Guillaume Origoni vous présente
Ouvre-boîte

Le Duck : antre rock’n’roll des années 80

Chronique
le 7 Fév 2026
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Avec cette nouvelle chronique, Ouvre-boîte, le journaliste Guillaume Origoni se plonge dans l'histoire des lieux de nuit disparus, à Marseille et dans ses alentours. Que subsiste-t-il de ces clubs, de ces soirées de liesse et de ces aubes moites ? Cette semaine : un rappel nostalgique du club marseillais Le Duck (1986-1989), avec son ambiance nourrie de liberté et de mixité.

Un carton d
Un carton d'invitation pour entrer au Duck. (Repro : DR)

Un carton d'invitation pour entrer au Duck. (Repro : DR)

Parlez donc du Duck aux quinquas marseillais. Faites le test autour de vous et vous assisterez à l’illustration chimiquement pure de la nostalgie. L’évocation du club marseillais, à l’existence éphémère entre 1986 et 1989 (ouvert uniquement l’hiver), produit chez les daronnes et darons, oncles et tantes, frères et sœurs le stimulus du “c’était mieux avant”. C’est forcément faux, rien n’était mieux ou moins bien et rien ne sera mieux ou moins bien. On peut toutefois regretter des éléments du passé. Cela ne fait pas de nous des réactionnaires obtus.

Tony, Pitt et Harry et les autres

Il y a un élément commun à celles et ceux qui ont fréquenté le club le plus rock’n’roll de Marseille à la fin des années 80 : le sentiment de grande liberté et de mixité des tribus urbaines. Être admis au Duck, c’était l’assurance de passer une soirée qui exclut la banalité. L’ambiance y était communément construite par le boss, Tony, le DA, Pitt, le DJ, Harry, et les clients de ce club fermé pour certains mais invariablement ouverts aux mélomanes réfractaires aux playlists des boîtes de cakes et de cagoles.
Le goût des autres étant presque toujours le mauvais goût, avouons que les happy few du Duck cultivaient le snobisme inhérent à ceux qui refusent la culture de masse.

Harry le Hollandais, DJ mythique du Duck. (Photo : DR)

Le Duck, c’est avant tout un antre urbain. Niché dans les galeries de l’immeuble Pouillon qui siège au milieu de la Canebière, il diffuse sa lumière noire sur les candidats à l’admission, eux aussi majoritairement vêtus du noir des perfectos, des bombers ou des flight jackets. Seuls les ceintures cloutées, les cartouchières, les badges ou les tee-shirts portés sous ces armures pas si symboliques que ça brisent cette ambiance monochrome et ce cadre brutaliste. Pour compléter cet environnement (en moins chic, mais plus drôle) proche du film de Tony Scott Les Prédateurs, brillent, de part et d’autre du canard, les enseignes des sex-shops aujourd’hui disparus.

Pour avoir accès à ce monde, sa musique, ses looks extravagants, ses femmes attirantes, ses mecs stylés, ses cocktails suicide, il faut d’abord passer sous le regard de deux videurs qui, avec le temps, sont devenus des légendes tout aussi éphémères que le Duck lui-même.

Le premier, que les clubbers marseillais surnommaient alors “Gérard l’Aménien”, est un géant de presque deux mètres, le torse de Goldorak et des mains comme des raquettes de tennis qui ont emplâtré un nombre incalculable de viandes saoules qui emmerdaient les filles. Le second, Vladimir, moins grand, a l’aspect d’un 4×4 soviétique. Archaïque, indestructible, coiffé d’une casquette à l’effigie des armées confédérées, il est surtout grand amateur de bagarres, au point d’en faire un métier.

Jamais d’escale, jamais de contact avec l’ordinaire

Pitt, DA du Duck, avec Vladimir. (Photo : DR)

Une fois passés les deux cerbères, on monte l’escalier accompagné par la basse et la caisse claire de Sisters of Mercy dans Lucretia My Reflection. Un hit gothique de l’époque qui fait monter la température et assure que Harry, le DJ, est en forme et prêt à l’attaque.

Il y avait les habitués, présents tous les week-ends, et les occasionnels, attirés par les cartons de soirées. “À l’époque, on ne disait pas flyers”, explique Éric Bediez, graphiste attitré du Duck et de bien d’autres clubs et soirées marseillaises. “Nous étions en pleine époque de la movida marseillaise, il y avait des soirées partout. Une contre-culture s’est mise en place pour sortir du folklore strictement marseillais et lorgner sur d’autres pans de notre culture. Nous regardions vers Londres, Berlin, NYC, mais aussi Barcelone…” Il était donc hors de question de proposer des cartons d’invitation sans âme, sans références, sans créativité. Tout faisait détail et chaque détail servait le tout dans le cadre de référence du Duck.

Les cartons d’invitation du Duck. À l’époque, personne ne parle de flyers. Graphismes par Thierry Copin et Foutu Quart D’Heure (Hubert Campigli / E. Bédiez). (Document : Éric Bédiez)

Il est courant de distinguer le “club” d’une “boîte”, voire d’une “discothèque”, en attribuant au premier un niveau social supérieur aux deux autres. C’est une erreur. Un club, c’est avant tout un lieu de divertissement dont les membres partagent un champ culturel homogène.

Ce champ des possibles, au Duck, c’était le rock et tous ses dérivés : punk, cold wave, new wave, rock alternatif, rhythm and blues des sixties et des seventies, un zeste de funk à condition qu’il soit testostéroné. Maître des horloges et dieu du son, Harry enchaînait avec aisance : Love Like Blood de Killing Joke, Mother Russia de Sisters of Mercy, The Passion of Lovers de Bauhaus, Miss You des Stones, Sex Machine de James Brown, Got My Mind Set On You de George Harrison, Friday on My Mind de The Easybeats, Beds are burning de Midnight Oil, This Is Not A Love Song de PIL, Planet Claire de B 52’s, La Foule d’Edith Piaf… avant de revenir à OTH avec Le Rap des Rapetou, que tout le monde reprend en chœur dans une ville qui, somme toute, garde quand même une sympathie réelle pour la canaille.

“Nous sommes les frères Rapetou, prenez garde à vos sous

Nous sommes les frères Rapetou, surveillez vos bijoux

C’est quand il fait nuit que nous sortons de notre trou

On renifle de loin les coffres-forts remplis d’or

Prenez garde à vos sous car nous sommes les frères Rapetou”

Un habitué du Duck. (Photo : DR)

On l’aura compris, au Duck, on pouvait passer de la poésie noire de Bauhaus au dadaïsme des Stranglers en buvant des gintos à un prix abordable, même pour nos bourses ratatinées. Le tout-Marseille des musiciens, des auteurs en devenir, des graphistes, des stylistes et des noctambules de tous types se retrouvait là au milieu des échantillons de toutes les tribus urbaines. Les rockab, les goths, les néo-romantiques, les punks, les mias et quelques voyous…

La chef du renseignement, Martin Gore et Childéric

On savait que les bikers étaient sur place au vide qui se faisait autour d’eux. Il y avait peu de bagarres au Duck, c’était souvent joyeux malgré les poses sérieuses que nous prenions avec l’assurance de la jeunesse convaincue de faire partie de l’élite de la nuit.

Autour de Tony et Pitt gravitaient des jeunes femmes attirées par ces papillons de nuit dont la réputation oscillait entre gentilshommes et bad boys. Il faut dire que ces deux-là avaient une sacrée classe.

Un début de soirée. (Photo : DR)

Serge Scotto, grand noctambule des décennies 80 et 90, était “monsieur Pipi” au Duck. Avant de renoncer à son poste “à responsabilité et fichtrement lucratif”, comme il aime le rappeler, Serge centralise malgré lui les informations nécessaires à tous pour maximiser les chances de pécho untel ou unetelle. Peu à peu, il devient une centrale de renseignement quasi exclusivement dédiée aux désirs d’autrui. Si on veut connaître le prénom de “la goth sexy” qui ondule sur A Forest de The Cure, on demande à Serge. Pour localiser le lieu de travail du “beau gosse un peu défoncé qui s’envoie des cocktails suicide en série”, on demande aussi à Serge.

À la même époque, il monte un duo punk, Les Steaks. Derrière sa batterie, il tape sec et dur avec, pour seul vêtement, une couche-culotte géante. Les concerts des Steaks sont régulièrement interrompus par Serge lui-même, qui délaisse temporairement sa batterie pour descendre dans le public et lancer des chips en l’air en proclamant : “C’est le quart d’heure culturel !”

Mais Marseille reste Marseille. Une ville dans laquelle (selon Libé) toute sophistication est mal vue et dont le prestige est absent. Ainsi, lorsqu’un soir d’hiver, Martin Gore de Depeche Mode décide de se rendre au Duck, il arrête un bon vieux taxi marseillais en posant son cul sur le capot de la Merco noire typique de ces années-là, particulièrement en vogue chez les chauffeurs tarifés, colleurs d’affiches pour le Parti socialiste et équipés de nerf de bœuf “au cas où”. Notre cab driver version aïoli ne tolérant que très peu la forme des fesses du génie blondinet et star mondiale sur le capot de sa Mercedes 230, amortie en arnaquant les petites vieilles, entreprend de le filer sévère, à Martin, juste devant l’entrée du Duck. Clients et videurs s’en mêlent en expliquant au chauffeur que l’on ne peut pas emplâtrer impunément le compositeur de Depeche Mode. Je ne sais pas si Martin s’en est véritablement rendu compte, mais ce soir-là, il a évité la fracture du nez, résultat du bon vieux coup de boule des familles, et les zébrures violacées sur sa peau très blanche infligées par le nerf de bœuf, dont la force est démultipliée par l’élasticité naturelle des viscères animaux.

Une soirée “Empire romain”. (Photo : DR)

Les journalistes locaux, habitués des lieux, jouissaient d’un petit prestige jalousement gardé, mais fréquemment ébranlé par d’irrespectueux compagnons de comptoir mécontents de telle critique ou commentaire dans la presse. “J’ai lu ton papier sur mon expo. Mais tié un enculé en vrai ! Pourquoi tu dis que je copie Di Rosa ?”

Les présentateurs TV étaient les plus élevés dans cette hiérarchie médiatique. Tout le monde avait besoin d’eux pour la promo de son groupe ou de son œuvre. Cette dépendance, jamais avouée, provoquait temporairement des comportements de haut vol dont Childéric (journaliste musique sur France 3 puis M6, avant d’être élu dans l’équipe Gaudin et de finir sa carrière au cab de l’ancien maire) fit les frais. En montant les escaliers, il s’était pris un mollard calibre 45 sur sa chevelure fournie avec Vicious de Lou Reed en fond musical. Aujourd’hui encore, on cherche le coupable.

Graphisme : Foutu Quart d’Heure / Éric Bédiez

Lorsque Tony et Pitt annoncent la fermeture du Duck, le cercle restreint des aficionados lance l’idée de rester ouvert un week-end non-stop. La fête dure 72 heures entre le 13 et 14 janvier 1989. Elle reste dans les mémoires de celles et ceux qui ont traversé les décennies 80 et 90 en buvant leur jeunesse au goulot.

Commentaires

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  1. Vand Vand

    Excellent cet article, j’en apprends enfin plus sur le fameux Duck, dont on a tant entendu parler quand on a fréquenté les lieux alternos marseillais (mais bien des années plus tard, vu qu’on remplissait encore des couches en 89 !).
    Pour le lecteur que je suis, ça ravive aussi de beaux souvenirs de soirées, passées à échanger du son avec le regretté Harry dans son jardin à Viton, entre autres…
    Super série !

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