20 ans après le meurtre d’Ibrahim Ali, aucune rue ne porte son nom

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Élodie Crézé
18 Fév 2015 12

Vingt ans ont passé et aucune rue porte le nom d’Ibrahim Ali, le gamin de la Savine assassiné par des colleurs d’affiches du Front National. A peine un passant averti peut-il remarquer une plaque en plastique noir accrochée sur le mur décrépit, carrefour des quatre chemins, là où le drame a eu lieu. Sobrement, en guise d’épitaphe : « Ici est mort Ibrahim Ali à l’âge de 17 ans. Victime de l’intolérance et de la haine en sortant d’une répétition de théâtre et de musique, le 21 février 1995. » Les lettres semblent s’effacer tandis que l’indifférence prend le pas dans les mémoires.

Interrogé sur le baptême réclamé d’une rue Ibrahim Ali, le sénateur maire Jean-Claude Gaudin réplique : « Il y a déjà une plaque qui porte son nom. Il n’y a pas aussi une avenue ?« ​ Une référence au rond-point du Vallon des Tuves, en contrebas de la Savine qui porte le nom du jeune homme. Une décision prise en conseil municipal le 16 juillet 2001, a précisé Jean-Luc Ricca, conseiller municipal délégué à la circulation et au stationnement. Mais pas de rue, ni d’avenue. « Si on nous le demande, nous le ferons, reprend le maire qui fête lui aussi ses 20 ans de mandats. Je ne peux pas être pris en défaut d’écouter toutes les tendances du conseil municipal ». Difficile de voir le rapport entre la mort de ce jeune marseillais et les « tendances » politiques au sein de l’hémicycle. Depuis 20 ans, les proches d’Ibrahim Ali renouvellent leur requête, inlassablement, sans être entendus.

Pourtant, l’histoire a été racontée maintes et maintes fois : cette nuit là, peu après 23 heures, des minots sortent du centre culturel Mirabeau, dans le 15e où ils répétaient une pièce de théâtre pour le Sidaction. Ils forment la jeune garde du B.Vice, un des premiers groupes de rap marseillais nés à ce confin de la ville. Le hip hop y est encore vécu comme un art total mêlant les disciplines, danse, chant et théâtre. Ils courent pour attraper le bus de nuit, sur le point de leur échapper. A un carrefour, ils croisent la route de trois colleurs d’affiches, militants du Front national, alors en pleine campagne pour les présidentielles. Robert Lagier, rapatrié d’Algérie, Mario d’Ambrosio et Pierre Giglio. Armés d’un pistolet automatique 22 long rifle et d’un calibre 7,65 mm, ils se mettent à tirer vers les jeunes, semant la panique. Tandis que les autres parviennent à s’échapper, Ibrahim Ali, touché dans le dos, s’écroule face contre terre, et meurt quelques minutes plus tard.

Crime raciste

Lors du procès retentissant devant la cour d’assises d’Aix-en-Provence, le numéro deux du FN, Bruno Megret vient témoigner à la barre en faveur des meurtriers qui assurent avoir reçu des jets de pierre et avoir vu un couteau. Les policiers rendus sur place ne retrouveront jamais trace de la moindre caillasse. Dans le Méridional du 23 février 1995, le cadre du FN lâche : « Lagier a été violemment agressé […] C’est la faute de l’immigration massive et incontrôlée […] Si nos colleurs n’avaient pas été armés ils seraient probablement morts ». La version de la légitime défense versus celle du crime raciste. Cette dernière triomphe lors du délibéré de juin 1998 qui condamne les prévenus. Marseille, quant à elle, découvre sa communauté comorienne qui marche en silence pour protester contre cette mort injuste.

Depuis vingt ans, chaque année, des rassemblements ont lieu à l’endroit du meurtre. Organisés par les amis d’Ibrahim Ali avec le soutien particulier de la Sound Musical School, l’association des B.Vice, à la Savine. Ils sont devenus les gardiens de cette mémoire. Aly Ibrahima, l’un des membres fondateurs, éducateur et cadre à la Ville de Marseille, visage fin et voix posée, est le frère de deux jeunes qui accompagnaient Ibrahim Ali ce soir là. « Tous les 21 février, il y a un rassemblement citoyen, apolitique, qu’on soit dix ou seulement deux ».

Pendant 20 ans, le B.Vice a continué son travail pour faire vivre le hip hop. La plupart des groupes marseillais sont passés par les anciens studios du bâtiment A, tombé sous l’impulsion de la rénovation urbaine. Ils continuent de fréquenter ce « centre culturel à l’usage de la rue » recréé quelques mètres plus bas, au coeur de la cité.

Ce lundi là, au local des B.Vice, un pot est organisé pour les amis d’Ibrahim Ali, histoire de lancer symboliquement la semaine de commémoration. Les passages sont furtifs, les paroles rares. Aly Ibrahima, quoique attristé, ne s’étonne pas : « Le sujet est tabou. Les gens sont traumatisés à vie. Mes frères ont témoigné au procès mais n’en parlent plus. Jamais, même entre nous. Il y en a un qui vient seulement aux rassemblements. Les jeunes faisaient partie d’un groupe de rap, qui s’est arrêté net. » Chaque année, à l’approche du 21 février, la mère d’Ibrahim Ali s’envole pour les Comores, fuyant la pesanteur de la cité, assure Aly.

Cela fait vingt ans que les proches d’Ibrahim Ali demandent une seule et unique chose aux politiques : rebaptiser l’avenue des Aygalades à son nom. Soly MBaé, fondateur des B.Vice et directeur de la Sound Musical School, réclame depuis vingt ans cet hommage. « On a fait une première demande il y a vingt ans, on n’a jamais obtenu de réponse. Depuis, toujours rien. Encore récemment, on nous a juste répondu que c’était une question qui risquait de créer du remous au sein de la municipalité. Rien n’a été fait pour rappeler qu’un petit minot de Marseille a été froidement assassiné par les fachos ». Aly Ibrahima enchérit : « On a l’impression d’être des Français de seconde zone. Ce manque de considération fait mal ».

Retourner Marseille

Si le ressentiment est puissant, il n’est pas question de l’alimenter. Pour Aly Ibrahima, « c’est la Sound Musical School qui nous tient ». Propager cette colère sourde à la Savine et dans les quartiers reviendrait à trahir les valeurs qu’ils s’efforcent de transmettre. « Ce serait aussi trahir Ibrahim Ali, un gars gentil, sa famille, et ça ne résoudrait rien » poursuit-il. Pourtant, l’éducateur le sait, il ne faudrait pas grand chose pour que la violence éclate. « En 1995, déjà, nous étions un des premiers groupes de rap à Marseille. Les gens de tous les quartiers sont venus nous dire «donnez-nous le signal et on retourne Marseille». Mais cela aurait servi la défense des racistes. Je crois aussi que les élus ne se bougent pas parce qu’ils savent justement que nous sommes des gentils. »

Depuis toutes ces années, Soly MBaé a le sentiment de « crier dans le vide ». De fait, « depuis 20 ans on tente de communautariser ce crime en parlant avant tout d’un petit comorien. Et que voit-on aujourd’hui ? Une mairie FN à Marseille ». Non, « le FN n’est pas un parti comme les autres » martèle le compositeur. « Nous sommes toujours en résistance par rapport à ce parti ». En commémorant cette semaine la mort d’Ibrahim Ali, épaulée par le Cran, la Ligue des droits de l’homme et le collectif Nosotros, l’association souhaite alerter l’opinion publique sur la conquête du pouvoir par le Front national. L’arrivée de Stéphane Ravier à la mairie des 13e et 14e arrondissements quasiment dans l’indifférence générale en est. Pour Aly Ibrahima, « les choses ont carrément empiré. Le FN s’est banalisé. Maintenant à un kilomètre du meurtre, il y a un bastion FN ! Mais ce qui nous a tués une deuxième fois, ça a été de voir que notre avocat de l’époque, Gilbert Collard, à qui les jeunes se confiaient, est devenu député frontiste. » 

A plusieurs reprises, rapporte Nassurdine Haidari, délégué du Cran Paca partenaire de l’hommage, « les politiques ont prétexté une période électorale : on nous a rétorqué qu’on ne voulait pas politiser ce crime. Cette fois nous disons «soit, alors rendez-vous après les départementales». La lutte est permanente pour lutter contre le FN. Ce n’est pas seulement un enjeu électoral mais aussi sociétal. Il ne faut pas tomber dans la tambouille politique mais convoquer chacun face à ses responsabilités. L’idéologie de l’extrême droite déborde ». De son côté, le maire Jean-Claude Gaudin estime qu’il a largement pris la mesure de l’enjeu : « A plusieurs occasions et encore récemment, pour clore le bec aux outrances du Front national, j’ai évoqué le fait qu’il ait été tué par des colleurs d’affiches de ce parti. J’ai aussi cité le meurtre Nicolas Bourgat, dont M. Le Pen avait tenté d’utiliser pour agiter d’Arles à Menton ». Pourtant en 20 ans, le maire a très rarement cité le nom d’Ibrahim Ali, au point de l’écorcher lors du conseil municipal de décembre dans une tirade où l’histoire de Nicolas Bourgat occupait le premier plan.

« Vraie reculade »

Aux côtés de Soly MBaé lors du lancement de la semaine d’hommage, se trouvent Philippe Dieudonné et André Bigot, de la Ligue des droits de l’Homme. Ils étaient également présents au procès 20 ans plutôt. Ce dernier a d’ailleurs fait son entrée à la LDH à la mort d’Ibrahim Ali. « Il fait partie de l’histoire de Marseille. Mais on a perdu du terrain et j’en veux aux politiques qui sont censés améliorer la situation des quartiers. Depuis ces années-là, on a assisté à des dérives électoralistes au détriment de ces quartiers, comme avec Andrieux. Et là, c’est une vraie reculade avec la présence du FN dans le 13/14. »

Pour que la mémoire d’Ibrahim Ali ne disparaisse pas, Soly prépare un livre. Il y rassemble tout ce qu’il a écrit depuis 20 ans. Tel ces quelques vers extraits d’un long poème écrit pour les 17 ans de la mort de l’adolescent :

17 ans que j’égrène et que je traîne mon lourd chapelet de souvenirs
Au parfum de chrysanthème pour l’enfant martyr
17 ans que j’écris ma thérapie en poèmes pour apprendre à sourire
Les vers amers d’un requiem pour ma haine contenir

Des interventions ont lieu dans des classes de collège pour éviter l’oubli, comme le rappelle le slogan du collectif Nosotros, qui se définit comme anti-fasciste et anti-raciste : « Ni oubli, ni pardon ». Une pétition circule d’ailleurs sur Change.org pour réclamer l’avenue Ibrahim Ali. Pour Aly Ibrahima, « même si c’est vrai qu’on y croit de moins en moins, on ne lâchera jamais ». Il est encore temps pour les politiques de rattraper le temps perdu et de faire en sorte qu’enfin, les cris ne se perdent pas dans la solitude du chemin des grands pins, en haut de la Savine.

Samedi 14 h : Commémoration à la mémoire d’Ibrahim Ali, quatre chemins des Aygalades, 15e.

Samedi, à 17 h 30 au cinéma Alhambra – 2 rue du Cinéma, 13016 – le collectif Mémoire en marche dédie une soirée à la mémoire de Zahir Boudjellal et Ibrahim Ali, victimes de crimes racistes à Marseille. Le documentaire Français d’origine contrôlé : récit d’un rendez-vous manqué avec la République réalisé par Mustapha Kessous et Jean Thomas Ceccaldi, sera projeté, en présence de Mustapha Kessous, journaliste au Monde et de Djamel Attalah, un des leaders de la marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983.

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