[12 mois à Marseille] Août au cabanon
Résumé : Samuel Ziat, victime d’une mystérieuse allergie, a passé le mois de juillet à la Timone. Zoé a veillé sur lui. Il est guéri. Les vacances peuvent commencer.
Auguste et mou sous ma casquette
Ignorant l’orage qui guette
Entre deux siestes et deux raouts
Je suis moi-même le mois d’août
On ne peut être éternellement malade, même si une amie qui a pour nom Zoé, la vie, vous dorlote comme personne. On ne peut être éternellement soignante même si le malade est d’une amabilité sans faille. On ne peut passer les vacances à l’hosto, même si la bibliothèque municipale vous fournit fidèlement de quoi égayer le séjour. Août était arrivé. Samuel Ziat allait à peu près bien, les enfants étaient revenus de leur montagne, il fallait songer à faire quelque chose de l’été. Zoé et son barbu se sentaient proches comme jamais. Mais l’amour les avait trop vite arrachés à leur univers familier, à leur être intérieur : ils sentaient qu’il n’était pas encore question de sortir le tube de colle et de se mettre en ménage. Il fallait que leur amour garde quelque chose de provisoire, d’incertain. Pas question d’aller chez elle, pas question d’aller chez lui. Ils eurent en même temps la même idée, très banale d’ailleurs : louer quelque chose au bord de la mer. Mais la saison était bien avancée et des locations, y en avait plus bézef. C’est là que leur projet ordinaire prit un tour singulier. Le seul truc correspondant à leur goût et leurs besoins était à Marseille, ils décidèrent de prendre des vacances dans la ville même où ils créchaient.
Il s’agissait d’un cabanon à Callelongue, au bout de l’avenue des Pébrons. C’était un amoncellement de “cases de nougat coiffées de tuiles” (l’expression est de Suarès dans Marsiho), construites sans autre intention que de s’agrandir au fil des années et de toutes donner sur un patio ombragé. L’ensemble avait peu à peu été bâti par les grands-parents des propriétaires qui, conscients des mauvais plis de leur caractère, l’avaient baptisé Les Réboussiers. Les revêches, les jamais contents. Ils ignoraient que leurs enfants seraient encore plus réboussiers qu’eux ; et qu’incapables de régler la succession, ils ne s’entendraient que pour louer le bien laissé par leurs parents, sans y faire aucuns travaux.
La bâtisse s’ouvrait par un portail surmonté de fil de fer barbelé et orné de deux dauphins de tôle rouillée. Il grinçait affreusement. Mais dès qu’on l’avait poussé (dès que la vieille dame faisant office de concierge l’avait poussé), c’était une sorte de paradis.
Elle avait dit, la vieille :
— Ça, c’est le figuier, ça, c’est les basilics.
Et ça sentait le figuier et le basilic en effet, ça sentait l’un mêlé aux autres comme aucun parfumeur n’aurait su le faire, ça sentait l’ombre de l’arbre et la terre des pots de toutes sortes où poussaient des pistous de toutes sortes : à grandes, à petites et à minuscules feuilles, à teinte rouge ou pourpre, à saveur de citron ou de cannelle.
Elle avait dit :
— C’est moi qui m’en occupe. Vous pouvez en prendre tant que voulez, les Réboussiers, ça les intéresse pas. Et vous avez de la chance, vous aurez bientôt les figues.
Elle avait ensuite poussé Sam, Zoé et ses enfants dans la maison et leur avait fait visiter les lieux en vitesse, en s’excusant d’avoir fait le ménage et les lits comme elle avait pu. Puis, elle avait laissé là tout son monde
— N’hésitez pas à m’appeler s’il vous faut quelque chose. Les enfants, ils sont beaux. Et ils seront contents, y en a d’autres dans l’avenue.
L’intérieur du cabanon (nous disons cabanon, mais c’était un truc presque aussi vaste que la villa d’un professeur de géographie et sa location coûtait une blinde) offrait un spectacle indescriptible.
C’était le contraire de ces “logements.com” si faciles à trouver sur le Net. Le contraire d’un truc chiche et propret aménagé à force de meubles Ikea, de torchons “Ma Provence” et de sets de table “C’est Marseille bébé”.
Il n’y avait pas de bouteille de vin rosé dans le frigo, pas de corbeille pleine de dépliants touristiques ; même pas de Wifi. Les lits étaient dépareillés et les couvre-lits plus encore, les buffets et les fauteuils Henri III se mêlaient aux chaises et aux tables de formica, la douche se cachait derrière un rideau de plastique imprimé de tranches de pastèques à demi effacées ; c’était partout le règne de l’hétérogénéité, du hasard et de la récupération.
Mais ce bordel organisé, habité de fraîcheur et de souvenirs, recélait mille trésors.
Pour les grands : des “relax” les plus relax qu’on ait jamais conçus, les œuvres complètes de Mario Vargas Llosa (léguées aux Réboussiers par un petit-neveu qui en avait fait son sujet de thèse avant d’abandonner la littérature pour l’immobilier), un choix très pointu de 33 tours (hérités du même neveu), un électrophone à la voix éraillée, deux vélos antiques mais encore susceptibles de rallier des destinations aussi lointaines que la Pointe-Rouge, un matériel de cuisine d’une abondance et d’une diversité sans pareilles : poêles de tout format, tians de toutes contenances, fait-tout de la marque Doufeu, ustensiles en pagaille, électriques ou pas, à usage évident ou capables de garder pour toujours le secret de leur mode d’emploi. Et pour couronner le tout, une collection de “fiches cuisine” découpées selon les pointillés dans le magazine Elle par la Réboussière chez sa coiffeuse. Elle y allait souvent.
Pour les enfants, une accumulation de bandes dessinées : Lucky Luke, Tif et Tondu, Ric Hochet… en version souple, un tas de jeux de société plus ou moins complets, deux chambres à air de poids lourds en guise de bouées (faire gaffe à la valve, ça peut blesser), des jumelles View-Master permettant se passer et repasser des vues stéréoscopiques des marais des Everglades, des chutes du Niagara et des 101 Dalmatiens jusqu’à plus soif, et, cerise sur le gâteau, une Nintendo NES branchée sur un vieux poste de télévision Ducretet Thomson, assortie des inévitables Mario et Donkey Kong, pour passer au-dessus de tonneaux ou éviter de mourir des heures durant.
L’inventaire de ces équipements suffit à dire l’enchantement dans lequel glissèrent les locataires des Réboussiers.
Aux divertissements offerts par la maison, les petits ajoutèrent ceux des baignades et des bombes à n’en plus finir dans les eaux du port, ceux d’un tournoi de football quasi permanent, à trois contre trois avec goal volant quand y avait pas grand monde, à presque quinze par équipe quand toute la bande des Pébrons était là, la merveilleuse bande des copines et des copains qu’on ne connaîtrait qu’un seul été. Avec toujours un couillon pour faire le commentaire à haute voix, comme si le match passait à la télé.
Les grands se concentrèrent de leur côté sur la nage au long cours, la lecture, la cuisine, la sieste postprandiale et le jeu de boules, en spectateurs seulement. Chaque matin, Zoé, dûment palmée, filait vers le large. Elle allait si vite qu’on eut dit que sa petite planche noire était équipée d’un moteur. Samuel barbotait comme un petit chien, loin derrière. Elle l’attendait, elle lui tournait autour, elle l’encourageait. Au retour, il partait à vélo faire les courses au Lidl de la Vieille-Chapelle, sans s’offenser de rouler à deux à l’heure et de mettre fidèlement pied à terre à la côte de l’ASPTT. Puis il faisait la cuisine en suivant vaguement les recettes du magazine féminin, en se servant de tous les plats et de tous les instruments et en mettant du basilic partout. Ils restaient unis pour la sieste et pour la lecture. Lui n’en finissait pas de se perdre dans les complications de La Guerre de la fin du monde (un volume plus gros qu’un kilo de sucre). Elle ayant avalé d’un trait Tante Julia et le scribouillard tapait au hasard dans l’œuvre, ô combien abondante, du Péruvien. De temps en temps, ils allaient regarder les pétanqueurs de la Boule pébronnaise. Mais ils ne touchaient jamais aux maudites sphères : les boules sont une manie qui s’attrape bien trop vite !
Les deux univers, celui des petits et celui des grands, se rapprochaient à l’occasion d’homériques parties de Monopoly au cours desquelles, tel Donald Trump changeant les droits de douane, on négociait sans arrêt de nouvelles règles. Toute la troupe s’était aussi convertie aux jeux vidéo, et c’étaient des attentes sans fin pour se succéder aux manettes et faire exploser les scores du joueur précédent. On se retrouvait bien sûr pour les repas et si les cuisiniers avaient failli, il y avait toujours les branches du figuier au-dessus de la table pour offrir des fruits qu’on dégustait avec un bout de fromage et une tranche de jambon cru.
Ainsi passaient les jours et le soir venu, on se retrouvait, moulus par les vacances, autour de l’électrophone. Les deux enfants avaient vite fait de choisir, dans la déroutante discothèque du neveu, des titres plus déroutants encore. Le petit ne se lassait pas d’écouter La Ballade du mois d’août 1975 de Charlélie Couture : “On a loué une maison / Pas très loin d’Avignon / À un vieux Polonais / Qui cherchait une mine d’or…” Le grand en tenait pour La Maison d’Irlande de Gilles Servat : “Dressée parmi les pierres, c’était une chouette maison…” Et tous les quatre reprenaient en rigolant les passages préférés des deux gosses : “On buvait du pastis comme si c’était de l’eau” quand c’était Couture, “Chérissons les instants / qui se meurent aussitôt / au cimetière des photos” quand c’était Servat.
Personne ne buvait de pastis, mais il y avait toujours dans le congélateur un fagot de Yetis en libre-service. Personne ne prenait de photo, on n’avait pas besoin de mettre le bonheur en archives.
De temps en temps, le réel faisait surface. Zoé avait découvert un matin un rocher du port peint d’un drapeau palestinien, Samuel avait un soir lu à haute voix des phrases tirées de son gros bouquin : “Il vaut mieux ne rien avoir, ne pas aimer. Mais comment renoncer à sa santé pour être solidaires de frères malades. Il y a tant de problèmes, l’hydre a tant de têtes, l’iniquité pointe partout où l’on pointe son regard.”
Septembre pointait déjà son nez. Ça tombait bien. Les adultes n’avaient rien contre le travail salarié, les petits adoraient l’école.
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