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Ouvre-boîte

[Ouvre-boîte] Le Degust bar, un autre angle de vue sur Marseille

Chronique
le 7 Mar 2026
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Avec cette nouvelle chronique, Ouvre-boîte, le journaliste Guillaume Origoni se plonge dans l'histoire des lieux de nuit disparus, à Marseille et dans ses alentours. Que subsiste-t-il de ces clubs, de ces soirées de liesse et de ces aubes moites ? Cette semaine, la fête politique au Degust.

Devant le Degust bar. (Photo : _Tide_DR)
Devant le Degust bar. (Photo : _Tide_DR)

Devant le Degust bar. (Photo : _Tide_DR)

C’est assez difficile de se représenter la scène aujourd’hui, mais à la fin des années 80 et au début des années 90, à l’angle de la rue de l’Olivier et de la Plaine, le Degust bar rassemblait ceux qui ne se ressemblaient pas sauf sur l’essentiel. Le chef d’orchestre de ce bar inoubliable, c’était Brahim. Le grand Bra, qui, en investissant ce bar avec Brun, Tide, Alex et les autres, a contribué à écrire l’une des pages les plus glorieuses de l’histoire de la street marseillaise.

Brun, Bra et le choix du Degust

Le Degust bar, c’est avant tout le rendez-vous de celles et ceux qui chérissent le mouvement, la boulègue, le oaï. Nous sommes aux alentours de 1989 et à l’époque, il est possible de circuler motorisé tout autour de la Plaine qui, le soir venu, fait figure d’immense parking. Les terrasses sont peu nombreuses et réduites à peau de chagrin. Le Bar de la Plaine est l’un des lieux de rencontre les plus fréquentés de la place Jean-Jaurès (aujourd’hui encore, à part les urbanistes et les élus, personne ne dit la place Jean-Jaurès pour parler de la Plaine).

Le Degust bar. (Photo : DR / capture Facebook)

Brun et Bra rentrent tout juste de Saint-Tropez, où ils ont fait quelques affaires dont la conclusion reste encore aujourd’hui un peu hasardeuse. Résultat des courses, nos deux larrons estiment plus prudent d’éviter temporairement le Bar de la Plaine et localisent leur base arrière à quelques dizaines de mètres de là, au Degust bar.

Brun et Bra, au Degust bar. (Photo : _Tide_DR)

Ils ne le savent pas encore, mais en mettant les pieds dans ce lieu qui est alors un bar de quartier essentiellement fréquenté par les forains et les commerçants du coin, ils vont contribuer au rayonnement de Marseille. Ils n’imaginent pas non plus que le Degust va devenir d’ici peu l’un des plus joyeux et fraternels bordels de la place.

Brahim et l’amour du mouvement

L’inaction, l’immobilité, ce n’est pas le truc de Brahim. Il s’ennuie vite et là où d’autres ne voient pas grand-chose, lui se dit qu’il y a moyen de faire marcher ce Degust bar, jusqu’ici bien tranquille, explique Brun, à la terrasse du Barjac, place de Lenche, en cette fin d’après-midi plutôt douce. Sourire doux, débit tranquille, il continue son récit. Brahim propose donc au patron du Degust de “prendre” le bar de 17 heures à deux heures du matin : “On connaissait un moulon de gens et, rapidement, les soirées fonctionnent très bien.”

Le Degust bar. (Photo : _Tide_DR)

C’était ça, Brahim, un homme qui avait une vision pour réunir les gens, pour faire du Degust le bar dans lequel se rencontrent les gens du quartier, les bikers, les supporters, les bourgeois. Dans cette atmosphère à la fois testostéronée et très éthylique (un alcootest aurait pu virer au vert par sa simple exposition à l’air ambiant), filles et jeunes femmes étaient non seulement les bienvenues, mais jouissaient d’une tranquillité totale.
Tide, alors compagne de Brahim, se souvient que dans ce melting-pot d’ethnies, de genres, de classes sociales, “nous, les filles, nous sentions en sécurité”. Pas de réflexions déplacées sur une mini-jupe jugée trop courte ou un décolleté trop plongeant. Si d’aventure cela devait se produire, c’est Brahim lui-même qui s’en occupait. Il aimait les gens libres et donc les femmes libres.

Le Degust bar. (Photo : _Tide_DR)

Le ciment, c’est la musique

Brun reprend son récit et insiste sur un point : il ne faut pas oublier que le ciment de tout ça, c’est la musique. Lorsque Bra lance le Degust, il sait très bien que le pastis ne suffit pas, il faut de la musique. De la bonne musique et donc un bon DJ, capable d’être à la fois à l’avant-garde tout en gardant un côté mainstream. “Moi, je passe derrière le comptoir et je vais y rester des années comme un poisson dans l’eau, mais pour bien lancer le bar, je fais appel à Luc Sky, et lui, c’était l’un des meilleurs, capable de passer les dernières nouveautés hip-hop en direct de NYC, mais aussi du jazz, de la soul, du reggae et du rock. Luc, c’était un monstre et il est loin d’être fini, ce gars-là !”, raconte-t-il.

Le Degust devient un lieu incontournable à Marseille, mais acquiert également une renommée qui dépasse la ville. Entre la fin des années 80 et le début des années 90, la France entière a les yeux tournés vers ce que les médias appellent alors la Movida marseillaise. Jean-François Bizot, créateur du magazine Actuel et de radio Nova, confie à Laurent Straboni les papiers sur Marseille et fait du Degust l’emblème de la ville.
Cette période est consubstantielle à l’entrée fracassante de la culture hip-hop qui irradie les rues du centre et du nord.

Sound system à l’intérieur du Degust bar. (Photo : _Tide_DR)

Le Massilia Sound System, qui fréquente assidûment le Degust, fait la courte échelle à IAM. Il pose aussi les bases d’une identité qui va nous extraire du folklore en proposant une relecture ouverte et universelle de ce même folklore, véritable prison culturelle : celle de provinciaux peu recommandables. Chacun à sa manière, le Duck, le Degust, la Maison hantée, le Trolleybus… vont contribuer à l’ouverture de Marseille, tout en créant une identité propre qui ne singe plus les grandes capitales européennes, voire mondiales.

Dans ce tourbillon de musique, d’alcool, de fête, de mélange, le Degust apporte la preuve que l’on peut tenir la dragée haute aux autres, mais sans jamais déroger à ce que nous sommes : des Marseillais, joyeux et bordéliques. Un peu mauvais garçons, un peu assistants sociaux. Un tantinet gredins, un tantinet Robin des bois. Mais tous carrément ivrognasses et antiracistes !

Bra devant le Degust bar. (Photo : _Tide_DR)

Je sais pas pour vous, mais pour moi, ça a carrément la gueule d’une Dodge 3700 GT survitaminée à la nitroglycérine comme programme !

“Y a pas d’arrangement” : le cri du Degust

Les Toulousains de Zebda l’ont bien compris et s’arrêtent au Degust chaque fois qu’ils le peuvent. Comme ce 26 mai 1993 où, au moment de remonter dans le tour bus, Brahim leur explique qu’avec la victoire de l’OM au championnat de France, jamais, ils ne réussiront à sortir de la ville, traversée par une force tellurique qui ne puise pas sa puissance dans les profondeurs, mais des Marseillais qui, en surface, vivent l’une des plus grandes expériences communes de leur histoire.

Peu de temps après, nos frères toulousains sortent leur meilleur album, Essence ordinaire. On connaît la suite, le succès est phénoménal. “Ce que l’on sait moins, c’est que l’un des titres présents dans l’album est une expression tirée d’un jargon des voyous locaux, explique Nano le grand. L’expression « Y a pas d’arrangement », c’était nous qui l’utilisions. Si tu entendais ça sortir de notre bouche, tu savais qu’il ne te restait plus qu’à passer à la caisse. Hakim Amokrane, l’une des trois voix de Zebda, capte l’expression au vol dans le bar et l’utilise pour en faire un titre.”

Le Degust bar. (Photo_Tide_DR)

Autre personnalité, habituée du Degust et grand ami de Brahim : Manu Chao. Tide, encore une fois aux premières loges, raconte la rencontre originelle : “Un soir, un bus se gare devant le bar. Brahim, avec sa grande gueule légendaire, lui dit d’aller se garer ailleurs. « Eh ma foi, tu bouches tout, là, bouge un peu, fada que tié, ah ! »” Mais le bus ne bouge pas et les occupants descendent tranquillement en file indienne de l’imposant bahut. L’un des derniers à s’en extraire, c’est Manu Chao. Le courant passe tout de suite. Bra et Manu vont devenir amis, jusqu’à participer à la caravane des quartiers dans toute la France. Le noyau dur du Degust, Brun, Djamel, Alex, Tide et bien d’autres vont suivre Manu dans les quartiers populaires de Lyon et d’ailleurs pour, une fois encore, relier les énergies avec de la cuisine, de la musique et du sport.

Esprit, es-tu là ?

Car l’une des forces du Degust réside aussi dans son ancrage local. Il ne s’agit pas seulement de faire la fête. Brahim voulait que le bar soit un point de rencontre pour les habitants du coin. “Par exemple, on mettait le baby-foot dehors, sur le trottoir, en accès libre pour les minots du quartier. Il y avait même des mamans qui venaient voir Bra pour lui demander d’emmener leurs fils lorsque nous suivions l’OM en déplacement”, expliquent de concert Tide, Brun, Djamel et Cécile avec enthousiasme, comme s’ils revivaient ces moments.

Le Degust bar. (Photo : _Tide_DR)

Les déplacements, c’est alors surtout l’affaire de Depé, dont l’histoire est à jamais liée à celle de l’OM et de Marseille : “Brahim disait alors à Depé, Oh, j’ai quatre minots avec moi, tu les prends, hein, pour monter à Paris !?” Si l’un ou tous les minots en question n’avaient pas l’argent pour partager les frais, alors Bra, Depé et les autres sortaient le cash de leurs propres poches. C’est arrivé souvent.

Peut-être est-ce aujourd’hui ce qu’il manque à Marseille et à la Plaine ? Cet esprit de fête politique ? Brun réfute cette assertion d’un revers de la main : “Ah non, on ne va pas commencer avec les « c’était mieux avant ». L’époque a changé, Marseille a changé, la Plaine a changé, mais des gens comme Hazem perpétuent l’esprit et font en sorte que ce territoire reste teinté par l’esprit libertaire, abordable dans les tarifs et protégé des fachos.”

Si la relève est assurée, alors Marseillais et Marseillaises peuvent continuer à ne pas dormir sur leurs deux oreilles.

Le Degust bar. (Photo_Tide_DR)

Commentaires

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  1. Tasogare Tasogare

    Cette série sur les anciennes boîtes de Marseille n’en est qu’à son deuxième article, mais elle s’annonce déjà géniale. Merci et continuez ! 😀

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  2. Delphine Tanguy Delphine Tanguy

    Super serie 🙂

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  3. Dominique PH Dominique PH

    Depé et Brahim méritent une statue au centre de La Plaine ( statue des bienfaiteurs du quartier )

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