la mise en œuvre de projets d’éducation aux médias dès l’école, comme aux Pays-Bas. Une librairie peut aussi résister et aider à résister par les mots : dans Mediapart du 11 mai dernier, le journaliste afghan Noorwali Khpalwak nous présente une librairie qui vient d’ouvrir, à Kaboul. Cette librairie entend bien proposer un espace de résistance au pouvoir grâce à la lecture et à la diffusion des livres, donnant, ainsi, aux mots, un lieu pour respirer et permettre de respirer.
Les mots pour être libres
La leçon du débat avec L. Mauriac et J. Vinzent est que les mots nous rendent libres. L’enjeu de la critique des médias et de la diffusion de fausses nouvelles ou de leur usage comme des médias de distraction est clairement politique : il s’agit de nous permettre de demeurer libres ou de le redevenir. Nous devons nous libérer de l’emprise des faux acteurs de l’information. Il ne s’agit même pas seulement de résister à l’emprise des faux médias et des fausses informations : il s’agit de retrouver les termes du débat et les logiques d’une authentique relation aux autres dans la société et à l’autre dans la communication entre les personnes. En nous permettant d’être libres, les mots nous permettent d’être plus forts.
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