Marseilleveyre : histoire d’un blocus vu par un daron
Alors que je terminais tranquillement mon mandat de président de la FCPE Marseilleveyre après six années de loyaux services, les élèves ont décidé de bloquer l'établissement, m'offrant très involontairement un final mouvementé. Entre parents mécontents du blocage ou soutiens des manifestants, professeurs grévistes ou non grévistes, administration sous la pression de multiples injonctions contradictoires, j'ai bénéficié d'un poste d'observation bien placé pour tenir la chronique du blocus, vu par les adultes. Je vous livre ici simplement, sous la forme d'un journal, ce que j'ai vu, lu, entendu, et je partage avec vous les réflexions que m'ont inspirées cette séquence.
Marseilleveyre : histoire d’un blocus vu par un daron
Lundi 28 septembre 2026
Une grève des enseignants est annoncée pour le lendemain. Sur le groupe WhatsApp de la Fcpe, on peut lire les messages habituels : « Savez-vous si Madame Unetelle sera là, et Monsieur Untel ? » L’occasion de rappeler que les enseignants grévistes ne sont pas tenus de se signaler auprès des élèves et qu’il faut vivre avec cette incertitude qui fait partie du jeu…
Dans l’après-midi un message tombe : « Les élèves du lycée commencent à parler de blocage ». Info, intox ? À la Fcpe, on n’a été prévenu de rien, mais on prend le message au sérieux. On a déjà connu des blocages décidés rapidement, sans que les parents, les enseignants et l’administration ne soient mis dans la confidence, et pour cause : les élèves ménagent toujours l’effet de surprise pour mener leur projet à bien.
Pour l’heure, personne ne s’inquiète plus que ça. Il faut bien que jeunesse se passe… Un parent récolte quelques smileys en lançant : « Si à 16 ans, t’as pas bloqué ton bahut, t’as raté ta vie d’ado ! »
Mardi 29 septembre
Des lycéens plus matinaux qu’à l’habitude s’activent pour dresser une barricade de poubelles devant le lycée, au grand dam des riverains auxquels ils les ont empruntées. On ne sait pas encore qui ils sont, comment ils sont organisés, mais un tract donne quelques indications sur les raisons de leur colère : bâtiments délabrés, toilettes hors service, internat décrépi, salles surchauffées l’été, classes bondées, emplois du temps invivables, parfois sans pause déjeuner… La Fcpe aurait pu signer ce tract tant les problématiques soulevées lui sont connues.

À 7h30, heure d’ouverture des portes, le blocus est en place. Personne ne rentre, ni collégiens ni lycéens. Le proviseur diffuse un message Pronote et demande aux parents de garder leurs enfants à la maison. Trop tard, beaucoup sont déjà sur place ou dans le bus. Quelques heures plus tard, la direction confirme que l’établissement restera inaccessible aussi l’après-midi.
Après une journée sans incident notable, la Fcpe diffuse un communiqué. Elle proteste contre le blocage sans préavis de l’établissement, qui constitue une entrave à l’accès au service public, mais appelle à l’indulgence à l’égard des élèves bloqueurs pour ne pas envenimer une situation déjà tendue. Jusque-là, l’affaire est sans grande conséquence, le blocage étant intervenu un jour de grève où la moitié des cours n’auraient pas été assurés de toutes façons.

Mercredi 30 septembre
Les cours reprennent et la situation semble revenue à la normale. Mais en début de soirée, la Fcpe est informée que de nombreux élèves se concertent pour renouveler leur opération de blocage le lendemain matin. À 20h30, elle contacte le Proviseur pour le prévenir et solliciter que l’ensemble des familles soient informées au plus tôt de la situation pour prendre leurs dispositions.
Le Proviseur se montre réactif et une heure plus tard, écrit aux parents pour les prévenir du risque de nouveau blocage le lendemain matin.
Jeudi 1er octobre
Un message du Proviseur tombe sur Pronote et sur les téléphones à 7h10 : « Comme redouté hier, je vous confirme que l’établissement est bloqué. Tous les accès sont inaccessibles. »
L’inquiétude saisit de nombreux parents, particulièrement ceux des collégiens qui n’ont pas reçu l’information : « Je suis inquiète et je ne peux pas quitter le boulot si ça dérape » dit une maman sur le groupe Fcpe.
Face à cette situation inédite et apparemment hors de contrôle, la Fcpe adresse dans la matinée une lettre au Proviseur pour solliciter la réunion d’un Conseil d’administration en urgence : « Attachée tant à la liberté d’expression qu’au droit de chacun d’accéder aux enseignements, la Fcpe considère qu’un échange collectif est nécessaire pour sortir des tensions et rechercher des solutions partagées ».
En réponse, le Proviseur ne convoque pas de CA mais invite une délégation de parents et d’enseignants à une réunion prévue le lendemain matin.
Vendredi 2 octobre
Entre-temps, le Proviseur a obtenu une concession des lycéens qui ont accepté de laisser passer les collégiens. De fait, près de 80 % des élèves du collège (944 sur 1185) se présentent à l’entrée et peuvent reprendre les cours normalement. La tension baisse d’un cran mais le blocage du lycée demeure.

À 10 heures, des représentants des parents et des enseignants se retrouvent dans le bureau du Proviseur. Ce dernier leur annonce que les lycées Daumier (où de sérieuses échauffourées ont eu lieu le matin même) et Périer ont pris la décision de fermer pour les journées de lundi 5 et mardi 6 octobre. Afin d’éviter que Marseilleveyre ne devienne une zone de repli, il ne voit pas d’autre option que de fermer aussi par précaution. Il fait part de son souhait que le lycée puisse rouvrir après la journée de grève du 6 octobre, mais on sent bien qu’il n’est sûr de rien.
Après cet échange, une délégation d’élèves bloqueurs se présente et prend la parole pour expliquer les revendications des lycéens. Plusieurs élèves interviennent sur des tonalités différentes. L’une tient un propos politique et dénonce « la politique de Macron, qui préfère consacrer le budget à l’armement plutôt qu’à l’éducation », d’autres ont une approche plus locale et focalisent sur l’état des bâtiments, l’isolation thermique défaillante, les rythmes scolaires.
Le proviseur fait quelques ouvertures, promettant notamment de réexaminer les emplois du temps encore problématiques, de rechercher une possibilité d’élargir les horaires de la cantine ou s’engageant encore à recevoir toutes les trois semaines une délégation d’élèves pour examiner régulièrement les problèmes du quotidien. Mais on sent bien que l’essentiel est ailleurs et échappe à la direction locale. Lorsqu’on leur demande à quelles conditions précises ils lèveraient leur blocage, les élèves répondent d’une seule voix qu’ils le maintiendront par solidarité jusqu’à ce qu’une solution nationale soit trouvée.
Sur ce, la Fcpe adresse un compte-rendu de la réunion aux parents pour leur faire part de son pessimisme quant à une reprise rapide des cours, et les prévient que le blocus pourrait être maintenu jusqu’aux vacances.
Lundi 5 octobre
Le vote pour l’élection des représentants des parents d’élèves est lancé dans un établissement désert, et tandis que le matériel de vote n’a pas pu être distribué aux parents qui n’ont pas de compte Pronote. Drôle d’ambiance…
Sur le groupe WhatsApp de la Fcpe, la discussion est animée : faut-il participer à la manifestation prévue le lendemain ? La Fcpe, légaliste, fait la différence entre participer à une manifestation déclarée pour appuyer des revendications légitimes, et soutenir un blocage interdit par la Préfecture de police. Elle appelle donc à se joindre à la manifestation pour soutenir les élèves dans leur protestation et veiller à leur sécurité, chaque parent restant libre de son choix. Atelier pancartes…

Mardi 6 octobre
La manifestation se déploie à partir de 11 heures, au départ des Réformés pour rejoindre la direction académique, près de la gare Saint-Charles. Le cortège est pacifique, l’ambiance festive. Les représentants de la Fcpe ne sont pas à l’aise avec tous les slogans qu’ils entendent, parfois très éloignés des préoccupations lycéennes, mais restent concentrés sur la mission de surveillance qu’ils se sont assignée. Force est de constater que la manifestation se déroule sans aucun heurt. Combien sont ils ? 5000 selon la police, 30 000 selon les organisateurs, on est bien à Marseille… Un adhérent de la Fcpe habitué du stade vélodrome estime que la foule est au moins égale au public du virage sud qui contient 15000 spectateurs, chacun sa méthode de comptage…

En début d’après-midi, le premier ministre propose devant l’Assemblée nationale de « banaliser » les journées de mercredi à vendredi et demande que les lycéens soient accueillis dans les lycées pour organiser des temps d’échanges entre eux et avec les adultes.
Quelques heures plus tard, dans cette logique de dialogue, le Proviseur invite les lycéens à se présenter le lendemain pour une assemblée générale.
Mercredi 7 octobre
Tandis que le collège fonctionne normalement, des lycéens se réunissent en assemblée générale dans la matinée. Là encore, les évaluations divergent : 250 selon le proviseur, une centaine selon certains élèves présents. Peu importe au fond, la présence d’une minorité de lycéens alimente le doute sur la légitimité d’une délibération quasi unanime en faveur de la reconduction du blocus pour les 8 et 9 octobre.
« Je suis fière de mes deux fils car ils défendent leur pensée tous les deux. L’un en faisant blocus, l’autre en votant pour la reprise des cours »
Une maman
Voyant le blocus s’installer durablement, un vent de panique souffle chez de nombreux parents, de plus en plus inquiets des retards pris dans les apprentissages. Des voix s’élèvent parmi eux pour exiger une consultation des élèves à bulletins secrets, pariant (sans que personne ne puisse en avoir la certitude) que la majorité dite « silencieuse » déciderait de lever le blocus.
À la Fcpe, on est plutôt favorables à une consultation étendue à tous les élèves, mais on ne prend pas de pari sur l’issue, tant nous savons que les desiderata des parents ne sont pas toujours ceux de leurs enfants. Sur le groupe de la Fcpe, une maman témoigne : « J’ai deux fils : l’un est sur le blocus, l’autre est un des rares à s’être présenté à l’AG pour demander sa levée ». Cet exemple doit nous rappeler que beaucoup d’élèves, âgés de 17 ans et qui voteront pour certains à la prochaine élection présidentielle, sont en voie d’émancipation et pensent par eux-mêmes, ce qui devrait nous réjouir tous…
Quoi qu’il en soit, cette consultation n’aura jamais été organisée dans les règles de l’art démocratique et on ne peut que déplorer l’absence d’un processus de décision complètement transparent.
Jeudi 8 octobre
Constatant que le blocus se poursuit, la Fcpe écrit une lettre ouverte au Proviseur et demande une nouvelle fois la réouverture de l’établissement pour les élèves désireux d’aller en cours, tout en laissant ceux qui le souhaitent continuer de manifester sans être inquiétés. Elle indique sa disponibilité pour « participer aux discussions avec les élèves et rechercher un modus vivendi acceptable par tous ». Ce faisant, elle espère déclencher une discussion le soir-même à l’occasion du conseil d’administration du lycée.
Mais dans la soirée, c’est un conseil d’administration lunaire qui se tient dans une salle flambant neuve aménagée dans le château tandis que les sanitaires des élèves patientent. À l’ordre du jour, point de réflexion collective et approfondie sur la situation du moment et les réponses qui pourraient être apportées dans l’urgence, mais la mise au vote de nombreux projets de voyages, dont certains beaucoup trop chers au regard des moyens des familles les plus modestes. Les seules protestations exprimées viennent comme d’habitude de la Fcpe qui persifle : « faut-il bloquer le lycée pour être enfin entendus ?»

La déconnexion d’avec le réel culmine avec l’intervention de la représentante de la Région qui, pour seule réponse à la crise, annonce un vague « plan canicule » pour les lycées, lequel conduirait la Région à financer (on ne sait pas quand) des brasseurs d’air (on ne sait pas combien).
Un représentant des parents d’élèves ironise à voix basse sur le brassage d’air et le recyclage de promesses d’une année sur l’autre, puis affirme à voix haute que la Fcpe n’a plus confiance dans les déclarations de la Région, qui s’était engagée en mars 2021 (pour 2026), à conduire une réhabilitation complète dont on ne voit toujours pas le début du commencement. Les représentants des enseignants interviennent dans le même sens et la représentante de la Région se défend avec un argument qui fait splash : « On vous a fait une piscine ». Lunaire, vous dit-on.

Le Proviseur s’absente du conseil d’administration pendant quelques minutes vers 20h pour recevoir une délégation de lycéens. Il revient l’air confiant et fait part aux membres du conseil d’administration d’une réouverture du lycée le lendemain matin, avec une assemblée des élèves à 8h et une reprise des cours à 10h. Dès la fin du conseil d’administration, vers 21h, il confirme cette information à l’ensemble des parents.
Ce que le proviseur ne sait pas encore (et nous non plus), c’est qu’au même moment, les groupes Snap et WhatsApp des élèves relaient un appel à bloquer à nouveau l’établissement le lendemain matin.
Vendredi 9 octobre
Quelques collégiens téméraires tentent de bloquer à leur tour l’entrée du collège, mais battent rapidement en retraite face à l’intervention énergique du Proviseur qui s’agace. Le collège reste ouvert, mais côté lycée c’est le statu quo et l’espoir d’un espace de dialogue au sein de l’établissement s’évanouit rapidement.
La discussion s’engage néanmoins de manière désordonnée sur le parvis tandis que la plupart des élèves qui souhaitaient accéder au lycée font demi-tour. Quelques opposants au blocus font face : « Moi je refuse le blocus parce que vous pensez que ceux qui sont chez eux soutiennent le blocus mais c’est peut-être le contraire, peut-être qu’une majorité aimerait reprendre les cours ». Les partisans du blocage répondent : « Nous nous battons pour nos petits frères, nos petites sœurs. Nous refusons de laisser le collège et le lycée se dégrader encore et encore. Nous devons être solidaires parce que c’est grave ».
Entre élèves inquiets pour les conséquences sur leur propre scolarité, et élèves partisans d’un combat sur le temps long imposant un sacrifice immédiat pour tous, deux visions respectables s’opposent et mériteraient mieux qu’un débat sur un coin de parvis entre quelques élèves seulement.

Lundi 12 octobre
Le lycée reste bloqué. Pendant que de nombreux parents commencent à se résigner à l’idée qu’il le restera jusqu’aux vacances, d’autres multiplient les messages adressés au proviseur, au rectorat ou encore aux associations de parents d’élèves pour maintenir la pression et exiger la mise en place de cours en distanciel.
L’inquiétude de ces parents est alimentée par un chiffre qui circule : seulement 4 % des lycées seraient bloqués au niveau national, et Marseilleveyre parmi eux. Dans ces conditions, nos élèves de première et terminale qui passent les épreuves du bac en fin d’année ne risquent ils pas d’être les seuls à subir les conséquences de cette longue interruption forcée ? Et pourquoi l’établissement reste-t-il sourd à la demande de mise en place d’un enseignement en distanciel qui limiterait les dégâts ?
Ces questionnements légitimes appellent effectivement des réponses que la Fcpe s’efforce d’obtenir en temps réel auprès des personnes autorisées, notamment le rectorat et les syndicats d’enseignants.
Sur la rupture d’égalité entre les établissements bloqués et non bloqués, il nous est répondu que des allègements de programme peuvent être consentis au cas par cas, comme on l’a vu pendant le Covid : le nombre de textes à étudier en français, par exemple, avait été sensiblement réduit. Cela peut certes fonctionner pour des épreuves orales, mais c’est plus compliqué à l’écrit. Dans le cadre d’épreuves écrites nationales, corrigées de manière anonyme, on ne voit pas comment les correcteurs pourraient distinguer les élèves qui ont suivi l’intégralité des cours et ceux qui en ont été partiellement privés. Exonérer tous les élèves du pays d’une partie du programme pourrait être une réponse, mais cela fonctionnerait uniquement si tous les enseignants du pays abordaient les mêmes notions dans le même ordre chronologique, ce qui n’est pas le cas.
L’incapacité de l’État à assurer partout la continuité du service public et, par voie de conséquence, l’égalité de droits entre les élèves pose la question de sa responsabilité, laquelle sera immanquablement recherchée. À la Fcpe on s’attend à devoir appuyer de multiples recours contentieux quand les résultats du bac tomberont.
Quant aux enseignements en distanciel, les syndicats d’enseignants rappellent que les professeurs sont individuellement libres de leurs initiatives en la matière. Quelques-unes ont été prises à Marseilleveyre, comme dans d’autres établissements bloqués, mais cela reste partout anecdotique. Les objections des enseignants sont nombreuses et sérieuses : au-delà de l’absence d’outil fiable et sécurisé, ils émettent des doutes sur l’efficacité pédagogique, dénoncent le caractère inégalitaire pour les élèves et les risques d’intrusions venant perturber les visioconférences. Il est vrai que la période, conflictuelle, est très différente de celle du Covid où le principe de continuité pédagogique faisait consensus…
Pour autant, ces arguments ne convainquent pas tous les parents, dont beaucoup continuent de penser que cela aurait été « mieux que rien » et considèrent que les élèves sont abandonnés à leur sort.

Mardi 13 octobre
Le lycée n’est pas officiellement bloqué mais en pratique, peu d’élèves et d’enseignants sont sur place en ce jour de grève et de manifestation en ville.
Dans le flot des messages matinaux, on peut lire que « la piscine est fermée depuis 10 jours ». Pendant le blocus, les dysfonctionnements techniques continuent… Il faudra qu’on en parle à la représentante de la Région…
À la Fcpe, on veut encore espérer qu’une reprise, même courte, sera possible avant les vacances pour permettre aux élèves, au moins, de renouer le contact avec leurs enseignants et camarades. On n’oublie pas qu’au-delà d’une centaine d’élèves très engagés au quotidien sur le blocus, et d’une autre centaine d’élèves tout aussi déterminés à reprendre les cours, la grande majorité est complètement démobilisée et reste à la maison, dans l’expectative. Comment vivent-ils la situation ? Au-delà des retards pris, quelles seront les conséquences, pour leur santé mentale, de cette longue rupture du lien avec l’école ?
Justement, la veille, les élèves bloqueurs ont diffusé un message à tous leurs camarades via Pronote avec l’accord de la direction. Ce message, qui convie tous les lycéens à une assemblée générale pour le mercredi 14 octobre, est accompagné d’un sondage sur leur intention d’y participer. En fin d’après-midi, le proviseur dévoile le résultat provisoire de cette première – et seule – consultation grandeur nature depuis le début du conflit : 35 % des élèves ont répondu, et 80 % des répondants ont fait savoir qu’ils ne se rendraient pas à la réunion proposée. Dans une lettre adressée aux familles, le proviseur conclut que « ce résultat, bien que partiel, est significatif et témoigne de la volonté d’une partie de nos élèves, vraisemblablement majoritaire, de reprendre le chemin des cours sans pour autant se désintéresser des revendications exprimées ». Dans la foulée, il invite les élèves désireux de reprendre les cours à se présenter dès le lendemain matin, accompagnés s’ils le souhaitent de leurs parents. Tacitement, le Proviseur invite les élèves bloqueurs à tirer la même conclusion que lui et à lever spontanément le blocus.
Dans les minutes qui suivent cette invitation, un groupe WhatsApp indépendant se crée et réunit rapidement 90 parents favorables à une réouverture immédiate. Parmi eux, certains sont excédés, dénoncent une « prise d’otages » et verraient d’un bon œil une intervention musclée des forces de l’ordre pour déloger les élèves bloqueurs manu militari. Certains envisagent même d’intervenir eux-mêmes : « si on veut dégager les accès, il faudra parlementer et être raccord avec la direction ».
Mais dans leur immense majorité, fort heureusement, ces parents envisagent seulement de soutenir la direction dans sa tentative de réouverture, en faisant nombre. Une contre-manifestation pacifique, en quelque sorte. Réminiscence du 30 mai 68, mais sans passer par Baden-Baden ?
Mercredi 14 octobre
À 7h30, quelques dizaines de parents sont au rendez-vous et accompagnent leurs enfants. Ils font face à quelques dizaines d’élèves bloqueurs. L’équipe de direction est présente et l’on constate plus de confusion que l’on ne ressent de tension véritable. En pratique, le blocus est en place et l’entrée des élèves reste impossible.
« Chacun se mélange dans la masse. Qui est bloqueur ? Qui veut rentrer ? Qui est parent mécontent ? Qui est parent manifestant ? J’y étais ce matin et impossible de répondre à cela. Donc impossible de mener une action »
Un parent
Des élèves bloqueurs s’avancent vers les parents et/ou leurs camarades et des discussions individuelles s’engagent, le plus souvent courtoises en dépit des désaccords. On nous a rapporté – nous n’en avons pas été les témoins directs – que certains parents auraient eu des propos déplacés à l’encontre de certains élèves bloqueurs. Nous condamnons bien entendu tous les dérapages verbaux et préférons saluer le calme des élèves dont la détermination tranquille contraste ce matin avec la nervosité de certains adultes.
À 9h, les dés sont définitivement jetés : le lycée ne rouvrira pas ce mercredi. À ceux qui demandent encore pourquoi « on » laisse une minorité (supposée) d’élèves bloquer l’accès d’une majorité (présumée), tandis qu’il serait « si simple » de déloger une poignée d’élèves, il faut tenter d’apporter une réponse. Celle-ci n’étant pas donnée explicitement par l’Institution, on ne peut formuler que des hypothèses…
Tout d’abord, sur le plan strictement légal, aucune tergiversation n’est possible : le blocage d’un établissement scolaire est illicite et répréhensible, c’est entendu. Dès lors, il n’existe que deux moyens d’y mettre un terme : par la négociation, qui conduirait à une levée volontaire du blocage, ou par la force.
On a vu que la négociation était vaine sur le plan local, la direction de l’établissement ne disposant d’aucun pouvoir pour apporter les réponses attendues par les élèves. Par exemple, « supprimer Parcoursup », ou à tout le moins réformer le dispositif pour lui donner une transparence qui lui fait gravement défaut, ne relève à l’évidence pas du Proviseur de Marseilleveyre.
Alors la force ? Il convient de s’interroger sur les conséquences d’une intervention policière éventuelle. D’abord, on peut se demander si elle serait efficace dans la durée. Un blocus levé un matin peut se reconstituer le lendemain, plus fort encore.
Ensuite, elle comporte deux risques majeurs : le premier concerne l’intégrité physique des élèves bloqueurs, qui peuvent être nos propres enfants ou ceux de nos amis, aucune garantie ne pouvant être donnée qu’une intervention se déroulerait sans violence ni préjudice corporel. Le second concerne la cohésion de la communauté éducative, qu’il importe par-dessus tout de maintenir, tandis qu’une majorité d’élèves, d’enseignants et de parents souhaitent manifestement une issue négociée et pacifique. Ainsi un recours à la force ne permettrait probablement qu’une victoire à la Pyrrhus : force resterait à la loi un jour, mais la fracture déjà présente entre les élèves et entre les parents s’en trouverait durablement aggravée et créerait un climat plus délétère encore.
Quoi qu’il en soit, et quoi que chacun en pense, la responsabilité d’agir d’une manière ou d’une autre incombe uniquement à la direction académique qui peut requérir, en concertation avec le chef d’établissement, la force publique auprès de la Préfète de police. Face à un blocus pacifique, où l’on ne déplore aucune dégradation ni violence, on suppose que le rapport bénéfices / risques a été mesuré et a conduit au choix de ne pas intervenir… pour l’instant.

La journée du 14 octobre se poursuit avec le résultat du vote pour les représentants des parents d’élèves, qui donne 5 sièges sur 7 à la Fcpe côté collège (65.2 % des voix) et 3 sièges sur 5 côté lycée (61.2 % des voix). Après le dépouillement, les représentants des deux associations de parents passent une tête (non autorisée) dans l’assemblée générale des élèves. On évalue l’assistance à 150 personnes avant d’être invités à quitter la salle par les élèves présents. On s’exécute de bonne grâce, un peu frustrés de ne pouvoir entendre les arguments échangés…
En marge de l’assemblée générale, nous croisons un petit groupe d’élèves qui se déclarent « favorables aux revendications, mais hostiles au blocus ». Ils sont désemparés et n’osent pas prendre la parole dans une assemblée acquise au blocage. Le CPE, qui passe par là, les rassure et les incite à retourner dans la salle pour faire valoir leur point de vue : « Ce n’est pas simple d’être minoritaire dans une minorité, mais il est important que vous vous exprimiez. Vos camarades ont aussi besoin d’entendre une contradiction pour forger leur opinion ». Sage conseil qui vaut bien quelques heures d’EMC manquées. Bravo Monsieur H, vous faites honneur à votre profession.
En début de soirée, élèves, parents et personnels reçoivent le message quotidien du proviseur qui « réitère sa volonté de voir les accès libérés » et informe « qu’aucune décision n’a été prise en faveur de la fermeture du lycée » pour la journée du lendemain.
Ce message sybillin laisse perplexe les parents du groupe Fcpe. Les uns pensent que le proviseur est las de la situation et temporise jusqu’aux vacances, d’autres supputent qu’il prépare quelque-chose…
Jeudi 15 octobre
En ce jeudi matin, l’immense majorité des lycéens ne fait pas le déplacement tandis que le blocus est en place. Tout est calme quand soudain l’alerte est sonnée : « les CRS arrivent ! ».
À 8h50 les observateurs voient débouler un cortège impressionnant composé de 14 cars de CRS qui se postent le long de la traverse Parangon, côté Emmaüs. Grosse montée d’adrénaline. Va-t-on assister à l’inimaginable, une centaine de CRS partant à l’assaut d’une petite centaine de lycéens seulement armés de pancartes et disposant, pour seuls boucliers, de quelques poubelles ?

Aussitôt, les parents présents dégainent leurs téléphones portables pour témoigner de la scène au besoin. À cet instant, coup de théâtre : le Proviseur invite les élèves à se réfugier à l’intérieur de l’enceinte, sanctuaire où la police est interdite de séjour si elle n’est pas invitée par le chef d’établissement.
Une heure plus tard, les CRS lèvent le camp. De fait, il n’y aura eu aucune intervention, aucun contact autre que visuel entre les élèves et les forces de l’ordre, aucun lien apparent entre l’intervention des CRS partis à 10h et la levée (provisoire) du blocus qui interviendra plus tard dans la journée.
En début d’après-midi, le proviseur diffuse un message indiquant que « le lycée est ouvert et que les forces de l’ordre sont intervenues en ce sens ».
Coup de force ? Non. Coup de pression ? Sans aucun doute. Coup de com ? Allez savoir…
À 14h, un enseignant envoie un message à ses élèves : « J’ai pu rentrer au lycée, j’attends les élèves ». Mais en pratique, le blocus psychologique a succédé au blocus technique et les élèves, encore sous le coup de la sidération, n’osent pas rejoindre la cité scolaire. Une adhérente de la Fcpe, de passage dans l’établissement en milieu d’après-midi, décrit un « lycée fantôme ».
Tous les groupes WhatsApp et autres Snap sont en effervescence entre quelques messages de « Soutien aux FDO » et l’incompréhension générale face à la disproportion des moyens déployés pour un blocus pacifique. La question taraude tous les esprits : qui a demandé aux CRS de venir ? Des personnes sans doute très bien informées « croient savoir » ou indiquent qu’ « il semblerait » que les CRS ont été appelées par le Proviseur, ou encore par un parent d’élève influent auprès du Préfet, voire… la Fcpe ! Cela nous fait sourire même si on est un peu flattés du pouvoir que l’on nous prête… À la Fcpe, si on pouvait faire venir des cars, ils seraient remplis d’ouvriers du bâtiment, d’enseignants, de conseillers d’orientation, de surveillants et de médecins scolaires… pas besoin de CRS, merci !
Vendredi 16 octobre
Les CRS sont à nouveau au rendez-vous mais sans intentions belliqueuses. Leur rôle se limite à encadrer l’entrée des collégiens tout étonnés de découvrir ces surveillants suréquipés d’un nouveau genre… Quelques lycéens se faufilent dans l’enceinte de la cité scolaire avant que les élèves bloqueurs, sans doute un peu fatigués, ne resserrent les mailles de leur filet vers 9h.
En pratique, les quelques élèves encore motivés, venus dans l’espoir de reprendre les cours, repartent rapidement. L’heure des vacances est arrivée.

Bilan (provisoire)
Après 18 jours de conflit, aucune issue n’a été trouvée et l’incertitude demeure sur une reprise normale des cours à la rentrée des vacances d’automne. Nous espérons que le Gouvernement saura trouver les moyens, pendant les vacances, de nous sortir de l’impasse dans laquelle nous avons été envoyés collectivement en dépit de toutes les alertes lancées par les enseignants et les parents depuis de nombreuses années.
Dans la colonne des gains : des promesses de dialogue, mais peu de concret pour l’instant. En raclant les fonds de tiroir, la Région a trouvé 6 millions pour quelques travaux d’urgence, soit une enveloppe moyenne de 30 K€ / lycée, quand on sait que la réhabilitation d’un seul lycée comme Marseilleveyre coûte au moins 50 millions.
Dans la colonne des pertes à ce jour, 13 journées d’enseignement qui représentent 7% du temps scolaire annuel. Ni plus ni moins, en fait, que le nombre d’heures perdues chaque année par les élèves du fait du non-remplacement des professeurs absents.
Les conséquences pourraient rester limitées si le ministre, qui a soudainement découvert l’existence de 3000 enseignants prétendument non employés, est réellement en mesure de tenir son engagement de remplacer tous les professeurs dès leur première heure d’absence à compter de la rentrée des vacances d’automne. On veut y croire.
À suivre…
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