LE CARNAVAL DE LA PLAINE
C’était dimanche dernier, le 16 mars. Comme tous les ans depuis 25 ans, le quartier de la Plaine connaît son carnaval et la place Jean-Jaurès de transforme en un immense espace de jeu et de fête, de déguisements et de numéros de cirque, mais aussi de contestation des pouvoirs.
Une fête populaire
C’est, d’abord, cela, le Carnaval de la Pleine : une fête populaire. Ce n’est pas une fête imposée par le calendrier ou élaborée par des spécialistes des fêtes et des événements des institutions, c’est le peuple lui-même qui vit cette fête en s’y donnant, au sens propre, à cœur joie. Fête populaire, le Carnaval de la Plaine nous fait vivre la fête en habitant le quartier. Le peuple du quartier, mais aussi celui de tout Marseille se retrouve et se contemple enchantant et en dansant. Dans ces temps au cours desquels les fêtes sont confisquées par les médias et mises en scène par les normes et les impératifs des institutions, le Carnaval est l’occasion, pour le peuple, de s’exprimer. Mais aussi il s’exprime en choisissant les personnages et les scènes qu’il va donner à voir en se reconnaissant en eux comme dans le miroir du rire et de la bonne humeur.
Un carnaval
Le Carnaval est une fête populaire ancienne qui a été, en quelque sorte, récupérée, au moment où la religion chrétienne a imposé, quarante jours avant Pâques, une alimentation particulière, et même un jeûne, censés commémorer la mort de Jésus-Christ. Au milieu de ces quarante jours, pour le rendre plus supportable on avait imaginé la « mi-Carême », ou encore le Carnaval, le jour de « carne-avale », où l’on avale de la carne, où l’on peut manger de la viande. Le Carnaval est devenu le symbole de la fête de la ville. Au Carnaval, la ville se retrouve dans une image d’elle-même qui est surtout la fête de la transgression et de la distance par rapport à la loi. Parenthèse dans la vie ordinaire de la cité, le Carnaval est aussi une parenthèse dans l’application de la loi et la reconnaissance des pouvoirs. À la Plaine, pour la fête du Carnaval, on n’a besoin ni de la municipalité ni de la métropole : c’est le peuple lui-même, c’est nous qui donnons sa voix à la ville. Les sons et les danses inventent un nouvel espace de la rue.
Des costumes et des masques
À la Plaine comme partout, un carnaval, c’est un moment où l’on change d’identité, où l’on cache sa personne réelle sous un masque qui nous permet de choisir le visage que l’on offre aux autres. À la Plaine, cela signifie que le quartier lui-même change d’apparence. La Place Jean-Jaurès n’est plus le simple espace ouvert qu’elle est d’habitude, souvent occupé par le marché, mais elle devient une véritable place publique, où le peuple se donne à voir et se regarde comme dans un miroir, en arborant des costumes de toutes couleurs bariolées, des déguisements en toutes sortes de personnalités ou de métiers ou encore en toutes sortes de personnages de l’histoire que l’on connaît ou des histoires que nous nous racontons. Le carnaval, c’est, au sens propre, un théâtre de rue, un moment au cours duquel la rue donne à voir les jeux et les costumes de celles et de ceux qui l’habitent. Les costumes et les masques sont, ainsi, une façon nouvelle d’habiter la ville : on n’y habite pas seulement, on y danse.
Une musique
Mais le Carnaval ne s’offre pas seulement aux regards. Des percussions de toutes sortes, des instruments variés, modernes ou traditionnels, se font entendre, ainsi que les voix qui arrivent à dominer les sons de la musique. Le Carnaval est une gigantesque œuvre musicale qui donne toute la ville à entendre sur la place. Dans le Carnaval, les sons de la musique sont plus forts que ceux des voix et des paroles. C’est toute une musique, des œuvres improvisées qui imaginent de nouvelles pratiques musicales qui viennent scander les images de la fête au moyen des sons qui donnent sa respiration à la musique de la ville. En donnant sa voix à la Place Jean-Jaurès, le Carnaval s’annonce de loin et sans doute vient-il donner ses airs et ses sons à l’espace tout entier de la ville.
Un portrait vivant de la ville
C’est aussi cela, le Carnaval : une image de la ville. En faisant la fête, celles et ceux qui sont là en s’imaginant de nouveaux rôles dans l’espace urbain, donnent à voir un portrait vivant de la ville qui retrouve une jeunesse dans la fête nourrissant, ainsi, son lieu de la place. Ce portrait de la ville n’est pas celui d’une carte postale, il n’est pas un simple portrait, il est le portrait de la ville que dessinent les danses, les cris et les expressions de celles et de ceux qui vivent la ville en y faisant la fête. Mais n’oublions pas que Marseille est au bord de la Méditerranée et que c’est toute la culture méditerranéenne qui s’est construite au fil des carnavals. Je pense, bien sûr, ici, au Carnaval de notre voisine, Venise. Mais le Carnaval de la Plaine n’a pas encore été confisqué par les agences de voyage. Le portrait de la ville est celui d’une Méditerranée dont les flots vivent des femmes et des hommes qui habitent le long d’eux. En faisant le Carnaval, la Plaine se rappelle qu’elle vit au bord de la mer Méditerranée, ce qui est un des traits du portrait qu’elle donne d’elle.
Un événement marquant la politique de la ville
Comme la ville se donne ainsi à voir, elle retrouve le premier sens du mot « politique ». La politique, c’est le langage de la polis, de la cité. Le Carnaval est, ainsi, un événement qui, tous les ans, ponctue le calendrier de la ville en enrichissant la politique des imaginations des citoyens. Il ne s’agit pas seulement des rires et des costumes au milieu desquels nous faisons la fête : il s’agit aussi d’imaginer de nouvelles façons pour nous tous de construire et de mettre en œuvre une véritable politique de la ville. Ce ne sont pas les préfets, ni même les maires qui font la politique de la ville au cours du Carnaval, ce sont, pour une fois, pleinement, celles et ceux qui habitent Marseille qui construisent sa politique et qui s’engagent en faisant la fête. Cette année, le Carnaval de la Plaine avait aussi pour but de dénoncer les fautes de la politique menée par le pouvoir et pour critiquer les inégalités persistants dans notre pays, aggravées par cette politique.
La censure
Mais, comme beaucoup de fêtes, le Carnaval a vu sa liberté restreinte. Non seulement tout autour de la Place Jean-Jaurès, mais aussi dans une grande partie du centre ville, on pouvait voir des voitures et des camionnettes de police qui faisaient le guet et qui ont même voulu, comme toujours, exhiber leur force pour dissimuler leur faiblesse. C’est ainsi que, vers onze heures du soir, les CRS ont mené une charge pour forcer les caravaniers à évacuer la place. Mais ce n’était pas la police qui était forte, pendant le Carnaval, c’étaient celles et ceux qui faisaient la fête. De plus, la censure a aussi pris une autre forme : Coralie Bonnefoy, dans Marsactu du 18 mars, nous apprend qu’un article de La Provence n’a pas eu le droit de parler de la présence d’un char représentant la tour CMA-CGM brûlée au cours du Carnaval, comme, dans tous les carnavals, sont brûlées les figures du roi et du pouvoir. La direction de La Provence a imposé cette censure au quotidien dans son récit du Carnaval pour plaire à J. Saadé, le patron de la CMA-CGM. Mais, quand la censure commence par restreindre la liberté de raconter le Carnaval, cela montre que, si le Carnaval est bien une expression de la liberté, cela fait craindre en même temps, qu’il n’y ait plus de limite à la censure et à la restriction de la liberté d’expression et de rédaction des journaux et des journalistes.
Aux rires du Carnaval ont succédé les larmes des gaz lacrymogènes.
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