QUELLES AILES POUR LE GABIAN ? (2)
Continuons aujourd’hui la réflexion que nous avons engagée la semaine dernière sur la ou le maire que Marseille va se donner cette année pour six ans.
Retrouver les mots perdus de la ville
Nous ne nous en rendons peut-être plus vraiment compte, mais c’est devenu de plus en plus grave : il n’y a plus de mots pour dire Marseille, la ville n’a plus de mots pour se parler. C’est ainsi, par exemple, que, depuis une éternité déjà, on a fini par adopter une expression qui ne veut rien dire : les « quartiers Nord ». Comme si c’était une identité, une entité géographique particulière dans la carte de Marseille. Mais ces quartiers ont des noms propres, des sortes de noms de famille. On ne les désigne plus par leurs noms de quartier, mais par cette espèce d’identité dont la seule signification est de se distinguer des quartiers qui seraient, alors, les « quartiers Sud », mais cela ne veut rien dire, tellement il y a de quartiers différents qui se distinguent des quartiers Nord. Et puis un autre mot a été perdu dans notre géographie urbaine de Marseille : « solidarité ». Avant – j’ai même connu ce temps, bien que je sois arrivé à Marseille qu’en 1983, cela m’avait frappé en arrivant de Paris où j’avais passé toute ma vie auparavant, entre celles et ceux qui vivent à Marseille, se manifestait la solidarité des mots et du langage, celle de l’aide mutuelle quand c’est nécessaire, celle, aussi, des différentes origines et des cultures différentes des habitantes et des habitants de la ville. Par exemple, cela avait donné naissance à une véritable vie associative ou, même s’ils ont été un peu déformés après, aux “comités d’intérêt de quartier” (les “C.I.Q.”). En effet, cette ville a toujours été une ville de rencontres et de brassages de cultures différentes, et, même, sa richesse est toujours venue de là. On a le sentiment, aujourd’hui que la ville est séparée par des murs qui empêchent les gens de se parler, qui entravent les vols du gabian qui tente de parcourir la ville sans parvenir à s’y retrouver. Les mots perdus de la ville, ce sont les mots qui permettent aux gens de se parler, d’habiter la ville avec des mots. À l’occasion des prochaines élections municipales, le mois prochain, formulons le souhait du retour des mots à Marseille.
En finir avec la violence
Et nous voilà de nouveau avec l’éternelle thématique des propos contemporains sur Marseille. Marseille serait une ville de violence, de trafics, de combats. Mais cela est une évolution récente. Bien sûr, il y a toujours eu de la violence à Marseille, comme, sans doute, dans toutes les grandes villes, mais cela s’est accentué ces dernières années. Il y a plusieurs raisons à cela, et la première urgence, pour la prochaine municipalité que nous élirons le mois prochain, est de travailler sur un véritable projet de lutte contre la violence, pour qu’il n’y ait plus de nouvelles victimes comme Kessaci tué à l’aveugle, pour que les militants engagés contre la violence n’aient plus besoin de gilets pare-balles ni d’escorte policière quand ils sortent dans les rues de la ville, comme son frère. La violence est, d’abord, associée la perte des mots : au lieu de se parler, on tue. C’est aussi simple que cela. Eh bien, pour retrouver les mots, il faut retrouver la parole et l’écoute. Mais poursuivons : pour se parler et pour s’écouter, pour retrouver les mots, encore faut-il les avoir, ces mots. Et c’est en ce point que la culture doit revenir dans la ville. Peut-être, tout simplement, si Marseille ne se parle pas, est-ce parce que celles et ceux qui l’habitent ne savent plus comment on parle et comment on s’écoute. Mais la violence est aussi associée à l’idée qu’entre les habitants d’une ville, il faut instaurer des rapports de force. La violence s’installe quand les relations sociales n’existent plus, parce qu’elles dominées par les marchés. Or, qu’il s’agisse du narcotrafic ou des marchés financiers, ou encore du marché des logements, tout maintenant passe par des marchés. Marseille s’est réduite à n’être plus qu’un puzzle de marchés. Bien sûr, me dira-t-on, la ville a toujours été un marché, c’est même comme cela qu’elle est née, qu’elle est, au sens propre, venue au monde. Mais, longtemps, les marchés étaient des espaces d’échanges, alors qu’ils semblent avoir été réduits à des espaces d’affrontements. Retrouvons entre les habitants de la ville les échanges de commerce, les échanges de travail et de salaire, les échanges de parole et de culture, et, sans doute, c’en sera fini de la violence.
Imaginer une ville pour demain
Enfin, Marseille n’évolue plus, elle ne se transforme plus. On ne trouve plus dans la ville la promesse du lendemain. Cela inquiète le gabian qui a l’impression de se perdre autant dans l’absence de futur que dans l’oubli du passé et l’absence de parole du présent. Alors, il a commencé à se mettre à imaginer une ville, à Marseille, pour demain. Cette ville du futur, ce sera à la prochaine municipalité de la penser, de l’élaborer, de la construire. D’abord, elle sera belle : pour cela, elle sera pourvue de beaux paysages urbains, faits de maisons bien entretenues, de murs bien décorés au lieu d’être sales et sans images, et ces paysages seront habillés aussi de plantations, de constructions et d’aménagements pour qu’habiter Marseille consiste aussi dans le plaisir d’y déambuler. Ensuite, cette Marseille à venir sera faite de lieux sociaux et collectifs qui ne seront plus seulement des « équipements » comme le disent les urbanistes d’aujourd’hui, autrement dit d’aménagements uniquement fonctionnels, mais qui seront des lieux où nous nous nous retrouverons, des lieux qui parleront notre langage dans leur langage à eux : celui de l’architecture et de la rénovation du passé encore vivant. Enfin, cette Marseille de demain sera une ville de cultures. Qu’il s’agisse des musiques et des sons, des livres et des journaux, des spectacles et des jeux, les activités culturelles donneront du sens à cette ville qui, peu à peu, a fini par le perdre. Cette ville pour demain, que notre maire et son équipe auront à construire, n’oubliera pas, surtout, le lieu où elle se trouve. Sa culture et sa voix sera irriguée, nourrie par les voix de la mer qui lui donnera leur souffle, leurs musiques et leurs mots. Ne nous trompons pas : l’enjeu politique des prochaines élections municipales, à Marseille, est là : il n’est pas seulement dans la technique, dans le budget et dans le pouvoir. Il est aussi dans la puissance créatrice des paysages et dans les mots de Marseille.
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